Maïdan 2015: Poutine cristallise les haines

Un an après les évènements sanglants de Maïdan, Kiev n’a pas retrouvé sa sérénité, imprégnée par les combats qui font rage à l’est. Papier d'ambiance de Lukas Aubin.

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La place Maïdan à Kiev, symbole des manifestations qui ont débuté en février 2014. Photo: Lukas Aubin

La ligne 2 du métro de Kiev file de station en station sans faiblir. A l'intérieur, la foule est compacte, heure de pointe oblige, il n'y a pas un centimètre carré de libre. Les regards sont fermés, mais l'apostrophe rigide. Prochain arrêt, Maïdan, résonne la voix métallique. Dans les couloirs du métro, plusieurs hommes en treillis militaire interpellent les passants, quêtant quelques grivnas pour participer à l'effort de guerre. Certains s'arrêtent pour donner et échanger de pudiques accolades. Malgré le cessez-le-feu, la guerre fait toujours rage sur le front de l'Est.

Le pas pressé de la foule s'arrête net au moment d'emprunter l'interminable escalator qui permet d'atteindre le monde extérieur. Désordonnés, des autocollants sont placardés sur les panneaux publicitaires qui jonchent la balustrade. Les "Gloire à l'Ukraine"  (Slava Ukraïni), côtoient les "Bad White Boys", "Ultra Dynamo Kiev", et autres "Poutine tête de b..." (Putin - Khuylo). Le ton est donné.

Les souterrains, révélateurs des représentations

Les multiples échoppes souterraines réchauffent un monde froid et mal éclairé. En vente des fleurs de toutes les couleurs, des drapeaux ukrainiens et des souvenirs en tous genres. La plupart rappellent la révolution et la situation politique actuelle.

Le merchandising post-révolution est un marché juteux à l'heure où un euro vaut vingt-cinq grivnas, mais, surtout, il est lourd de représentations. Alors que les médias russes et occidentaux s'opposent régulièrement quant à la nature des pro-Maïdan – les premiers accusant Kiev de fascisme tandis que les autres véhiculent une image plutôt positive des manifestants – force est de constater que certains objets jettent le trouble sur le véritable sens de la révolution, révélant des représentations disparates.

Tantôt, c'est l'Union Européenne, son bleu marial et sa couronne d'étoiles qui, associés aux couleurs de l'Ukraine, constituent le symbole fort de l'émancipation et du futur du pays. Parfois, c'est le passé, l'histoire et la mémoire qui, à travers l'imagerie traditionnelle Cosaque, sont reliés à la révolution, la guerre, et la grandeur du pays. Souvent, c'est Vladimir Poutine et ses supposés acolytes qui sont tournés en dérision, du papier toilette à l'effigie du président russe au paillasson Ianoukovitch, alors que, par opposition, ce sont des figures plus controversées qui sont glorifiées: Stepan Bandera, les ultras du Dynamo Kiev, ou encore le Secteur droit (Pravyï sektor).

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Goodies dans le métro
Lukas Aubin

Avoir la paix

Une vendeuse arborant fièrement une photo du président Porochenko à l'arrière de son stand élude en russe : "Certains mélangent fascisme et patriotisme, mais nous nous voulons surtout nous éloigner du bandit Poutine et avoir la paix !"

Une autre surenchérit: "Les Russes nous traitent de fascistes mais qui nous a pris la Crimée ?" Une passante rencontrée un peu plus loin n'hésite pas à déclarer que "ces objets font hontes aux révolutionnaires. Ils ne représentent pas la majorité!"
Près d’un escalier, un graffiti à peine passé indique la direction des barricades («baricadi»), une vingtaine de marches à gravir. Et la place Maïdan.

Maïdan

L'émotion est à la hauteur du monument de l'Indépendance qui frappe d'abord de ses soixante-deux mètres. Juchée en son sommet, la Bereguinia s'y dresse fièrement, observant gravement les lieux. A ses pieds, des milliers de photophores constituent le trident de la nation ukrainienne ainsi que le slogan Slava Ukraïni. Plus loin, des tréteaux portent fièrement des photographies à taille humaine, présentant des militaires en action, des manifestants faisant face à la police, ou encore la foule rassemblée du Maïdan qui, un an plus tôt, faisait bouger les lignes.

Le crachin de la pluie n'en finit pas de dramatiser un lieu déjà lourd de sens. L'Histoire y est maintenant consommée, certains bâtiments consumés, et des stèles funéraires ont été érigées çà et là. L'ambiance est poisseuse, humide, et les passants ont l'air de déambuler, un peu hagards. L'excitation semble avoir laissée place à l'inquiétude. Parmi les autels, certains interpellent plus que d'autres, comme celui dédié à Boris Nemtsov. Des fleurs détrempées et une gerbe de blé entourent un portrait de l'opposant politique mort assassiné le 27 février dernier à Moscou. Une icône représentant la Vierge Marie semble veiller sur lui et puis, plus haut, une inscription en russe: "Путин убил моего друга". L'accusation est claire : Poutine a tué mon ami.

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Hommage à Nemtsov
Lukas Aubin

En remontant la place en direction de l'hôtel Ukraïna – rendu célèbre par les journalistes occidentaux qui y séjournaient durant les manifestations – se dresse le monument des fondateurs légendaires de Kiev fièrement drapé d'un tissu blanc aux inscriptions noires "Stop Putin's terrorism". Pas de doute, l'ennemi est clairement désigné.

Militaires

Soudain, la foule se presse lentement au centre de la place en formant presque naturellement un couloir humain. Sous le monument de l'indépendance apparaît alors un cortège funéraire formé d'un pope et de plusieurs dizaines de militaires portant hautes les couleurs de l'Ukraine. Six d'entre eux soulèvent gravement à l'épaule un cercueil ouvert qui laisse apercevoir le visage blanc et émacié d'un de leur camarade tombé au combat. Après avoir marqué un temps d'arrêt, ils prennent la direction du corbillard. Les regards sont pesants, seule la marche funéraire de Chopin rompt le silence absolu qui règne dorénavant sur la place.

La foule s'agenouille au passage du cadavre. Quelques murmures en russe et en ukrainien. "Il est mort au combat." "Où ça?" "Quelque part dans le Donbass". Et puis, un soldat fond en larmes, et les sanglots de quelques anonymes résonnent comme un écho.

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Marche funèbre
Lukas Aubin

Tandis que la cérémonie se termine, deux militaires reprennent leur inlassable quête d'argent auprès de la foule encore sous le choc. Tous les moyens sont bons pour financer l'effort de guerre.

A quelques mètres de là, une camionnette stationnée relance à plein régime ses haut-parleurs: "Venez visiter le domaine de Mezhyhirya, l'ancienne propriété de Ianoukovitch. Cent-cinquante grivnas pour une excursion de deux heures dans la demeure de l'ex-président ! Approchez !"
Plus loin, une voiture aux couleurs du régiment Azov sert de stand d'informations improvisé. On y distribue des tracts, des collations, et on y discute les dernières nouvelles du front. Si la place Maïdan en est l'épicentre, cette propagande et cette course à l'argent sont présentes partout dans Kiev. Aux arrêts de métro, de bus, de tram, et de trolleybus, devant les grands magasins, ou encore dans les souterrains. Seuls les écussons des militaires changent. Chaque bataillon a sa propre méthode, sa propre zone, sa propre propagande. Posant du même coup la question du degré d'influence du gouvernement ukrainien sur ces groupuscules qui, s'ils se revendiquent tous de l'Ukraine, ont des méthodes, des armes, et des idéaux différents. Aujourd'hui, on recense pas moins de trente-quatre bataillons sur le terrain.

Pleurs

Il faut remonter la rue Instytutska sur la gauche et longer une interminable rangée de stèles funéraires constituées du marbre et des pavés des manifestants avant d'arriver devant un autel plus imposant que les autres. Des dizaines et des dizaines de photos de manifestants et de soldats morts au combat y sont exposés aux passants sous le regard mélancolique d'un Christ en bois verni. Ici et là, des croix orthodoxes, des rubans ukrainiens, des couronnes de fleurs, autant d'exvotos que de tentatives de faire le deuil. Chacun se recueille à sa façon. Une femme âgée et un jeune garçon se tiennent là, silencieux. Pleurant doucement.

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Femme et enfant se recueillant devant des photos de soldats morts au combat
Lukas Aubin

Derrière, des restes de la guérilla urbaine sont exposés comme autant de totems et de fétiches. Des masques à gaz, des boucliers, des casques, des cocktails Molotov, des briques, des barres de fer. Ces objets, offerts au regard du tout-venant, ravivent le théâtre de la guérilla urbaine que fut cette rue quelques mois plus tôt, alors que les snipers tiraient sur la foule. Les contours à la craie blanche des corps échoués sur le bitume réveillent la violence et l'intensité des combats qui ont auparavant rythmés la ville et fait couler le sang.

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Restes des manifestations exposés comme des fétiches
Lukas Aubin

A quelques centaines de mètres de là, se tient, ironique, le monument de la fraternité russo-ukrainienne. Deux statues gigantesques représentant l'Ukraine et la Russie se tenant côte-à-côte en signe d'amitié. A leurs pieds, un inconnu a peint le drapeau ukrainien suivi de l'inscription "Slava Ukraïni".

Faisant face, une jeune femme blonde au regard vif soupire : "Je ne sais pas comment tout ceci va se terminer. Mais je sais une chose, en cherchant l'Europe on a retrouvé l'Ukraine."

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Le monument de la fraternité russo-ukrainienne à Kiev
Lukas Aubin

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