Où en est le spatial russe ?

Les auteurs d'une note stratégique ont analysé la situation du spatial en Russie, un secteur hautement symbolique pour le pays. Entretien.

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Affiche de propagande pendant la période soviétique

Après des années d’atermoiement, la Russie s’est lancée en septembre 2013 dans une grande réforme de son industrie spatiale. D’ici à 2017, l’ensemble de ce secteur devra être consolidé pour ne former in fine que deux entités distinctes et complémentaires. L’Agence spatiale fédérale (Roscosmos) contrôlera l’ensemble des entreprises d’utilité publique et, dans le but de la servir, une « corporation » sera créée et placée sous contrôle de l’Etat fédéral. Baptisée ORKK (Corporation Unie des Fusées et de l’Espace), elle rencontre déjà des difficultés alors même que sa formation vient de commencer.

Un mauvais présage pour une réforme qui cristallise les espoirs d’un secteur en quête de renouveau et un signal négatif au reste du monde quant à la place qu’occupe la Russie sur la scène internationale dans le domaine des hautes technologies.

ENTRETIEN avec Bertrand Slaski de CEIS, une société de conseil en stratégie et en management des risques.

Russie Info : Où en est le spatial en Russie ?

Bertrand Slaski : L’année 2013 a véritablement marqué un tournant dans l’évolution de l’industrie spatiale russe contemporaine avec l’annonce en septembre de la formation de ORKK (Corporation Unie des Fusées et de l’Espace) par Dmitri Rogozine, le vice-Premier ministre russe en charge du complexe militaro-industriel. Cette annonce a été suivie d’un décret présidentiel début décembre 2013 marquant officiellement la création de la nouvelle structure.

ORKK pourra s’appuyer sur une partie du budget colossal prévu d’ici à 2020 pour le spatial russe. Les financements annoncés quelques mois auparavant, en avril, portent en effet sur près de 40M d’euros au total. De quoi hisser le pays au meilleur niveau et prendre aussi une certaine revanche suite à l’abandon « subi » du programme de station orbital Mir.

Sur cette question budgétaire, il faut toutefois rester prudent. Certains observateurs notent que les finances russes ne sont plus en si bon état. Aussi n’est-il pas improbable que les moyens du programme spatial soient in fine revus à la baisse. Quoiqu’il en soit, il faut retenir que la Russie est bel et bien de retour après un long passage à vide qui aurait pu lui coûter très cher.

En effet, l’industrie spatiale russe a rencontré de nombreuses difficultés aussi bien sur ses lanceurs que sur ses satellites. Ces échecs sont généralement expliqués par des lacunes dans le contrôle qualité des produits et des manquements de la part des cadres et dirigeants. Il faut y ajouter une absence de modernisation des processus et des organisations touchant aussi bien les capacités de recherche et de développement (R&D) que celles de production et de soutien. Après la chute de l’URSS, l’absence de vision stratégique de l’Etat fédéral a aussi longtemps pesé dans la balance, tout comme l’organisation industrielle « éclatée » héritée de la période soviétique.

Russie Info : Vladimir Poutine a t-il été moteur dans le renouveau du spatial russe ?

Bertrand Slaski: En fait, ce n’est véritablement qu’avec la venue au pouvoir de Vladimir Poutine en 2000 que le secteur spatial a pu bénéficier d’une volonté réelle de le soutenir politiquement et financièrement. Auparavant, pendant la période qui suit l’effondrement soviétique, le manque de commandes a conduit certaines sociétés à disparaître tout simplement ou à s’orienter vers des secteurs plus rémunérateurs.

Toutefois, les lois naturelles – vieillissement d’une partie des « sachants » et non remplacement des moyens de production – ont rendu les projets du Kremlin difficiles à mettre en œuvre. Pour le gouvernement russe, il s’agissait en effet de remettre sur pied toute une filière dédiée compétitive.

Pour ce faire, même encore aujourd’hui, la Russie dispose de quelques atouts. Citons son héritage soviétique avec une base scientifique toujours solide (mathématique, physique), ses budgets importants et une volonté de réussir au plus haut niveau politique. Dans une certaine mesure, la remise à niveau du spatial russe est surtout ralentie par un enjeu majeur : la réforme des entreprises d’Etat. Cela reste une vraie problématique sensible pour le pays.

Néanmoins, dans le même temps, ces difficultés n’ont pas empêché le pays d’avancer sur plusieurs grands projets dont les essais du nouveau lanceur Angara ainsi que la mise sur pied de la nouvelle base spatiale de Vostotchny située dans l’Extrême-Orient russe – devant réduire la dépendance au cosmodrome de Baïkonour loué au Kazakhstan. Enfin, pour ne donner qu’un chiffre vertigineux, la fusée Soyouz reste la plus utilisée de l’histoire spatiale avec en mai 2014 un total de plus de 1815 lancements.

Concernant le volet des « missiles », très lié au spatial et tout particulièrement en Russie, les ingénieurs russes ont lancé la production des systèmes de missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) Topol-M puis Yars, respectivement le premier missile développé entièrement en Russie depuis la fin de l’URSS et une évolution aboutissant à un missile à têtes multiples. De même, les ingénieurs russes sont parvenus à stabiliser les difficultés techniques rencontrées sur le programme Bulava, un missile balistique intercontinental à propulsion solide tiré depuis un sous-marin. Il faut aussi noter la réalisation de l’Iskander. Ce nouveau missile tactique de courte portée et manœuvrant marque une rupture opérationnelle sur les théâtres d’opération. Il serait donc imprudent de tirer un trait sur la présence de la Russie dans le spatial. D’ailleurs, sur des sujets connexes et tout aussi complexes tels que les radars d’alerte avancée et la défense antimissile, les avancées et performances russes inquiètent Washington et certains de ses alliés.

Russie Info : Quelles sont actuellement les ambitions et les priorités de l’Etat dans ce domaine ?

Bertrand Slaski : Les détails concernant le périmètre des activités et des responsabilités des uns et des autres ne sont pas encore très clairs. Des interrogations demeurent quant à l’interaction de ORKK avec Roscosmos (l’Agence spatiale russe). Cette dernière restera en charge de la recherche et des infrastructures. Dans le même temps, elle devient cliente de la holding qui réalisera les programmes que Roscomos lui confiera. De même, des questions subsistent quant aux relations que ORKK entretiendra avec le monde militaire et plus précisément le domaine « réservé » des missiles balistiques. D’autres doutes portent aussi sur les échanges qu’auront entre eux les géants qui composeront le groupe, d’autant plus qu’ils ont des histoires et modes de gouvernance assez différents.
Pour l’heure, les déclarations officielles évoquent simplement le fait que ORKK comptera 33 entités réunies dans 8 structures intégrées. La holding, une société anonyme ouverte, aura son capital détenu à 100% par l’Etat. Une introduction en bourse est évoquée mais selon les résultats de la corporation ainsi que les attendus du marché. Moscou se donne donc du temps. Du reste, le contexte international n’est pas vraiment favorable avec l’application de sanctions occidentales sur à la crise ukrainienne.

Historiquement, on peut simplement rappeler que le paysage du spatial russe compte cinq grands pôles : les activités lanceurs sont animées par la FGUP (Entreprise fédérale unitaire d’Etat) Khrounitchev, le pôle satellites s’organise autour d’ISS Rechtnev, concernant le segment sol, il est dominé par Tsenki, le pôle de R&D est assez axé autour des instruments avec RKP, enfin, il existe un pôle missile important qui a donné les résultats cités plus haut.

Avec la réforme ayant amené à la création de ORKK, la consolidation devrait potentiellement s’organiser autour de OAO NII de construction d’instruments (NII KP) et sa filiale Systèmes spatiaux russes. Mais il lui faudra composer avec les autres poids lourds du domaine intégrés au sein de la holding, à savoir : Khrounitchev, ISS et Energia. En cas de litige, l’arbitrage sera certainement fait par le Kremlin, au moins pour la simple et bonne raison que le spatial, y compris dans les pays occidentaux d’ailleurs, n’est pas considéré comme relevant d’une logiquement purement économique. L’Etat stratège y a donc toute sa place. En outre, un nouveau trou d’air dans le spatial russe n’est pas une option envisageable, les autorités russes ont envoyé des messages clairs sur ce sujet.

Russie Info : Le spatial est-il un domaine de compétitivité toujours hautement symbolique pour la Russie ?

Bertrand Slaski : Oui, c’est aujourd’hui clairement une priorité. Il s’agit d’un domaine technologique et industriel de « tenue de rang » : force est de constater que toutes les puissances majeures dignes de ce nom sont des puissances spatiales (Etats-Unis, France, Chine) et que celles qui rêvent de le devenir y travaillent activement avec toutefois des projets très variés et des succès mitigés, pour le moment (Inde, Brésil, Iran).

Par ailleurs, il s’agit également d’un secteur clairement identifié par le pouvoir politique comme devant participer à redynamiser l’économie nationale. Il tire l’innovation technologique. Ceci explique d’ailleurs les investissements que les Etats-Unis font dans ce domaine particulier de manière continue et soutenue. Pour la Russie, l’idée sous-jacente est aussi de réduire la dépendance aux rentes reposant sur les matières premières et les ressources énergétiques.

Russie Info : Quels sont les enjeux et les grands défis que la Russie doit relever pour le futur ?

Bertrand Slaski: La réussite de la transformation de l’industrie spatiale russe est en soit importante. C’est un objectif de rendre compétitif son volet commercial. Toutefois, les projets politiques concernant ce secteur précis sont bien plus larges. Comme indiqué ci-dessus, via l’innovation, le secteur du spatial doit participer à la modernisation industrielle de l’ensemble du pays. Dans une certaine mesure, il faut que les investissements qui lui sont consacrés irriguent indirectement d’autres secteurs. Il faut qu’il génère des retombées économiques. La Russie veut notamment réussir sa révolution dans le domaine des NTIC (Nouvelle Technologie de l’Information et de la Communication).
A l’échelle du pays et en dehors de quelques niches, elle est en retard dans ce domaine. Or, le spatial permet par effet de bord de toucher aux systèmes de télécommunications (internet, télévision numérique) mais aussi de navigation (GLONASS) et d’observation de la Terre, pour ne citer que ces quelques exemples. Il doit également être un levier pour accélérer le renouvellement du domaine majeur de l’électronique utile à l’ensemble des acteurs industriels du pays (transport, énergie, etc.). Sans changement, la Russie pourrait se voir à terme concurrencer voire distancer sur certaines niches technologiques par la Chine mais aussi l’Inde ou encore la Corée du Sud, sans parler de ses concurrents « occidentaux » historiques (Etats-Unis et Europe). Réussir sa révolution numérique à l’aide du spatial est donc d’une importance vitale pour l’avenir de la Russie.

Russie Info : Avec quels autres pays coopère-t-elle ?

Bertrand Slaski: La Russie coopère toujours avec au moins le Canada, l’Europe, le Japon et les Etats-Unis dans le cadre de la Station Spatiale Internationale (ISS). Son vaisseau Soyouz reste à ce jour indispensable au bon fonctionnement de ce projet, ce qui est finalement assez étonnant eu égard au fait que les Etats-Unis en financent et en contrôlent toujours 70%. Et c’est d’autant plus surprenant que le Soyouz n’est autre que la version spatiale modernisée du R-7, le missile intercontinental soviétique qui lança en 1957 Spoutnik puis Youri Gagarine en 1961 !

Toutefois, la Russie envisage que cette coopération prenne fin en 2020. Or, dans une certaine mesure, c’est précisément l’ISS et d’une manière générale la coopération avec l’étranger qui a permis à l’industrie spatiale russe de survivre pendant les années 90 et 2000. Il faut dire que l’intérêt des étrangers – principalement de la NASA – pour les scientifiques et ingénieurs russes était motivé par la grande compétence (et le faible coût salarial) de ces derniers, et la peur de Washington d’une prolifération de la connaissance dans les domaines des missiles et des armements nucléaires vers des pays jugés dangereux. Aujourd’hui, si Moscou souhaite achever cette coopération, c’est que les Russes estiment qu’ils ont plus à y gagner qu’à y perdre. Ce signal n’est donc pas anodin.

Les autres coopérations impliquant les Etats-Unis pouvant être citées sont celles de Pratt & Whitney (P&W) avec le motoriste russe Energomach, le plus expérimenté au monde dans le domaine de la propulsion spatiale. P&W a acheté à son partenaire ses moteurs de forte poussée du type RD-180 pour propulser le premier étage de la fusée Atlas V de Lockheed Martin. Cette dernière devait notamment servir à lancer des satellites militaires américains...

Lockheed Martin a également travaillé avec le russe Khrounitchev afin d’exploiter sa fusée Proton dans le cadre de la société ILS (International Launch Services), un concurrent d’Ariane. Enfin, Boeing s’est aussi associé avec un russe, Energia, et l’ukrainien Youjnoe au sein de la société commune Sea Launch avec comme objectif de commercialiser la fusée Zenit tirée depuis une plateforme flottante. A ce jour, les partenaires américains se sont retirés de ILS et de Sea Launch. Les Etats-Unis chercheront par ailleurs à mettre fin à leur dépendance envers le moteur russe RD-180. Ce tel projet serait évalué à 1,5Md$ pour six ans (~2020).

Concernant les Européens, la crise ukrainienne menace l’un des principaux projets de l’Agence spatiale européenne (ESA). Si la coopération avec la Russie se dégrade davantage, le programme ExoMars, prévoyant le lancement de deux sondes en 2016 et 2018 avec des lanceurs Proton, pourrait être ralenti, voire stoppé. D’une manière générale, l’Europe doit rester vigilante. Bien que comparaison ne soit pas raison, faute d’investissements suffisants et continus, elle pourrait connaitre un passage à vide elle aussi. Or, l’exemple russe témoigne précisément des difficultés qu’il faut affronter pour se hisser (et rester) au meilleur niveau.

Pour autant, à ce jour, Starsem poursuit son activité avec de beaux succès. Cette société – rassemblant Astrium (Airbus), Arianespace ainsi que Roscomos et le Centre spatial de Samara – exploite la fusée Soyouz dans le domaine du transport spatial commercial. La fusée russe est maintenant tirée depuis Kourou, preuve d’une intégration réussie de Soyouz dans l’offre européenne aux côtés de Ariane 5 et de Véga. Il est intéressant de noter que la fusée russe est devenue le lanceur de référence pour la majeure partie des satellites institutionnels des Etats européens (réseau de navigation Galileo, système d’observation de la Terre Copernicus).

A terme, il n’est pas exclu que les sanctions occidentales, suite à l’annexion de la Crimée par la Russie et à ses actions supposées en Ukraine, amènent Moscou à changer de braquet. La Russie pourrait donc chercher à coopérer davantage avec la Chine et l’Inde dans le spatial.

Bertrand Slaski a rejoint CEIS en 2004 pour y piloter des missions de veille et réaliser des études variées au profit de divers acteurs industriels de l’Armement et du ministère de la Défense (DGA, DAS,...). Il a développé une connaissance particulière sur l’étude des pays complexes tel que le Kazakhstan, et sur les conditions d'accès aux marchés des BRICS.

Florian Gonzalez a travaillé pour CEIS en tant que chargé de mission junior entre 2013 et 2014. Il s'est spécialisé dans les enjeux internationaux liés à l'énergie et à la défense et a également travaillé à la Délégation aux Affaires Stratégiques du ministère de la Défense français puis à la Direction-Générale de l’Énergie de la Commission européenne, au sein de l'unité des relations internationales. Son domaine d'expertise recouvre les affaires européennes et les enjeux de sécurité dans l'espace post-soviétique.

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