Mystère autour d’un film français sur la Révolution tourné avant 1917

Le festival Belye Stolby organisé par la Cinémathèque étatique russe et consacré aux archives cinématographiques, a présenté pour la première fois en Russie un mystérieux film tourné avant la révolution de 1917 par une équipe a priori française.

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Les trésors des archives cinématographiques russes et étrangères, Gosfilmofond

Le festival Belyé Stolby (Les Poteaux Blancs, du nom de la banlieue moscovite où se trouvent ces archives) existe en Russie depuis 1997 et présente chaque année au public les trésors des archives cinématographiques russes et étrangères.

En 2017, les organisateurs ont dédié une partie du programme au centenaire de la révolution russe. Une des surprises de ce festival a été la projection du film L’aurore de la révolution, appartenant à la Cinémathèque française, tourné à Moscou juste avant les évènements de 1917, probablement par les studios Pathé.

Russie info a rencontré l’historien du cinéma et directeur artistique du festival, Piotr Bagrov.

Russie Info : Quel est l’auteur de ce film français sur la Russie avant la révolution?

Piotr Bagrov : Personne ne le sait. L’œuvre a été découverte par hasard dans les années 50 par Jay Leyda, historien du cinéma américain. Dans son livre Kino, qui est une des oeuvres les plus autorisées sur l’histoire du cinéma russe, il écrit que la Cinémathèque Française possède les bobines d’un film russe avec un titre en français L'Aurore de la révolution russe, réalisé peut-être à Moscou avant la Première Guerre mondiale pour la distribution française.

Comme la Cinémathèque Française conserve d’habitude les copies des œuvres créées par les entreprises françaises, il semble probable que le tournage ait été réalisé par la société Pathé qui, à l’époque avait une succursale à Moscou. Mais il n’y a pas de sources sûres.
Tout ce que nous avons c’est une copie de très bonne qualité technique. Et artistique aussi ! Dans le film, il y a beaucoup de trouvailles de la part du cameraman. Par exemple, une scène commence par une image absolument blanche comme si c’était un vice de la pellicule, puis tout à coup, on aperçoit à droite un crochet noir qui s’agrandit et qui devient une file de détenus se traînant dans la neige. Même un cameraman contemporain en serait félicité !

Russie Info : De quoi parle ce film ?

Piotr Bagrov : Le héros principal, ennemi du tsarisme, rejoint le mouvement révolutionnaire. Sa mission est de tuer un fonctionnaire important. Le héros échoue, il est arrêté et condamné au bagne en Sibérie. Il réussit à s’évader et revient chez lui avant de commettre un autre attentat. De nouveau arrêté, il se suicide en prison.
Il est clair qu’un film qui montre la vie difficile des détenus ne pouvait être distribué dans la Russie tsariste. Mais en URSS également, il ne fut pas projeté et on ne sait pas s’il l’a été en France.

Autre fait intéressant concernant le film: il comporte des scènes qui reproduisent des tableaux russes connus, par exemple celle du retour d’Ivan Petrovitch qui évoque le Retour inattendu (1888) d’Ilia Répine. Ce genre d’allusions est typique du cinéma de la fin des années 1900, début 1910.

D’autre part, le film est muet, avec des sous-titres en français, mais ils ont été récemment restitués et on ne sait pas quelle est leur source. Ils n’apportent pas grand chose au film qui se comprend parfaitement avec les images. Il y a d’ailleurs un sous-titre surprenant : "Ivan Petrovitch est arrêté". Le héros s’appelle donc Ivan Petrovitch, et même les journaux dans le film le nomment ainsi. Ce détail est étrange pour les Russes qui n’auraient jamais nommé ainsi le personnage car Pétrovitch est seulement un patronyme et non pas un nom complet.

Russie Info : Connait-on au moins les comédiens du film?

Piotr Bagrov : L’historien Leyda pensait qu’Ivan Bersenev était l’interprète du révolutionnaire malheureux, mais il n'y a pas de certitude. Le rôle de sa femme est joué par Vera Baranovskaya qui a ensuite beaucoup tourné en Allemagne, puis en France. Grâce à cette femme célèbre, on peut supposer que ce film mystérieux a été réalisé en 1913 car dans une interview réalisée en 1916, elle dit que son premier tournage a eu lieu il y a quelques années, et que le film était clandestin.

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L'Aurore de la révolution russe
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Russie Info : Pourquoi une entreprise française aurait, selon vous, tourné un film sur les révolutionnaires russes ?

Piotr Bagrov : Le thème était à la mode. A l’époque, les Etats-Unis ont aussi produit une centaine d’œuvres sur le même sujet, dont Le Fouet cosaque (1916, réalis. J. Collins) que nous avons aussi présenté au cours du festival. Il est bien fait mais réunit, il me semble, tous les clichés sur la Russie, depuis le samovar et les kokochniks jusqu’au personnage de l’héroïne principale qui est en même temps paysanne, révolutionnaire et ballerine.

Russie Info : Existe t-il beaucoup de films sur la révolution en Russie?

Piotr Bagrov : Ils sont nombreux mais 10 ou 15 seulement sont connus et projetés régulièrement. Les plus célèbres sont : Octobre de Sergueï Eisenstein (NDLR : 1927, la première apparition de Lénine comme personnage d’un film de fiction), Lénine en Octobre (1937) de Mikhaïl Romme, L'Homme à la carabine (1938) de Sergueï Ioutkevitch, etc. Cette liste a commencé à se former en 1937 environ, et était complétée au fur et à mesure : à chaque anniversaire de la Révolution, ce sont ces mêmes films que l’on peut voir au cinéma ou à la télé. Lénine en Octobre sera ainsi projeté cette année.

Russie Info : Lénine est-il le héros principal des premiers films soviétiques sur la Révolution ?

Piotr Bagrov : Pas du tout, mais c’est vrai qu’on a toute une Leniniane (NDLR : expression russe pour désigner un ensemble d’œuvres consacrées à une personne : Pouchkiniane, etc…), mais elles ne représentent pas Lénine comme on peut le voir dans ses statues emblématiques, debout, avec la main tendue.
Dans Lénine en Octobre, on peut y voir l’influence du film Fantômas, porté à l’écran pour la première fois en 1913. Comme dans un film d’aventures, Lénine se déguise et arrive toujours à s’échaper! Il apparaît avec un pistolet Mauser (NDLR : pistolet de fabrication allemande) dans le film Six juillet (1968, réalis. Jouli Karassik) qui a été projeté lors de notre festival. C’est un drame tourné à la façon d’un documentaire et qui raconte une tentative de coup d’état du Parti socialiste-révolutionnaire de gauche en été 1918.

Après sa sortie en salles, ce film a occupé les premiers rangs du box-office. Il reste toujours intéressant à voir aujourd’hui car cette œuvre a été réalisée avec un style presque contemporain. Peu après son tournage, le cameraman est parti aux Etats-Unis en emportant une copie. Il l'a montrée à Hollywood et a obtenu un travail à la différence de nombreux autres émigrants russes.

Pour notre festival, nous avons aussi pensé à Lénine en Pologne, réalisé par Sergueï Ioutkevitch, qui dans une approche insolite met en scène le monologue intérieur de Lénine. Mais finalement nous avons opté pour une œuvre moins connue : Sur la même planète (1965, réalis. Ilya Olchwanguer) où Lénine a, cette fois, les intonations tragiques d’Hamlet. En effet, il y est incarné par un acteur qui venait juste de jouer le rôle principal dans le célèbre film de Grigori Kozintsev, Hamlet (1964) !

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Lénine
Sur la même planète

Russie Info : Ces derniers films datent des années 1960. Pourquoi cet intérêt envers Lénine un demi-siècle après la Révolution?

Piotr Bagrov : A cette époque, on veut purifier les idées communistes des clichés staliniens. En URSS il y a eu deux élans de romantisme envers la révolution de 1917: dans les années 1920 et dans les années 1960. Pendant les autres périodes, elle a été traitée avec un cynisme non dissimulé.
Mais c’est surtout avant la Révolution que le romantisme est présent, comme dans Le Fouet Cosaque ou L’aurore de la révolution.

Personne, surtout les Occidentaux qui tournaient des films sur les révolutionnaires, ne pressentaient encore vers quoi cela aboutirait.

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Le Fouet Cosaque
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Russie Info : Est-ce qu’en Russie contemporaine, on tourne des films sur la révolution de 1917 ?

Piotr Bagrov : On en tourne... mais ce n’ai pas vraiment intéressant. Les réalisateurs ne regardent plus les chroniques et ne tiennent pas compte des détails typiques de la vie quotidienne du début de XXe. Sans cette exactitude, un film sur cette époque me parait peu crédible, et c’est le cas de la majorité de nos films sur le passé.

Pour un tournage historique, il faut des comédiens avec des visages qui conviennent, des costumes avec des tissus d’époque, de la musique adéquate. Bref, le niveau des films doit être aussi haut en ce qui concerne les détails qu’il peut l’être actuellement sur les coûts… Sans rigueur, pas de révolution !

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