A Moscou, "je recherche la beauté où personne ne la voit"

Chez Laure Debrosse, photographe française en Russie, point de photos de bulbes dorés ni de babouchkas ; l’artiste montre ce que personne ne voit : le petit, l’oublié, le beau dans le triste, la structure dans le chaos. Rencontre avec une artiste singulière.

PHOTO Laure Debrosse

RUSSIE INFO : Votre exposition parle des arbres de Moscou. Comment vous est venue cette idée ?

Laure Debrosse : Je ressens un lien vital avec les arbres. Mais en France, ils ne me manquaient pas et je ne les considérais pas comme un sujet photographique. Ils étaient trop parfaits et mes thèmes avaient toujours été urbains.

Je suis arrivée à Moscou en septembre 2014. Au cours d’une des dernières journées d’été, j’ai vu un homme enlacer un arbre, longtemps. Je me suis éclipsée par discrétion. Mais vingt minutes après, il était toujours là.

J’ai pensé: "soit ce type est fou, soit nous sommes semblables".

Il m’a alors semblé avoir deux choix: vivre la ville comme une agression permanente sur la (ma) nature, ou considérer ces arbres comme une source. J’ai donc décidé d’inverser les plans et me suis mise à photographier les arbres, tout au long de l’hiver.

Les arbres, l’été, ne m’ont (photographiquement) pas inspirée: ils sont magnifiques mais pleins et opaques, ils ne laissent entrevoir qu’eux-mêmes.
J’ai voulu raconter l’histoire de la survie, de la lutte du végétal sur notre ville et de son rapport aux lignes architecturales et à cette ville infinie. Je remercie cet inconnu à l’arbre qui a déclenché cette recherche.

RUSSIE INFO : Que voulez-vous nous montrer dans vos photographies?

Laure Debrosse : Je recherche la beauté là où on ne la cherche pas et où personne ne pense à regarder. Cela m’aide aussi.
Un dimanche de mars trop gris à Moscou, je marchais dans un bois avec un vague à l’âme bien accroché et une neige sale de fin d’hiver. Avant de reprendre la voiture, je me suis dit qu’il y avait forcément du beau à regarder. J’ai alors baissé les yeux et j’ai vu des brindilles qui faisaient la fête, comme des petites folles, sans se soucier de personne. Ouf, j’avais eu mon quota de couleurs et d’imaginaire pour la journée.

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Photo
Laure Debrosse

RUSSIE INFO : Quels lieux vous inspirent en Russie ?

Laure Debrosse : En arrivant, j’ai mis du temps à trouver un fil conducteur et je n’aurai d’ailleurs jamais fini de chercher : cette ville est infiniment grande et je travaillais sur l’infiniment petit ! J’étais perdue dans l’échelle, la distance à tenir mais je me suis adaptée.

Je suis toujours inspirée par ces zones que j’appelle les "entre-deux". Pour cette série sur les arbres, ce sont ces zones de transition, ni ville ni campagne, là où les gens passent, tout simplement, avec leur sac plastique, pour aller quelque part. En France, je n’aime pas ces zones mi-urbaines mi-végétales, c’est vite louche. Ici, non. Je ne sais pas pourquoi, il y a un rapport plus sain.

En zone plus urbaine, je cherche les friches, l’abandon, ces poches calmes encore préservées de la frénésie immobilière. Elles ont eu une grande histoire humaine et industrielle puis ont été squattées. J’aime raconter ces histoires qui se succèdent, à travers les détails que j’y vois.
L’immense Russie m’a ainsi fait changer d’échelle, de sujets, mais l’abstraction reste prégnante. C’est pour moi une façon de me libérer l’esprit, de m’échapper.

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Photo
Laure Debrosse

RUSSIE INFO : Comment avez-vous réussi à mettre en place cette exposition à Moscou?

Laure Debrosse : En arrivant, j’ai rapidement rencontré Muriel Rousseau-Ovtchinnikov. En Russie depuis de nombreuses années, elle a créé avec son mari Nikolaï, artiste russe, Mos.Koop. : un collectif d’artistes connus ici, dont les galeries ont dû fermer il y a quelques années. Ils s’y exposent désormais régulièrement. Le souhait de Muriel est de provoquer aussi des vocations de primo-collectionneurs et de créer du lien entre tout ce petit monde.
Muriel et Nikolaï m’ont invitée pour une première exposition collective en mars dernier puis au Mos.koop de Juin pour y exposer, cette fois-ci seule, cette série qui nécessitait de grands formats.

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Photo
Laure Debrosse

RUSSIE INFO : Avant cette exposition, quel a été votre parcours ?

Laure Debrosse : J’ai commencé très tôt. La maison de mon enfance m’a influencée: elle était posée sur une colline entourée de champs, et dominait un pays très plat. Je photographiais l’abstraction de ses angles architecturaux très contemporains. Puis, à l’âge de parcourir seule la ville, ce sont les détails des rebuts urbains qui m’ont tout de suite attirée.

Après avoir appris à dessiner et étudié l’histoire de l’art à l’Ecole du Louvre, j’ai travaillé chez l’un des plus grands experts en peinture ancienne - mais j’étais très distraite ! Puis en galerie d’art contemporain, mais je n’étais pas du tout commerciale ! En arrivant à Singapour, j’ai décidé de faire ce que j’aimais vraiment et j’ai rapidement commencé à exposer, en étant soutenue par des entreprises privées et institutions locales. A mon retour en France, j’ai pu développer des projets passionnants, comme exposer mes sujets in situ, par exemple dans une friche industrielle à Vaux en Vélin ou aux abords d’un chantier de pont sur la Saône. Ainsi, je peux vraiment dire au public qu’il suffit de regarder, mes sujets sont à ses pieds !

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Laure
Debrosse

RUSSIE INFO : Qu’aimez-vous en Russie ?

Laure Debrosse : En Russie, j’aime les Russes en général et leur folie en particulier. A Moscou, j’aime sentir le mouvement vibratoire. Tout semble possible.

RUSSIE INFO : Qu’est-ce que vous n’arrivez toujours pas à aimer ?

Laure Debrosse : J’ai eu un choc au printemps quand la neige a découvert les déchets dans ces zones végétales. Je ne parle pas des parcs bien nettoyés de Moscou, je parle toujours de ces zones "entre - deux", ces zones révélatrices de la vraie Russie. Je n’ose même pas imaginer le fond des lacs et des rivières. Cela m’a vraiment attristée et je me suis demandée : Que dirait l’homme que j’ai vu embrasser son arbre ? Et est-ce le même qui laisse sa poubelle et qui aime la nature?

RUSSIE INFO : Vous aventurez-vous en dehors de Moscou pour photographier ?

Laure Debrosse : Oui, je suis allée cet hiver marcher sur le lac Blanc. C’était mon premier contact avec la vraie Russie. C’était tout à fait improbable pour les locaux que nous soyons là, en plein hiver, juste pour voir un lac gelé! Nous avons passé des moments incroyables avec des habitants du coin, et j’ai eu l’impression d’entrouvrir un tout petit peu de ce qu’est l’âme russe. Il me fallait cette première impulsion pour me donner l’envie d’aller plus loin.

En avril dernier, avec mon binôme photographique à Moscou, Marie de la ville Baugé, nous cherchions une destination et nous avons alors regardé la carte des possibles. A l’extrémité, il y avait Mourmansk. De Mourmansk, nous voulions accéder à la mer. Première à droite, première à gauche après Mourmansk, c’était Teriberka. Il se trouve que dans ce village, a été tourné le film "Léviathan". Depuis, il attire les visiteurs et un premier festival artistique s’y organise cet été. J’espère que ce sera positif pour le village.

J’aime ce genre de lieux, tant sur le plan naturel qu’humain. Là-bas, tout est extrême : la beauté, le froid, la nuit, le jour, la misère et la grandeur humaine. C’est cela que je recherche. Cela me vivifie.

RUSSIE INFO : Avez-vous vu de la beauté dans ces paysages désolés du Nord de la Russie ?

Laure Debrosse : Les paysages naturels ne sont pas désolés, ils sont d’une puissance inouïe.
Teriberka, c’est autre chose. Tout est ruine. Mais je suis tombée sur Dima, un garçon de onze ans, gai et vif comme l’air. Il m’a emmenée voir le village depuis sa tour de guet, du plus haut qu’il soit, en haut de sa colline. Il m’a répété dix fois "j’aime Teriberka" et son rire claquait contre le vent glacial de la désespérance. Alors, comment ne pas lui refléter autre chose que la clarté de son regard ? J’ai donc extrait la beauté là où je la voyais, et pour ça, je suis passée par l’abstraction. C’est ma façon de sublimer le réel.

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Photo
Laure Debrosse

RUSSIE INFO : Avez-vous d’autres projets à venir ?

Laure Debrosse : Oui mais c’est difficile d’en parler car en Russie, tout peut se faire mais aussi se défaire. Je préfère ne pas trop en dire. Mais ils sont en lien avec des lieux d’histoire en transition.

Exposition Moscow / Trees
Galerie Mos.Koop - Novokuznetskaya Ulitsa 3
Vernissage le 19 juin de 16h à 22h
Expo du 20/06 au 10/09 sur rendez-vous uniquement

Plus de détails : https://www.facebook.com/events/402014239970838/
www.laure-debrosse.com
www.lieucommun.ru

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