Marie Jégo, une plume acerbe sur la Russie

Marie Jégo est la correspondante permanente du journal Le Monde à Moscou. Ses articles lui valent d’être souvent taxée de russophobe. Elle s’explique à ce sujet dans Russie Info.

Photo Marie Jégo - Moscou
Photo Marie Jégo - Moscou

]Marie Jégo est arrivée en URSS en 1979. Etudiante en russe et en journalisme, elle a une première impression froide et triste du pays qui se transformera au fil du temps. « La Russie est comme la graine de sarrasin, aime t-elle dire. Au début, on n’aime pas mais ensuite on trouve que ce n’est pas si mal».

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Elle s’installe dans ce pays qu’elle qualifie de « piquant avec beaucoup de goût » au milieu des années 1980 pour enseigner le français dans le sud de la Russie, à Piatigorsk, à 180 km de la Tchétchénie. C’est dans les années 1990 que Marie Jégo débute sa collaboration avec le bureau du Monde à Moscou, avant d’en devenir la correspondante permanente en 2005. En 2012, elle participe à la rédaction de l’ouvrage, Droits humains en Russie : résister pour l’état de droit publié par Amnesty International.

Aujourd’hui la Russie: Vous recevez des critiques de lecteurs qui vous rendent responsable de véhiculer une mauvaise image de la Russie. Que leur répondez-vous ?

Marie Jégo: La Russie fait son image toute seule, et elle n’a pas besoin des journalistes occidentaux pour faire sa réputation.
Je n’y suis pour rien quand une journaliste se fait tuer dans sa cage d’escalier, et que l’assassin n’est toujours pas retrouvé des années après. Ou quand des militants de Greenpeace sont arrêtés sans que leurs avocats et leurs familles puissent avoir de contacts avec eux. En revanche, la justice est très clémente avec les hauts fonctionnaires de ministères qui détournent des millions d’euros. Là aussi, nous sommes face à une situation anormale.
Et si c’est la façon dont les dirigeants souhaitent gérer leur pays, c’est leur choix. Mais dans ce cas, il ne faut pas qu’ils aient la prétention de jouer dans la cour des grands en étant signataires de la convention européenne des droits de l’homme, ou membres du conseil de l’Europe, ou vouloir des relations plus étroites avec l’Europe et abolir le système des visas.

Mon rôle de journaliste est justement d’aborder ces incohérences et ces dysfonctionnements. Par ailleurs, la conception du journalisme européen a toujours été un journalisme critique.

ALR : D’où vient l’idée sous-jacente que les journalistes occidentaux noirciraient toujours le tableau ?

Marie Jégo : Ce discours, selon lequel l’Occident déformerait l’image de la Russie, est tenu par les officiels russes et les entrepreneurs étrangers. D’un côté, les officiels russes pensent que les correspondants étrangers sont, comme les leurs au temps de l’URSS, des émissaires de nos gouvernements et font de la propagande antirusse.
De l’autre, les industriels occidentaux qui sont présents en Russie font de bonnes affaires et par conséquent trouvent que tout va bien. Mais ce n’est pas parce que tout le monde a un téléphone portable et que les filles ont des beaux manteaux que la Russie est un pays moderne et une démocratie.

ALR : Etes-vous libre de tout dire dans vos articles ?

Marie Jégo : Je travaille dans une liberté totale, et j’écris ce que je veux. Je n’ai jamais reçu d’injections, ni de menaces. C’est sans doute parce que les dirigeants russes voient les correspondants étrangers justement comme des émissaires de nos gouvernements.

En revanche, je suis plus soucieuse de protéger mes sources notamment celles dans le nord Caucase où l’administration présidentielle épluche la presse internationale, et où mes contacts risquent leur vie en me parlant. Je constate également que depuis quelques années à Moscou, les Russes sont de plus en plus réticents à témoigner dans les médias et qu’il y a désormais beaucoup d’autocensure. Ils demandent à parler sous couvert d’anonymat ou à ce que leur nom soit changé, ce qui n’était pas le cas auparavant et n’est pas un signe de bonne santé.

ALR : Accédez-vous facilement aux dirigeants pour obtenir des informations ?

Marie Jégo : Il faut reconnaître que nous avons peu d’informations sur ce qui se passe véritablement au sein de l’élite dirigeante. On ne peut se fier qu’aux supputations faites par des analystes qui gravitent autour de ce cercle.

Les hauts fonctionnaires ne dévoilent rien à la presse, et en dehors d’intervenants très intéressants parmi l’intelligentsia russe, les autres sont décevants. Le niveau des représentants à la Douma est très médiocre : ils ont une vision du monde épouvantable et ne comprennent rien à ce qui passe en Europe occidentale.

Sergueï Ivanov, chef de l’administration au Kremlin, a déclaré récemment que la Russie devenait plus démocratique car le faible taux de participation aux élections municipales de septembre dernier la rapprochait du niveau de participation des pays européens. En Europe de l’ouest, un faible taux de participation est un signal qui éveille de l’inquiétude chez les politiques. Ici, c’est un signe que la Russie est devenue plus démocratique…

ALR : Que pensez-vous de la direction politique et idéologique que la Russie prend actuellement ?

Marie Jégo : Je pense que la Russie traverse une sorte de crise. Le Kremlin est conscient que le modèle des deux premiers mandats de Vladimir Poutine est épuisé ainsi que celui basé sur le pétrole et le gaz. Il faut trouver autre chose mais l’Etat est en panne d’idées. Par ailleurs, Poutine a été effrayé par les mouvements de contestation de 2012, ce qui le pousse à se tourner aujourd’hui vers les forces les plus conservatrices du pays. C’est son choix, mais cette politique est en contradiction avec le besoin de modernisation et d’innovation du pays.

Ce que l’on constate donc, c’est la tendance au repli sur soi, qui se traduit par la stagnation de l’économie. Comment encourager l’initiative indispensable à l’innovation lorsque l’on bride la créativité d’un peuple ? Le Ministre de l’économie, en déclarant que jusqu’en 2030 la Russie aura une croissance économique entre 2% et 3%, a envoyé un message fort aux partisans du repli. Si la Russie suit ce modèle, elle va rester le bec dans l’eau.

Gare aux mécontentements car ceux qui ont réussi à se libérer, comme pour la jeune classe urbaine voyageuse, curieuse, débrouillarde et en recherche de cosmopolitisme et d’un modèle plus consistent, un retour en arrière est inenvisageable.

ALR : Vous avez déclaré lors d’une interview que le jour où les Russes ne se "vivront" plus comme citoyens d’un empire, ils passeront un cap. Que vouliez-vous dire ?

Marie Jégo : Les Russes ont toujours le sentiment de vivre dans un empire. La perte des territoires après la chute de l’URSS n’a jamais été supportée par la population et travaille encore les esprits. Or, la perte de l’influence d’un Etat causée par la perte de ses terres est une vision très 19ème siècle.
Considérons, par exemple, les Etats-Unis d’Amérique comme un empire. Celui-ci n’a pas besoin d’expansion territoriale pour affirmer sa suprématie. Il va plutôt s’affirmer par sa puissance militaire, mais aussi par sa culture, sa monnaie, ses nouvelles technologies ou ses entreprises comme Microsoft.

En Russie, il y a une vraie obsession de la terre mais il n’y a pas de moyens suffisants pour développer les territoires. La culture russe, par exemple, qui est un atout pour la Russie, est réduite à sa plus simple expression en étant enfermée dans un musée, et n’est pas utilisée pour faire rayonner le pays au-delà de ses frontières. Quand à l’Union eurasienne, qui est une bonne idée en soi, offre un modèle proposé par Moscou qui est inacceptable pour les autres pays car il nie la souveraineté des autres Etats. On a entendu de la bouche de hauts fonctionnaires russes le mot « territoire » pour parler de l’Ukraine et de la Géorgie. Ces propos confortent ces pays dans leur conviction qu’ils ne seront pas traités en égaux s’ils intègrent ce projet.

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