Moscou, au cœur de la création contemporaine

Etienne Bouche, journaliste à Moscou, présente à travers un livre guide 10 artistes et 100 lieux qui incarnent l'effervescence artistique de Moscou. Interview.

Dmitri Kourliandski, Octavia. Trepanation, Électrothéâtre, 2017 © Andreï Bezoukladnikov

Etienne Bouche vient de signer l'un des cinq premiers livres guides d'une nouvelle collection consacrée à la création contemporaine de grandes métropoles.

Russie Info : Quel rapport entretiennent les Russes avec l’art contemporain ?

Etienne Bouche : Un rapport lointain ! Il faut dire que l’art contemporain est resté confiné dans l’espace privé jusqu’à la perestroïka. A l’époque soviétique, il fallait pénétrer des cercles d’artistes pour y avoir accès, les expositions s’organisaient de façon informelle dans des appartements. Lorsque le pays s’est ouvert, ces artistes ont d’abord attiré l’attention des collectionneurs étrangers – la Russie connaissait de tels bouleversements que la création artistique n’intéressait pas grand-monde.

Aujourd’hui, l’art contemporain s’expose dans l’espace public mais son public demeure restreint. L’œuvre d’Ilya et Emilia Kabakov, pourtant considérée comme une référence dans la culture russe contemporaine, reste largement méconnue par les Russes.

Il convient toutefois de distinguer les deux "capitales" – auxquelles on peut ajouter Ekaterinbourg – du reste du pays. A Moscou, les institutions qui structurent le milieu culturel ont à cœur de "rattraper le temps perdu". Une grande exposition est actuellement consacrée à Pavel Pepperstein au Musée du Garage tandis que le Musée d’Art Moderne (MMOMA) présente le travail du duo Komar/Melamid.

Bien sûr, ce sont les hommages aux "grands maîtres" qui enregistrent les plus gros succès de fréquentation – récemment Serov et Verechtchaguine –, il n’empêche que le regard sur l’art est en train de changer. La vie culturelle moscovite est très dynamique et les nouvelles institutions attirent un public jeune, prêt à découvrir et apprendre.

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Garage - Musee d'art contemporain
© Alexeï Naroditski

Russie Info: La création et les lieux d’exposition relèvent-ils en majorité d’initiatives privées ou bien sont-elles subventionnées par l’Etat ?

Etienne Bouche : A Moscou, la culture doit beaucoup aux initiatives privées. Les lieux de création de premier plan sont financés par des hommes d’affaires : c’est le cas par exemple du centre Vinzavod (Roman Trotsenko) ou du musée Garage (Roman Abramovitch). Ces deux structures ont mis en place des programmes de soutien aux jeunes créateurs – le Garage a notamment lancé cet hiver ses résidences d’artistes.

A noter que le PDG de Novatek, Leonid Mikhelson, finance actuellement la construction, en plein cœur de la capitale, d’un nouveau centre d’art contemporain particulièrement attendu.

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Couverture
Moscou
Dans la sphère politique, l’intérêt pour l’art contemporain et la création au sens large n’est clairement pas dans l’air du temps, ce qui explique le recours aux partenariats privés.
Les fondations et structures de mécénat jouent souvent un rôle crucial en permettant à des initiatives culturelles d’intérêt de se pérenniser, à des spectacles audacieux de voir le jour.

Les institutions publiques doivent quant à elles trouver un équilibre. Elles sont parfois contraintes de renoncer à certains projets de crainte de s’aliéner le soutien de l’Etat. Des espaces comme l’Electrothéâtre ou le Centre Gogol parviennent à tenir leur cap en dépit des vents rétrogrades mais le contexte actuel est imprévisible.

Russie Info: Existe-t-il une tendance dans l’art contemporain spécifique à la Russie ?

Etienne Bouche : J’observe chez les artistes que j’ai rencontrés un intérêt pour l’histoire récente de leur pays, une volonté de comprendre le siècle dernier. Maria Stepanova l’explique très bien, les événements survenus au XXe siècle ne font pas consensus. D’une manière générale, il me semble que les artistes cherchent à se reconnecter à leur histoire, à en exhumer des figures – des poètes oubliés, des artistes censurés. Ilya Demoutski compose un ballet sur Noureev, Maxim Didenko adapte Harms et Pasternak.

Tout en puisant dans leur passé, ces artistes se nourrissent également de la culture mondiale. A la chute de l’URSS, ils ont basculé dans une nouvelle réalité. Dmitri Kourlianski a bâti un pan de sa culture musicale à Paris, Vladimir Moukhine a beaucoup appris sur la gastronomie au contact d’un chef français, Irina Korina est passée par la Suède et l’Autriche. Leur travail est aujourd’hui connecté à l’étranger.

J’ai également relevé chez mes interlocuteurs une même inquiétude à l’égard du contexte politique en Russie. Ils constatent un resserrement, particulièrement visible durant le troisième mandat de Vladimir Poutine. Le quatrième s’inscrit déjà dans une continuité qui n’incite pas à l’optimisme. La culture n’échappe pas à la tendance globale qui s’opère dans la société. Le cas de Kirill Serebrennikov en est l’illustration.

Moscou, Au coeur de la création contemporaine paraîtra le 28 mars prochain, aux éditions des Ateliers Henry Dougier.

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