Portrait d’une poétesse russe

Rencontre avec Ekaterina Belavina, poétesse, traductrice, et spécialiste de la poésie des XIX et XXème siècles.

Ekaterina Belavina

Depuis une vingtaine d’années, Ekaterina Belavina enseigne le français et l’histoire de la traduction des poètes français vers le russe à la faculté des Lettres de l’Université d’Etat Lomonossov. Elle est l'auteur d’une thèse sur la poétique de Paul Verlaine et l’imagination créative et d’un manuel sur la poésie française de la deuxième moitié du XX siècle.

Elle participe également à l’organisation d’événements littéraires tels que Les Journées du Livre Russe à Paris ou le festival international Le Printemps des Poètes à Moscou.

Russie Info : Qu’est-ce qui vous a amené à vous tourner vers la poésie française ?

Ekaterina Belavina : Dans la poésie française, il y a deux composantes : la poésie et la langue française, et c’est de cette combinaison qu’est née ma passion. La langue française est la poésie en elle-même. Dès que j’arrive en France, j’aime me plonger dans les sonorités de la langue française, en sentir les vibrations. Tout mon parcours professionnel se situe sous l’étoile de la poésie française. Traduire, publier, commenter, interpréter, faire découvrir, telle est mon aspiration et l’objet de ma recherche.

J’ai commencé à écrire des poèmes à l’âge de 13 ans, et mes premières publications datent de 1999. Mais j’ai rapidement senti que la vie littéraire en Russie demandait un engagement politique auquel je ne me sentais pas prête. Alors j’ai commencé à faire des traductions. J’aime aussi faire des lectures en public, je préfère en effet l’oralité qui, même si elle est éphémère, est plus réelle. Donner sa voix à un poème, c’est essayer de vivre dans et à travers la langue le ressenti de l’auteur.

J’accepte volontiers de lire des poèmes en russe et en français. J’ai notamment participé à l’anniversaire du poète acméiste Nicolas Goumiliov, fusillé en 1921. Cet artiste qui a vécu à Paris et a étudié à La Sorbonne fut le premier époux d’Anna Akhmatova. J’ai lu autant ses propres traductions françaises que celles de traducteurs avec lesquels je travaille comme Jean-Louis Backès, romancier et critique littéraire, auteur de traductions de Pouchkine, Lermontov, mais aussi Florian Voutev, traducteur de poésies slaves qui a publié une traduction d’Eugène Onéguine en 2012.
En outre, j’ai travaillé avec l’Institut français qui me proposait des lectures communes.

Russie Info : Il existait un lien très fort entre les cultures russe et française depuis, au moins, le 17eme siècle. Ce lien existe-t-il encore ?

Ekaterina Belavina : Oui, ces liens remontent très loin dans l’histoire. Au onzième siècle, une ambassade a été envoyée à Kiev par Henri 1er, roi des Francs, pour y obtenir la main de la fille de Yaroslav le Sage, prince de Russie de Kiev.

Le 17ème siècle est considéré comme celui du début des relations diplomatiques entre la Russie et la France. Même si la mission de Ivan Kondyrov (Иван Гаврилович Кондырев) n’a pas eu beaucoup de succès, elle a entamé les relations diplomatiques entre nos deux pays.

Le vrai intérêt des Français pour la Russie est venu de Jacques Margeret avec la publication de son livre L'Etat de l’Empire de Russie et Grand Duché de Moscovie qui relate ce que s’y est passé de plus mémorable et tragique, pendant le règne de quatre Empereurs de l’an 1590 jusqu’en l’an 1606.

Puis arrive le 18ème siècle, siècle des Lumières et des encyclopédistes, qui atteint un des sommets de nos liens culturels. La Russie était alors gouvernée par Catherine II, en constante correspondance avec la fine fleur de la philosophe française : Diderot, Rousseau, Voltaire, Marmontel...
A cette époque-là, le français était la langue maternelle de la noblesse russe, de l’aristocratie. De nos jours, ce fait est ancré dans la mémoire collective, le français reste pour nous une langue particulière, langue de l’élite intellectuelle et artistique.

Russie Info : En 2003, vous avez présenté votre thèse sur l’œuvre de Paul Verlaine. Pourquoi ce choix ? Quelle est l’importance de ce poète français en Russie ?

Ekaterina Belavina : Paul Verlaine, poète impressionniste, poète maudit, dieu-père du symbolisme français, qui a tant fait pour libérer le vers français, propose une recherche sur la musicalité du vers, sur l’imagination sonore dont a parlé T.S. Eliot et le théoricien du langage et poète Henri Meschonnic.

L’œuvre de Paul Verlaine a toujours suscité l’attention de nombreux poètes russes : parmi ses traducteurs nous pouvons citer Sologoub, Merejkovski, Brioussov, Annenski, Ellis, Pasternak et beaucoup d’autres. Valeri Brioussov, grand poète russe du 20ème siècle et l’un des fondateurs du symbolisme russe et de l’école de traduction poétique russe, avait découvert Paul Verlaine en 1892 et a travaillé sur ses traductions jusqu’en 1911.

Mes recherches sur ce poète français portent sur ses sources d’inspiration et son fonctionnement, sur les stratégies des rimes et des rythmes qui représentent, de manière non-sémiotique, le sujet. Verlaine est ma référence. Il est mon point de départ à des études ultérieures sur les poètes du 20ème siècle.

Russie Info : Vous avez également traduit la poétesse romantique française Marceline Desbordes-Valmore. Pour quelles raisons ?
Ekaterina Belavina : Marceline Desbordes-Valmore, par sa vie et son destin, était une féministe avant l’heure, une actrice malgré elle, et une femme à l’écoute de son époque, mais plutôt méconnue de son temps au début du 19ème siècle. Elle le demeure car elle était lue plutôt par ses amis, dont faisait partie Victor Hugo, Sainte-Beuve, Balzac.

Parmi ses admirateurs nous comptons Baudelaire, Verlaine et Rimbaud en France. Pouchkine et Lermontov en Russie. Ces derniers n’avaient pas besoin de traductions, ils la lisaient en français. Au 20ème siècle, Marceline est un point de repère pour ceux qui se reconnaissent dans le domaine de la sensualité auditive. Boris Pasternak écrivait ainsi à Rilke en 1923 : "Marina Tsvetaïeva est un poète d’un immense talent, proche à celui de Desborde-Valmore".

Russie Info : Quel est votre public ? Les jeunes russes sont-ils intéressés ?

Ekaterina Belavina : Le public immédiat est composé de poètes et ils sont nombreux à Moscou ! Chaque jour, je reçois des invitations pour participer à des soirées littéraires, des festivals ou tout simplement à des présentations entre collègues poètes et amis.

Les poètes s’écoutent entre eux, dit-on. Quant aux jeunes avec qui je travaille, ils sont très présents à la fois comme poètes et comme traducteurs. Je sais aussi que les jeunes qui assistent à mes soirées postent de courtes vidéos sur leurs Instagram. On peut en déduire que cela les touche.

Russie Info : Quels sont les poètes français contemporains les plus lus en Russie ?

Ekaterina Belavina : Je crois que la poésie française contemporaine est un peu “terre inconnue”. Je ne pense pas que les Russes lisent beaucoup Jacques Réda ou Jacques Roubaud, Jaccottet ou Michel Deguy.

En revanche, Michel Houellebecq est aujourd’hui l’un des plus connus et des plus traduits. Mais les Russes lisent surtout sa prose. Ses poèmes sont lus par curiosité. Lorsque l’on m’a proposé de participer au projet de traduction de ses poèmes en 2004, cela fut une découverte pour moi. Je voyais en lui un nouveau “poète maudit”. Il y a du Verlaine en lui, il a repris la syllabique approximative.

Selon moi, Houellebecq est une sorte de Tchekhov qui plonge ses deux mains dans les plaies de la société. Ses personnages frôlent toujours le bonheur mais sans jamais l’atteindre.

Russie Info : Quel est le statut du poète actuellement en Russie ? Existe-t-il encore une sorte de prestige social du poète ?

Ekaterina Belavina : Il existe des poètes qui restent dans l’histoire et des poètes au succès immédiat, poètes de salon. Verlaine et Théodore de Banville en sont les meilleurs exemples : bien que contemporains, ils étaient aux antipodes l’un de l’autre dans leur vie et dans leurs œuvres.
Il y a aujourd’hui des poètes universitaires, des poètes rédacteurs, des poètes traducteurs, des poètes bibliothécaires, des poètes acteurs, des poètes journalistes, des poètes médecins, etc. Et parmi eux, beaucoup sont invités et publiés. Ce qui va en rester... je ne sais pas. Qui vivra verrа !
"Le grand se voit à la distance", disait Serguei Essenine !

Russie Info : Comme poétesse, quelles sont vos sources d’inspirations ?

Ekaterina Belavina : Mon dernier livre "Filles, fleurs, métamorphoses" (Avignon, 2018) contient sept partitions sonores d’inspiration grecque. En effet, lors de voyages que j’ai effectués en Grèce, j’ai été envahie par des bouts de phrases, des voix qui me tournaient sans cesse dans la tête. Le plus souvent, il s’agit de mythes parallèles aux mythes connus.

En Russie, tous connaissent l’histoire de Phaéton, fils du soleil, mais les gens savent-ils comment il s’est retrouvé associé au pissenlit ou à la dent-de-lion, cette fleur de printemps ? Et, que devient la nymphe Echo après avoir transformée Narcisse en fleur ? Mes poèmes sont un peu comme des livrets d’opéra dont on connait l’histoire et qu’on vient écouter, des poèmes écrits pour être récités.

0


0
Login or register to post comments