Nouveaux challenges pour les universités russes

"Les universités russes sont-elles compétitives ?" C’est la question que pose Tatiana Kastouéva-Jean à travers son enquête menée auprès des étudiants et universités en Russie. Entretien.

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L'université Lomonosov à Moscou © Maureen Demidoff

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Tatiana
Kastouéva-Jean

Tatiana Kastouéva-Jean est chercheuse au Centre Russie-Nei de l’Ifri et auteur du livre "Les universités russes sont-elles compétitives?" édité en 2013 aux éditions CNRS /Ifri.

Aujourd'hui la Russie : Comment se situent les universités russes dans les classements internationaux ?

Tatiana Kastouéva-Jean : Les universités russes ne sont pas bien classées. L’année dernière, la MGU de Moscou était à la 80ème place et l’université de Saint-Pétersbourg était dans la dernière centaine du classement mondial de Shanghai, par exemple. Les Russes ont toujours contesté l’importance de ces classements, en décriant la méthodologie qui ne favorise pas les universités russes puisqu’elle prend en compte les résultats de la recherche. Or, en Russie, traditionnellement, la recherche ne se faisait pas dans ces structures mais à l’Académie des Sciences. Cependant, l’attitude de la Russie a changé depuis que le président Poutine a posé comme objectif d’avoir 5 universités russes dans le top 100 des classements internationaux, à horizon 2020.

ALR : Quels sont les enjeux pour le gouvernement ?

Tatiana K-J : Il s’agit d’abord d'enjeux économiques importants, car le marché global des services de l’enseignement supérieur est évalué à plus de 30 milliards de dollars. Il est important de mieux positionner l’enseignement supérieur russe au sein du marché mondial de l’éducation, en attirant des étudiants étrangers et en revalorisant l’image du pays. L’enjeu politique est également de taille pour la Russie qui veut être une puissance mondiale. Avoir des universités bien classées fait partie de ce prestige international. Les universités sont aussi au cœur de la stratégie d’État sur la plan national, avec comme objectifs la modernisation, l’innovation et la création de l’économie de la connaissance, afin de dépasser la dépendance du pays à la rente énergétique.

Or, dans l’état actuel des choses, les universités russes ne sont pas en mesure de répondre à ces défis, car la qualité de l’enseignement supérieur s’est extrêmement dégradée pendant la période de transition post-communiste. Les universités, sous-financées, ont dû survivre par des moyens propres. Elles ont créé davantage de services payants. Le nombre d’étudiants payant leurs études a aussi augmenté de façon spectaculaire: aujourd’hui, 60 % des étudiants payent alors qu’ils côtoient les mêmes professeurs et assistent aux mêmes cours que ceux qui ne paient pas. Cela pose un problème d’équité dans l’enseignement.

Certains professeurs ont aussi mis en place un système de survie car leur salaire est très bas. Il représente 75% du salaire moyen tous secteurs confondus. Beaucoup ont quitté l’enseignement, d’autres donnent des cours privés en plus pour avoir des ressources financières supplémentaires.

ALR : Comment ce système s’est-il installé ?

Tatiana K-J : Pendant la période soviétique, les études étaient gratuites mais avec les années de transition post-soviétique, l’Etat n’avait plus les moyens de financer les universités. D’où la tendance des universités à créer des filières payantes, de multiplier des succursales dans les régions ou de former à des métiers qui attirent le plus de demande solvable.
Un cercle vicieux s’est créé pour les universités qui ne peuvent plus renvoyer les étudiants trop faibles sous peine de perdre des sources de financement.

Aujourd’hui, la sélection d’entrée se fait en fonction des résultats obtenus à l’examen national de fin d’études secondaires. Les universités les plus prestigieuses accueillent gratuitement les étudiants avec le meilleur score : le MGIMO (Université des relations internationales de Moscou), par exemple, accueille des candidats avec le score moyen de 93 points sur 100. Mais les étudiants plus faibles pourront quand même accéder à la formation rêvée moyennant argent.

Le fait de payer a complètement changé le rapport à l’enseignement supérieur. Les étudiants considèrent que, s’ils ont payé, alors ils doivent avoir leur diplôme. C’est un service dû. C’est l’une des facettes de l’expression « acheter son diplôme » en Russie.

La recherche de diplômes, plus que des connaissances, enduit par ailleurs des pratiques de fraudes, même s’il est difficile de les évaluer car elles ne sont pas toujours identifiées comme telles par les Russes. Certains professeurs, par exemple, donnent des cours, privés et payants, avant l’entrée à l’université alors qu’ils font partis de la commission d’examen d’entrée. Il y a encore quelques années, d'autres donnaient ouvertement le tarif à payer en fonction des notes désirées, mais les pratiques sont devenues plus subtiles et difficilement identifiables.

ALR : Les universités doivent aussi faire face à un problème démographique très important. Comment vont-elles le résoudre ?

Tatiana K-J : Le taux de naissance s’améliore en Russie, mais actuellement – et pour une quinzaine d’années - le pays paye le prix de la faible natalité des années 1990. Les chiffres indiquent déjà qu’entre 2008 et 2013, le nombre de jeunes entre 15 et 19 ans (qui comprend des candidats à l’entrée à l’université) a chuté de presque 1,5 million de personnes. Aujourd’hui, il y a plus de places proposées par les universités que de jeunes qui peuvent y entrer, d’où la volonté du gouvernement de réduire le nombre d’établissements. Il y en a 3.000 en Russie si l’on compte les succursales dans les régions. Entre 2008 et 2013, la Russie a déjà fermé 88 universités. C’est le résultat de ces deux facteurs conjoints : la baisse démographique et la politique du gouvernement de regrouper, fusionner, ou dans certains cas, fermer certains établissements comme, par exemple, les filiales où il n’y a que 500 étudiants. Ces dernières sont souvent des « fabriques à diplômes » dans des régions où il n’y a même pas de corps enseignant suffisant.

Aujourd’hui, le gouvernement demande des comptes aux universités et les classe en fonction de leur efficacité. C’est un sujet très sensible d’un point de vue sociale et politique, mais le gouvernement est fermement décidé à aller jusqu’au bout de ses réformes.

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