Manifestions à Moscou: "C’est pas une rénovation, c’est une déportation !"

Dimanche, des milliers de manifestants se sont rassemblés à Moscou pour protester contre un grand plan d’urbanisme enclenché par la mairie de Moscou visant à détruire tous les immeubles de 5 étages construits sous Khroutchev. Russie Info a rencontré ces opposants déterminés.

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Léo Vidal-Giraud

L’avenue Sakharov n’avait pas connu une telle foule depuis les manifestations géantes de l’hiver 2010. 8 000 personnes selon la police, 30 000 selon les organisateurs, 20 000 selon les estimations de l’organisation indépendante Compteur Blanc.

Tous se sont mobilisés pour manifester contre un grand plan d’urbanisme enclenché par la mairie de Moscou visant à détruire tous les immeubles de 5 étages construits sous Khroutchev, afin de construire de nouveaux logements.

Jeunes, personnes âgées, hipsters, militants, apolitiques ou opposants de toujours ; surmontés d’une marée de drapeaux et de pancartes hétéroclites. On y trouve des étendards de partis politiques, les écussons de quartiers de Moscou, des pancartes improvisés aux slogans tour à tour indignés ("La rénovation est une déportation !"), moqueurs ("Eh, Vova, quand tu signes des lois, tu les lis au moins ?") ou déterminés ("C’est notre ville, c’est notre maison !").

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Léo Vidal-Giraud

Au cœur des préoccupations, la défense de la propriété privée.

"Ils nous prennent notre terre, nos maisons, mais ils ne nous donnent pas les compensations que la Constitution nous garantit. Ce projet de loi que la Douma examine est fondamentalement anticonstitutionnel, c’est dans les faits un vol du terrain sur lequel sont construit les immeubles. […] Je pense que ce projet est là pour prendre les terrains des gens. Aujourd’hui, la loi russe prévoit que les propriétaires du terrain sous un immeuble sont les habitants de l’immeuble. Le projet de loi qui est en train d’être examiné donne à la Mairie le droit de prendre non seulement les maisons, mais aussi le terrain, à sa discrétion. C’est contre cela que nous protestons.", explique Leïla.

"Ce projet est une violation grossière du droit à la propriété privée. La propriété privée, c’est un droit de l’homme naturel et fondamental, comme le droit à la vie et à la liberté", renchérit Efim, un membre du Parti Libertarien de Russie, rassemblé avec quelques-uns de ses camarades derrière un drapeau de la Révolution Américaine.

Selon les opposants, le nouveau projet de loi viole la Constitution, en particulier son article 35, qui garantit que "Nul ne peut être privé de sa propriété autrement que par une décision de justice". La défiance domine : défiance envers une loi au texte plein d’incertitudes et de flou juridique, dont certains articles laissent entendre que les nouvelles constructions pourraient ne pas respecter les normes de sécurité anti-incendie. Et les promesses de la mairie de reloger les habitants déplacés dans des logements de même valeur et dans le même quartier ne convainquent pas grand monde.

"Cette loi est écrite de telle façon qu’il n’est pas garanti que l’on soit relogé dans son propre quartier, on peut être relogé dans un quartier voisin. […] Les gens peuvent être relogés dans la "Nouvelle Moscou" s’ils habitent dans le sud-ouest de la ville. Cette loi est écrite de façon très sournoise, et elle ne garantit pas les droits des citoyens", explique Alexeï Doulenkov, coordinateur du mouvement Russie Ouverte pour la Région de Moscou.

La "Nouvelle-Moscou", cette grande banlieue récemment construite, constituée de gigantesques complexes d’habitation, est régulièrement pointée du doigt. Pour beaucoup des manifestants, le plan de rénovation de Moscou ne serait qu’un prétexte pour peupler ces nouveaux quartiers, très éloignés du centre-ville et boudés par les moscovites.

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En cause, la mafia du bâtiment

"Cette loi a été écrite dans l’unique but de favoriser les industriels du bâtiment, de résoudre leurs problèmes économiques avec l’argent du budget, l’argent de la population", affirme encore Efim. "Le problème du logement vétuste existe en Russie, c’est un vrai problème, qui concerne tout le pays et toutes les régions. Mais pourquoi est-ce que Moscou est une priorité ? Les immeubles, ici, sont en bon état par rapport au reste de la Russie."

"Il y a une mafia du bâtiment à Moscou, qui est dans une situation très difficile, ils ont construit des immeubles autour de Moscou, dans la banlieue, et ils ne sont pas rentables, parce que le pays est en crise. Et ce programme va envoyer l’argent du budget de Moscou dans les poches de la mafia du bâtiment, pour la sauver de la faillite", renchérit Evgueni, retraité.

Un crime social

"Ce programme de rénovation piétine les intérêts de milliers de gens, et de façon très profonde. Ce programme va pratiquement anéantir le milieu culturel de Moscou. Les gens qui vivent dans ces cinq-étages, c’est toute une couche de la population de Moscou qui a vécu dans cette ville, ils ont leurs liens sociaux, leur famille, plusieurs générations. Et c’est tout un monde qui s’est formé. Et ce programme va détruire ce monde, cette société. Cette société moscovite, qui s’est formée depuis les années 1960. […] La société, elle ne dépend pas que des lois. Elle vit aussi par les relations en son sein. Et dans son fonctionnement, le plus important ce sont les relations qui ne sont pas inscrites dans la loi, le milieu culturel",continue Evgueni.

"C’est un crime social", conclut-t-il. "À Paris, pour des choses pareilles, les gens démissionnent. Mais chez nous, Sobianine, il ne va nulle part. Il va continuer son mandat."

"Tout le monde a envie de mieux vivre ! Mais nous n’avons pas confiance. On est même certains que cette histoire, c’est un nouveau Platon (la nouvelle loi sur les transports routiers qui a déclenché la colère des camionneurs russes, ndlr) […]. C’est une tromperie", s’écrie Lioubov Nikolaïevna, une impressionnante babouchka couverte de slogans politiques, et dont la voix de tribun rassemble autour d’elle une foule de manifestants admiratifs et ébahis.

"Poutine, Sobianine, ils ont construit ces fourmilières en banlieue, qu’ils aillent y vivre, eux ! […] C’est pas une rénovation, c’est une déportation !"

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Léo Vidal-Giraud

Les orateurs se succèdent à la tribune, diversement applaudis. Puis une représentante de la mairie de Moscou vient prendre la parole pour tenter de défendre le projet de rénovation. Elle est copieusement huée ; et une organisatrice lui reprend le micro pour s’écrier "Elle vient nous mentir à la face !".

L’hostilité est à son comble, des rumeurs parcourent la foule selon lesquelles la police aurait commencé à arrêter les manifestants. Finalement, une seule personne sera arrêtée. La police a en revanche évacué de force du meeting l’opposant Alexeï Navalny sans le laisser monter sur scène.

Ces incidents isolés mis à part, la manifestation s’est déroulée sans accroc et s’est dispersée dans le calme à partir de 16h. Avec une telle affluence, la manifestation est un succès populaire.

"Je suis bien sûre contente que les gens soient sortis manifester, mais malheureusement notre peuple ne se bouge pas les fesses tant qu’il n’a pas le feu en-dessous", conclut, fataliste, Lioubov Nikolaïevna.

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Portrait de Artig

Pas étonné que l'avis des propriétaires des logements n'est pas pris en comtpe



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