A Moscou, le Samusocial Moskva à l'aide des grands exclus

Depuis 15 ans, le Samusocial Moskva œuvre pour apporter une aide médicale et psycho-sociale aux personnes sans-abris et en grande détresse dans les rues de Moscou. Interview avec la directrice du réseau russe à Moscou, Eva Bertrand.

Russie Info : Dans quelles circonstances le Samu Social s’est-il implanté à Moscou ?

Eva Bertrand : Le Samusocial Moskva a été créé en 2003 et il fait parti du réseau Samu Social International, créé en 1998. Il est le fruit de la rencontre entre le docteur Xavier Emmanuelli, co-fondateur de Médecins sans Frontières et fondateur du Samu Social de Paris, et le docteur Léonid Rochal, médecin pédiatre et grande figure de l’aide humanitaire russe. Ils sont tous les deux des médecins de l’urgence et à l’instar du docteur Emmanuelli, le docteur Rochal s’est retrouvé sur le terrain des crises russes et internationales. En 1988, ils étaient ainsi tous les deux présents en Arménie lors du tremblement de Spitak et Léninakan.

La méthode proposée par le Samu Social est une méthode universelle. Nous apportons une aide sociale, psychologique et médicale, en se concentrant sur l’individu. L’aide médicale est certes différente en fonction des pays. A Moscou, par exemple, les corps sont très abimés par le froid. Mais nombre de traumatismes physiques et psychologiques se retrouvent chez les personnes sans–abri, que l’on soit à Paris, à Moscou ou au Pérou.

Russie Info: Quelles sont les spécificités de vos actions par rapport à Paris ?

Eva Bertrand : Notre travail est basé sur le modèle développé initialement à Paris, c’est-à-dire que nous utilisons les méthodes de travail communes aux différents Samusociaux de part le monde et travaillons en collaboration étroite avec les autorités.
De 2005 à 2010, nous avons apporté une aide médicale et psycho-sociale aux enfants et jeunes en situation de rue à Moscou. A l’instar de ce qui se fait à Paris, nous avions une équipe mobile d’aide qui allait à la rencontre de ces jeunes.

Par la suite, le projet a évolué pour prendre en charge les mères avec enfants en situation de grande précarité. Puis, les dispositifs de prise en charge gouvernementaux ont évolué et notre action a elle-même changé.

Aussi, depuis 2010, nous travaillons en étroite collaboration avec la Mairie de Moscou, avec laquelle nous avons signé une convention de partenariat. L’ensemble de notre équipe travaille avec les personnes accueillies dans les centres municipaux d’adaptation sociale, dont le principal est le centre Elizaveta Glinka qui est à la fois un point d’accueil d’urgence et un centre de stabilisation. Ces centres peuvent accueillir des personnes sans-abris, en fonction de leur profil, pour quelques semaines, quelques mois, voire quelques années. Parmi ces centres, certains accueillent des profils spécifiques : femmes, anciens détenus, personnes handicapées.

Actuellement nous pensons faire évoluer nos activités. Nous travaillons sur un projet d’équipe mobile pour retourner en rue, dans des espaces qui ne sont pas pris en charge par les équipes municipales. Il s’agit de couvrir des territoires en marge de la ville. Notre équipe a fait des repérages et dressé une liste des lieux, où nous prévoyons de travailler dès l’automne prochain.

Russie Info : Comment se passent les relations avec la mairie de Moscou

Eva Bertrand : Les années 2000-2018 ont été très dynamiques dans la mise en place de structures d’aide qui se sont dotées progressivement en personnel et en équipement. Aujourd’hui, nous sommes à un moment où des réflexions sont menées pour faire évoluer les institutions existantes. De même, il y a une médiatisation de plus en plus grande de la question, ces dernières années. Les choses avancent, cela est très positif, même si les besoins restent importants.

Russie Info : Peut-on dire que le Samusocial Moskva a été pionnier dans le domaine de l’exclusion à Moscou ?

Eva Bertrand : Avec 15 ans d’existence à Moscou, nous sommes certainement l’une des plus anciennes organisations travaillant sur la question du sans-abrisme dans la capitale russe.
A la suite de nombreux échanges entre le Samusocial Moskva et la mairie de Moscou, les personnes en charge des affaires sociales sont venues à Paris observer le travail du Samusocial de Paris. Le résultat de ces échanges a été la création d’équipes mobiles, qui se déplacent dans les rues de Moscou à la rencontre des personnes sans-abris.

Russie Info: Quel est le visage de l’exclusion à Moscou ?

Eva Bertrand : La grande exclusion est un phénomène qui touche toutes les grandes villes dans le monde. A Moscou, nous observons très fréquemment parmi les personnes sans-abris, des hommes qui ont quitté leur région d’origine pour venir chercher du travail. Pour beaucoup, le lien avec les proches s’est distendu voire rompu. Le docteur Emmanuelli donne une explication de la pauvreté qui est très juste : "la pauvreté n’est pas seulement une pauvreté en biens, mais aussi en liens".

A Moscou, les grands exclus sont des personnes déjà âgées. L’âge moyen est de 50 ans. Une des explications possibles réside dans la cassure des années 90 qui a généré une forme de déstabilisation sociale. Certaines de ces personnes, adaptées au système soviétique, se sont trouvées « inadaptées » au nouveau système russe au moment même où elles avançaient en âge. Par ailleurs, le problème de l’alcool aggrave considérablement la situation des personnes fragiles.

Nous observons également que de nombreuses personnes sans-abris n’ont pas de passeport russe. C’est le cas d’anciens Soviétiques qui ont vécu toute leur vie en Russie sans être citoyen russe. Nous avons malheureusement l’exemple d’Olympiade, une arménienne de 86 ans qui vit dans un centre d’accueil pour femmes depuis de longues années. Elle a perdu son passeport arménien du temps de l’époque soviétique, et coupée de ses proches à la suite d’un conflit familial, elle est dans l’incapacité de prouver qui elle est. Si un membre de sa famille accepte de l’identifier auprès des autorités, nous pourrons alors entamer les démarches administratives pour l’obtention des documents d’identité et lui permettre de faire valoir ses droits comme l’accès à une maison de retraite.

En revanche, nous rencontrons peu de jeunes et de familles avec enfants en situation de rue. Les migrants, issus des anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale et du Caucase, sont peu nombreux. Ces personnes se retrouvent, en effet, dans des chaînes de solidarité communautaires, qui peuvent aider à échapper à la grande exclusion.

Russie Info: A combien estimez-vous le nombre de sans-abris à Moscou ?

Eva Bertrand : Le nombre donné par les autorités municipales est de 15 000 personnes sans-abri, mais ce chiffre doit être pris avec une grande précaution. Il ne comprend, en effet, que les personnes qui ont été en contact avec les services publics. Il est difficile d’obtenir une estimation plus précise. D’autant plus, que les personnes sans-abris ne sont pas toujours visibles. Beaucoup d’entre eux se réfugient dans les aéroports, les gares et dans des endroits souvent cachés (halls d’immeuble, bâtiment désaffectés, etc.)

Russie Info: Quels sont vos besoins et comment peut-on vous aider ?

Eva Bertrand: Nos besoins sont multiples. Nous existons exclusivement grâce à des soutiens privés et comptons sur l’aide de nos fidèles mécènes et partenaires. Nous organisons également des collectes de dons financiers et en nature (produits d’hygiène, sous-vêtements, etc.). Nous sommes également heureux d’accueillir dans notre équipe des volontaires aux profils multiples (traducteurs, spécialistes en communication, juristes, ou étudiants de bonne volonté !).

Nous travaillons sur une thématique difficile, nous avons au quotidien besoin d’ambassadeurs des valeurs qui sont les nôtres : des valeurs humanistes, de tolérance et d’altruisme.

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