Lutte contre l’EI : "La Russie se bat depuis longtemps"

Avec 20 millions de musulmans sur son territoire, la problématique du radicalisme islamique est loin d'être une inconnue pour la Russie. Entretien avec Xavier Le Torrivellec, spécialiste de l'Islam en Russie.

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Dessin tiré du site les 7 du Québec

Une coalition menée par Washington pour lutter contre les djihadistes de l'Etat islamique (EI) actifs en Irak et en Syrie regroupe une quarantaine de pays. Malgré le soutien affiché de plusieurs dirigeants internationaux, seuls quelques pays prennent part aux frappes aériennes. Les autres collaborent dans les domaines de la diplomatie, les renseignements, l’assistance militaire, humanitaire, logistique.

La Russie ne fait pas partie de la coalition internationale, mais apporte une contribution militaire destinée à soutenir le gouvernement irakien. Dans cette affaire, elle insiste sur le respect du droit international et rappelle que l'Iran et la Syrie sont les "alliés naturels" de la Russie dans la lutte contre l'EI, soulignant au passage l’incohérence de la politique américaine dans cette région du monde.

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X.
Le Torrivellec

Entretien avec Xavier Le Torrivellec, spécialiste de l’islam de Russie.

Maître de conférence à l'université d'Etat de Voronej, chercheur associé à l'IFG, au CERCEC, au CETOBAC et à l'INALCO.

RUSSIE INFO : La Russie finira t-elle par intégrer la coalition menée par Washington ?

Xavier Le Torrivellec : La Russie met tout en oeuvre pour lutter et être forte contre la poussée des mouvements radicaux wahhabites dans le sud de son territoire, et se bat sur ce front depuis longtemps. Elle est active pour combattre le terrorisme depuis des années. Cela n’est donc pas nouveau pour elle. Avec 20 millions de musulmans dans son pays, cette problématique est au cœur de sa politique étrangère. La Russie craint en effet la diffusion, vers le nord, des courants sunnites radicaux, notamment en provenance du Golfe, qui se répandent maintenant en Syrie et en Irak.

Son alliance avec Damas et Téhéran se justifie en partie par le maintien d’une zone chiite qui la protège de cette influence Wahhabite qui vient du Golfe. Donc le fait d’avoir soutenu Assad est dans la logique des choses. Pour les Russes, cela coulait de source et dés le départ, ils se sont positionnés comme ne voulant pas soutenir l’opposition syrienne. Donc sur ce point, ils ont une position cohérente.

Aujourd’hui dans le contexte de la coalition, la Russie est dans une positon de l’affirmation de sa souveraineté, et entend rester logique et cohérente avec elle-même dans sa lutte contre le radicalisme musulman et le terrorisme. Apporter une aide à cette coalition ne sera pas non plus considérée par les élites russes comme un effort supplémentaire. Et le fait que les bombardements s’effectuent en Syrie sans l’accord du gouvernement syrien montre que la coalition est dans la violation du droit international.
Je vois donc mal la Russie intégrer cette coalition qui, encore une fois, ne fait que justifier sa position contre la double mesure de la politique occidentale.

RUSSIE INFO : La Russie peut-elle tirer profit de la situation ?

Xavier Le Torrivellec : Il me semble que la Russie profite et bénéficie dès à présent de l’ambiguïté occidentale vis-à-vis de Bachar al-Assad. Pour l’instant la politique des Occidentaux face à la Syrie n’est pas très cohérente et le temps et les événements auront donné raison à la Russie dans les dossiers syrien et iranien.

La Russie pourrait créer une seconde coalition avec l’Iran, peut-être avec Israël, et pourquoi pas avec la Chine et les autres pays des Brics. Actuellement, nous sommes dans le cas concret d’une recomposition géopolitique et idéologique qui est le signe d’une contestation de la domination occidentale sur le monde. C’est une remise en cause des rapports de force et d’un modèle de société occidental que la Russie a initié et dont elle tient le leadership.

Dans ce contexte politique sensible, l’Occident n’entend pas que la Russie transmet un message qui renvoie à des questions fondamentales de construction d’un modèle de société. Actuellement, elle montre qu’elle n’a jamais changé de cap et reste cohérente dans sa politique internationale, ce qui n’est pas le cas de l’Occident.

RUSSIE INFO : Quelle est la situation actuellement dans le Caucase ?

Xavier Le Torrivellec : La Russie est toujours dans une situation d’instabilité chronique dans le nord Caucase, surtout au Daguestan. On a également vu dans la région de l’Oural des tensions fortes. Pourtant j’ai eu l’occasion de passer à Oufa cet été, et j’ai senti que la situation était plus calme, qu’il y avait une reprise en main de la part des autorités locales. C’est intéressant de voir que le modèle de Ramzan Kadyrov, l’actuel président de la République de Tchétchénie, fait des émules. Son modèle d’imposition d’une religion officielle, une religion d’ordre, pour contrer les mouvements fondamentalistes se diffuse dans les autres républiques musulmanes de Russie, notamment à Oufa où sur l’avenue principale de la ville, une immense mosquée est construite. Chose inimaginable il y a encore quelques années.

RUSSIE INFO : Est-ce que l’imposition d’un islam officiel et fort est le modèle de lutte russe contre les djihadistes en Russie ?

Xavier Le Torrivellec : La Russie a imposé un islam officiel qui s’appuie sur un corps d’experts soumit aux demandes des autorités. Ces derniers classent, jugent, et font le tri entre les « bons » et les « mauvais » musulmans, les mauvais étant classés comme wahhabites. Les autres sont intégrés, peuvent bénéficier des avantages de différentes directions spirituelles. Dans le contexte d’un effritement de l’islam traditionnel, on sent la volonté de poser les bases d’une religion qui, sur le modèle orthodoxe, serait pourvoyeuse de valeurs et un facteur de stabilité.

Bien sûr, le modèle de lutte russe a ses failles. La Russie est restée sur un ancien modèle de contrôle des mosquées fait par le FSB et les spécialistes locaux de l’Islam. Ces derniers sont impliqués dans les assemblées représentatives des musulmans et ce sont eux également qui conseillent les organes de sécurité. Or leur position est forcément biaisée, car il y a inévitablement des approximations dans leur analyse, des erreurs, des rivalités personnelles, et même de la délation. Et classer quelqu’un de wahhabite, c’est le condamner.

Malgré tout, en ce qui concerne la lutte contre le radicalisme de l’Islam, les pays occidentaux pourrait regarder du côté de la Russie et essayer de comprendre comment l’Islam vit dans la Fédération, comment cohabitent les peuples orthodoxes et musulmans, et intégrer que la Russie est un pays multiethnique, multiconfessionnel et que cela se passe bien. La lutte contre le radicalisme musulman y est engagée depuis longtemps avec une grande cohérence.

RUSSIE INFO : Cela n’a pas empêché la Russie d’être frappée par la vague islamiste. Qui agit dans le Caucase russe ? L’EI ou Al-Qaida ?

Xavier Le Torrivellec : Il y a un lien idéologique et tactique entre Al-Qaida et l’EI dans la lutte, au nom de l’Islam, contre le monde occidental dans ce qu’il représente de dégradation du mode de vie traditionnel et de la religion. Mais ce sont deux structures fondamentalement différentes. C’est le contexte irakien qui a été déterminant pour l’apparition de l’EI. Il y a également une différence de génération entre les leaders d’Al-Qaida, plus âgés, et ceux de l’EI, plus jeunes et beaucoup plus radicaux. S’il y a des liens évidents, les deux organisations sont néanmoins dissociées en terme de stratégies d’alliance.

Dans le Caucase russe, c’est le caractère multicomposite de ces forces qui l’emporte. Nous avons évidemment aujourd’hui des liens établis avec l’EI, mais historiquement Al-Qaida était présent, sachant que ce dernier groupe n’a jamais été dominant dans les mouvements au Caucase. Le contexte local fait que les radicaux qui prennent les armes dans cette région sont liés à des problématiques locales. Ils sont certes influencés par Al-Qaida, mais peuvent être financés directement par des pays du Golfe sans passer par Al-Qaida. Donc le paysage caucasien est complexe. De plus, dans le cas de l’islam radical qui s’affronte aux autorités en Russie, chaque situation dans chaque région est différente. Entre le Tatarstan et la Tchétchénie, par exemple, les problématiques sont distinctes.

Aujourd’hui, il me semble que la question centrale autour de l’EI et du Caucase est celle du territoire. L’EI a la volonté de territorialiser, de clôturer un espace politique de domination et de créer un Etat en expansion. C’est dans ce contexte que la menace est importante pour la Russie, car c’est un Etat islamiste en expansion qui est à ses portes, et qui s’affirme, dans une logique proche de celle de la Russie, au niveau du territoire.

« L’Empire russe », dans ce qu’il a de réactualisé par Vladimir Poutine, est le pays des patriotes qui aiment défendre leur territoire. La logique territoriale russe est forte et le pays interviendra il me semble en direct si l'EI venait à menacer ses frontières. Si cela devait se produire, cela signifie que les Russes enverront leurs chars directement sur le territoire de l’état ennemi.

RUSSIE INFO : Les autorités russes craignent-ils que les bombardements en Syrie et en Irak enflamment le Caucase ?

Xavier Le Torrivellec : Evidemment c’est un facteur de déstabilisation. La Russie a des liens et des combattants du Caucase en Syrie et en Irak, donc c’est en effet une question importante qui se pose.
Le système de lutte contre l’influence islamique, dont nous avons précédemment parlé, reste territorialisé. Chaque zone a ses propres problématiques, en fonction du leader local, de ses liens avec les autorités politiques, donc la situation dans le Caucase russe est dans une complexité telle que la menace djihadiste est pour l’instant encore contenue. Les autorités russes sont par ailleurs très présentes et imposent leur politique répressive. Le contrôle est renforcé.

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