Portraits de 3 jeunes communistes russes

Rencontre avec trois jeunes députés communistes nouvellement élus à la Douma, héritiés mitigés de l’idéologie soviétique.

En septembre dernier, la Douma de Moscou a renouvelé ses membres lors d’élections législatives. Mais avant même leur tenue, les élections ont provoqué une vague de protestations et de manifestions après que la Commission éléctorale a rejeté les candidats de l’opposition.

Après l'appel de l’opposant Navalny à un vote "intelligent" au bénéfice des candidats n’appartenant pas au parti du pouvoir Russie Unie, ce dernier a perdu un tiers de ses sièges à la Douma.

Les grands gagnants ont été les candidats du parti communiste dont un grand nombre était représenté par des jeunes. Ces jeunes députés se démarquent de leurs aînés considérés comme une opposition officielle en souhaitant être plus proches du terrain et des problèmes des électeurs, et en n’hésitant pas à contester les propos des parlementaires pro-pouvoir.

Russie Info a a souhaité comprendre ce qui les motive et comment ils évaluent l’héritage de leurs aînés.

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Elena Yanchuk
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Elena Yanchuk, 33 ans, est titulaire de deux formations supérieures en géologique et en gestion au sein de l'Université d'Etat de Lomonossov à Moscou. Elle a travaillé à la chambre de Commerce et d'industrie de la Fédération de Russie.
Activiste avant les élections de septembre dernier, Elena est devenue député et fait partie de 3 commissions à la Douma : sur les questions d'urbanisme et d'aménagement du territoire, de sciences et d'industrie, et de politique environnementale.

Russie Info : Pourquoi avez-vous choisi de vous engager au sein du parti communiste ?

Elena Yanchuk : Je suis de gauche et je suis convaincue que l'avenir du monde n'est pas le capitalisme et encore moins le néolibéralisme. Le système actuel provoque des crises économiques constantes, une augmentation monstrueuse des inégalités sociales et un impact catastrophique sur l'environnement. Les gens ne sont pas sûrs des lendemains et sont obligés de prendre des emplois mal rémunérés.

En outre, le capitalisme est un système où seul l'argent compte et qui divise le monde en centre et périphérie. Avec cette approche, l'avenir de la société est plutôt triste. Et, pour moi, le socialisme et finalement le communisme, sont les seules alternatives.

Russie Info : Y-a-t-il des différences idéologiques entre les jeunes membres du parti et les anciens ?

Elena Yanchuk : Je ne dirais pas qu'il y a des différences fondamentales. Les formes d'expression dans les positions peuvent être différentes à mesure que le monde change, mais les principes sont immuables : le pouvoir véritable devrait être entre les mains du peuple et pas dans celle d'une minorité, le progrès scientifique et technologique et comme conséquence, la disparition de la propriété privée des moyens de production.
Bien sûr, il n'y a pas de communistes comme dans les films américains, mais les points de vue socialistes et les idées de gauche se répandent non seulement en Russie, mais également dans le monde entier.

Personne ne prévoit de répéter les erreurs de l'URSS. Elle en a commis beaucoup parce que c'était un projet avancé, mais ce n'est pas une raison pour le détruire. Au contraire, il faut le développer en corrigeant les défauts.

Russie Info : Comment évaluez-vous l'héritage du communisme ?

Elena Yanchuk : Ne confondez pas le communisme et les différentes périodes de l'histoire de l'Union soviétique. Les cercles libéraux appellent souvent les communistes à se repentir, mais ils oublient délibérément qu'il y a plus de mythes et de spéculations autour de cette période que des références à des faits réels.

Ce n'est pas étonnant que ceux qui ont pris le pouvoir et la propriété dans les années 90, et qui ont détruit l'Etat pour cela, ont incroyablement peur pour leurs biens et font tout pour essayer de discréditer le passé socialiste.

Aucun pays au monde a une telle approche de son histoire, peut-être à l'exception de l'Allemagne de la période hitlérienne, mais dans ce cas là, c'est justifié.
Et puis grâce à l'Union soviétique, le monde est devenu, au moins pour la durée de son existence, beaucoup plus social, mais les libéraux s'obstinent à ne pas le remarquer.

Russie Info : Vous étiez représentée de façon plutôt inhabituelle sur vos affiches de campagne éléctorale. N'était-ce pas une image trop américanisée ?

Elena Yanchuk : Je ne trouve pas que ce soit si américain, seulement peut-être dans quelques détails. Les super-héros touchent souvent aux problèmes sociaux, et la demande de la société pour la justice est généralement universelle dans n'importe quel pays.
Et puis sous cette forme, il est plus facile de transmettre des idées aux jeunes.

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E.Yanchuk

En outre, nous vivons dans un monde assez global qui devient de plus en plus connecté grâce à Internet, par conséquent, il semble qu'il y ait parfois une unification culturelle, surtout auprès des jeunes. Pourtant une culture forte, comme en Russie, conserve toujours son originalité. L'interpénétration des cultures rend la société plus ouverte et les gens de différents pays trouvent plus facilement un langage commun.

Russie Info : Pensez-vous que Navalny a aidé les communistes à obtenir ces résultats à la Douma de Moscou ?

Elena Yanchuk : Les résultats ont été fortement influencés par les problèmes socio-économiques, par des réformes folles comme celle de l'augmentation de l'âge de la retraite, ou celle de l'optimisation c'est-à-dire la détérioration et la destruction de la médecine et de l'éducation.

En considérant que le pouvoir en place a entravé la campagne des candidats de l'opposition et qu'il était difficile de transmettre l'information aux gens, le vote intelligent a fait sa part.
En revanche, dans notre cas, nous avons déjoué le candidat du pouvoir sans vote Intelligent : dans mon district, j'ai été député municipale pendant 2 ans, donc les résidents me connaissaient.

Russie Info : Vous travaillez dans trois des commissions les plus problématiques: urbanisme, science, écologie. Quelles sont les questions les plus brûlantes pour Moscou dans ces domaines ?

Elena Yanchuk : Sur le plan de l'urbanisme, c'est la rénovation des immeubles qui se transforme en un projet commercial augmentant la densité des bâtiments et des habitants. En outre, il y a le problème des files d'attente pour les logements et le problème de la protection du patrimoine culturel qui risque d'être démoli.

Pour l’écologie, c'est la question de la collecte des déchêts, du triage et du recyclage, non pas sur papier, mais dans la pratique. C'est également le problème de la conservation des espaces verts et des parcs. La science et l'industrie manquent de financements. De plus, après le transfert dans des mains privées dans les années 90 et 2000, de nombreuses grandes entreprises de Moscou ferment, et ceci doit également être stoppé.

Russie Info : Prévoyez-vous de faire une carrière politique à la Douma d'Etat ?

Elena Yanchuk : Il est trop tôt pour en parler. Nous venons de commencer à travailler au Parlement de la ville et nous avons un grand nombre de questions à résoudre.

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Sergueï Savostianov
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Sergueï Savostianov, 35 ans, est né dans la ville de Lyubertsy dans la région de Moscou. Il est juriste de formation et professeur-chercheur dans le domaine de la jurisprudence. En 2010, il rejoint le parti Russie Unie qu'il quitte en 2012 pour rejoindre le parti communiste.
En 2013, il devient juge de paix puis juge fédéral, et enfin il s'engage depuis 2 ans dans des activités politiques au niveau social.

Russie Info : Pourquoi êtes-vous devenu député du parti communiste, alors que vous faisiez partie de Russie Unie ?

Sergueï Savostianov : Lorsque j’ai quitté Russie Unie en 2010, c'était une organisation jeune et énergique, et comme la plupart des jeunes, je croyais en Poutine et au parti pro-gouvernemental. En travaillant à temps partiel sur les sondages sociaux et les résultats électoraux, j'ai pu voir le réel soutien et l'intérêt des citoyens russes dans ce parti. Plus tard, il est devenu évident que le parti ne tenait pas ces promesses, ignorait l'opinion des gens, n'était pas efficace, et acceptait des membres qui venaient seulement pour leurs propres intérêts.

Déjà en 2012, je me suis présenté au parti communiste et j'ai été élu député municipal dans le district de l’Est de Moscou. J'ai dû arrêter mon engagement au sein du parti quand je suis devenu juge car la loi interdit aux juges d'être membre d'un parti politique.
Actuellement, je ne suis pas membre du parti communiste, mais j'ai été promu avec son soutien.

Pourquoi le parti communiste ? Mes convictions sont proches de celles du parti, en ce que la Russie est un état social et que le socialisme d'un nouveau type, comme le socialisme scandinave, est le seul vecteur correct du développement de l'état. Le départ de la magistrature pour la politique est, pour moi, une suite naturelle de la carrière d'un défenseur des droits des citoyens russes.

Russie Info : Y-a-t-il des différences idéologiques entre les jeunes membres du parti et les anciens ?

Sergueï Savostianov : Bien sûr ! Les jeunes membres du parti sont plus énergiques, plus audacieux, et essaient de réagir aux défis actuels. Ces personnes ne sont pas nostalgiques du passé soviétique et n'essaient pas de revenir en arrière, mais tentent d'en prendre la justice sociale pour la réactualiser et la mettre en oeuvre. Les jeunes communistes sont moins disposés à faire des consensus avec le pouvoir au détriment de l'intérêt populaire.

Russie Info : Comment évaluez-vous l'héritage du communisme et que pensez-vous, par exemple, du jour du souvenir des victimes de la répression ?

Sergueï Savostianov : L'héritage du communisme est une notion très large, c'est la mémoire des grandes réalisations de notre peuple, et des sacrifices faits à cette époque. Je voudrais rappeler à de nombreux anticommunistes qu'ils vivent dans des villes et des maisons construites à l'époque soviétique. C’est le cas du métro et des chemins de fer principalement construits à cette époque.

L'espace, l'énergie nucléaire et l'industrie sont l'héritage de l'URSS. Il a fallu 5 ans sous Staline pour que le pays se reconstruise sur les ruines de la Grande Guerre, et l’URSS aurait pu facilement rivaliser avec les États-Unis qui, eux, n'avaient pas connu de guerre en 150 ans. On pourrait ainsi comparer les réalisations de ces cinq années staliennes d’après-guerre avec celles des 20 dernières années en Russie. Je salue la mémoire des victimes des répressions et je suis solidaire de l'adoption d'une loi pour les victimes des répressions politiques. Je rêve que dans 10-20 ans, il ne soit pas nécessaire d'adopter une nouvelle loi de ce type, en relation avec ce qui se passe maintenant dans notre pays.

Russie Info : Sur quels problèmes auprès des résidents travaillez-vous en tant que député ?

Sergueï Savostianov : J’essaie notamment d'empêcher des constructions sur le territoire d'un parc national, l'île des Elans, et près d'un étang, qui est une zone verte, et qui risquent de devenir un site dédié à des festivals et des foires. Dans ce cas précis, le problème est l'utilisation incorrecte des territoires et la ruse de la part des autorités locales et urbaines pour réaliser leur projet. Je travaille avec les demandes personnelles des citoyens, qui concernent essentiellement les services publics et le calcul des pensions.

Russie Info : Pensez-vous que Navalny a aidé les communistes à obtenir ces résultats à la Douma de Moscou ?

Sergueï Savostianov : Les résultats du parti communiste sont principalement liés au fait que les gens n'ont plus confiance dans Russie Unie, le parti au pouvoir. Du fait de Navalny, il y a eu un vote de protestation dans de nombreux districts, mais tout de même, la plupart des élus du parti communiste sont eux-mêmes des leaders forts, des professionnels, dont les efforts visent à lutter contre la corruption, l'anarchie, et à travailler pour le bien de nos habitants.

Russie Info : Prévoyez-vous de faire une carrière politique, aller à la Douma d'Etat, par exemple ?

Sergueï Savostianov : Le temps nous le dira. Pour l'instant, je voudrais acquérir de l'expérience et faire mes preuves au niveau de la ville. Moscou est une grande ville, on peut même dire que c'est le visage de notre pays, et pour que ce visage soit digne, nous devons encore résoudre de nombreux problèmes. Ainsi, l'amélioration de la vie des Moscovites deviendra un exemple pour les régions. Bien sûr, je pense à une grande politique. Je suis patriote et je suis sûr que je peux être utile à mon pays.

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Dmitri Loktev
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Dmitri Loktev, 37 ans, travaille au centre de développement intégré TIME (ndlr : organisme étatique qui organise des activités pour les enfants et les adolescents). Il y est le chef d’un atelier d'escrime et de reconstitution historique.
Dmitry Loktev est membre du parti communiste depuis 2014 et intervient pour protéger des constructions le réservoir d'eau de Khimki et les espaces verts de la forêt Aleshkine. En 2018, il participe à l'organisation d'actions contre la réforme des retraites.

Russie Info : Pourquoi êtes-vous devenu membre du parti communiste? Comment évaluez-vous le travail de vos aînés communistes ?

Dmitri Loktev : Je suis socialiste par conviction, et malgré la position controversée de la branche locale de l’arrondissement, en 2014, j'ai rejoins le parti communiste.

L’ancienne génération a l'habitude de perdre et d'accuser tout le monde, et ceux qui sont prêts à agir sont extrêmement peu nombreux. J'ai eu de la chance d'avoir dans notre bureau local un vétéran du parti qui a une énergie incroyable. Hélas, je ne peux pas en dire autant de la majorité des autres membres plus âgés du parti.

Nous, les jeunes, prônons le développement de l'idéologie et le travail actif. Il est nécessaire d'analyser les erreurs commises pendant la période soviétique, notamment les erreurs idéologiques responsables de la chute du système, afin de ne pas les reproduire.

Russie Info : Pensez-vous que Navalny a aidé les communistes à obtenir leurs résultats à la Douma de Moscou ?

Dmitri Loktev : Le mérite de Navalny est la cimentation des opinions publiques contre la Russie Unie. Dans notre circonscription, la tendance était : le parti communiste en 2ème place, puis ensuite les libéraux. Le vote intelligent a permis de réunir les voix autour des candidats les plus forts dans chaque circonscription.

Je suis parfaitement conscient que ces voix n'étaient pas tant pour moi que contre la politique des autorités municipales. Les manifestations de cet été sont le résultat du travail abject du bloc politique de la mairie.

Russie Info : Les opinions politiques des candidats sont-elles importants pour les habitants ?

Dmitri Loktev : Pas pour la grande majorité d'entres-eux. Mais les "Staline-Lénine-goulag", terme dont nos adversaires nous affublent, empêchent régulièrement de résoudre les problèmes des habitants au quotidien. C’est l’attitude de nos libéraux quand ils ne veulent pas interagir avec les communistes au profit des habitants.

Par exemple, le refus d’un député de soutenir le candidat à la présidence du conseil municipal Elena Shuvalov en raison de son attitude positive envers la personnalité de Staline. Il ne faut pas oublier que les répressions existaient avant l'URSS et dans la Russie libérale des années 90. La société doit rechercher la réunion et l’accord plutôt que des motifs de querelle.

Russie Info : Selon vous, les problèmes de Moscou sont-ils typiques de n’importe quelle métropole ou y a-t-il des spécificités ?

Dmitri Loktev : Il y a bien sûr des problèmes typiques, mais la majorité d’entre eux sont des problèmes uniques. Avant tout, c'est le manque de volonté de la part du pouvoir à écouter les gens.

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