Livre : Notes d’un aumônier de prison à Moscou

Le père Gleb Kaleda était un homme hors du commun. Premier aumônier à travailler avec les détenus de la prison de Boutyrki, ses réflexions furent l’objet de notes, récemment publiées aux Editions des Syrtes.

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Photo : Ed. des Syrtes

"Les prisons et les camps, ce qu’on appelle les zones à régime ordinaire, renforcé et sévère pour les adultes et les adolescents, sont des champs non encore cultivés où il faut labourer, semer et récolter", ainsi commence le témoignage du père Gleb Kaleda (1921-1994), aumônier de prison à Moscou de 1992 à 1994.

Son travail auprès des détenus et ses réflexions relatives à son ministère d’aumônier de prison ont été consignés dans des notes, publiées aux Editions des Syrtes sous le titre Arrêtez-vous sur vos chemins - Notes d’un aumônier de prison à Moscou.

Extrait :

"Dans les prisons, il y a aussi de plus en plus de journalistes et de cinéastes étrangers et russes : ils font la course à qui le premier filmera un événement jamais vu encore en prison, le premier qui montrera au cinéma ou à la télévision un condamné à mort ou une exécution. Les reporters français et allemands s’agitent. À ma question directe à un Français : « Faites-vous des reportages sur les exécutions dans d’autres pays, par exemple en Amérique ? », il me fit une réponse qui me frappa et m’indigna : « Non, rien qu’en Russie ! », et à son intonation on pouvait comprendre : « Allons donc, que dites-vous là ! Rien qu’en Russie, évidemment. "

À ce correspondant du journal français Le Monde, j’ai dit : « Je n’ai pas besoin d’honoraires, mais si vous pouviez donner pour l’église en prison… » J’ai reçu deux billets de banque, et quand nous nous sommes séparés, je les ai regardés : c’étaient deux billets de 100 roubles, c’est-à-dire moins d’un demi-dollar.
Le lendemain, ce combattant pour les droits de l’homme et la liberté dans l’ancienne Union soviétique reprenait l’avion pour Paris, et à Paris il n’avait pas besoin de roubles.

D’honoraires pour cette interview, comme d’ailleurs pour beaucoup d’autres, je n’ai jamais reçu le moindre kopeck.

Nos maisons d’arrêt, nos prisons, nos camps, nos détenus nous restent comme une plaie sanglante et purulente, et c’est à nous de les soigner. Tout le reste, c’est du temps perdu, de la réclame et des nerfs à fleur de peau chez les étrangers nantis (…)"

"La prison est aussi une paroisse"

Pendant deux ans, le père Gleb Kaleda s’est confronté à l’univers carcéral russe : aux hommes et aux conditions de détentions "relativement supportables en 1992" (60 détenus au lieu de 36 qui est la norme), qui se dégradent un an plus tard, avec dans les mêmes cellules, jusqu’à 110 détenus.

Dans ses notes, il décrit la difficulté de parler avec les prisonniers dans ce contexte de promiscuité mais leur désir immense, pour la plupart, de se libérer de leur crime.
Il explique le travail intense de confession qui se met en place avec la difficulté de trouver des prêtres et des laïcs capables de soutenir les détenus, et capables d’affronter les condamnés à mort qui font peur. Un chantier immense.

Prêtre totalement engagé, il ne doute pas de la nature de ces hommes, "criminels rejetés de la société", mais pétris de culpabilité, et en quête d’amour et d’absolution.

"Beaucoup de détenus désirent se repentir et ouvrir leur cœur à la Parole de Dieu et, dans les conditions de la prison, ils se transfigurent spirituellement et moralement", écrit-il.

Ainsi son travail dans le couloir n°6, celui des condamnés à mort, finit par le convaincre de militer contre la peine de mort car pour lui, "nous condamnons à mort un homme et nous en exécutons un tout autre…".

C’est avec une humanité extraordinaire que cet homme d’église au regard lucide, souligne le rôle essentiel de l’Eglise dans la réinsertion des détenus. Il se réjouit également des bonnes relations qui s’installent entre les criminels et les gardiens et éducateurs, résultat du contact avec l’Eglise orthodoxe. Et sans toutefois idéaliser le contexte, il dit nuancer "le mythe des crimes de la direction et des surveillants" hérité des goulags staliniens.
Le directeur de la prison de Boutyrki, qui a étroitement collaboré avec le père Gleb, soulignera dans une des correspondances publiées à la fin du livre, que parmi les détenus qui ont rencontré et "travailler" avec le père, aucun n’a récidivé.

Témoignages de détenus

Publiées à la suite des notes du Père Gleb Kaleda, des lettres de détenus adressées à la veuve de l’aumônier rendent hommage à l’homme, aimé et respecté de tous, et à son travail.

Extrait :

"Un jour, le père Gleb nous a apporté un cadeau enveloppé dans du papier. Nous l’avons ouvert : c’étaient les premières cerises. Je suis sûr que lui-même n’en avait pas goûtées, et il nous les a apportées, à nous, les solides gaillards, les condamnés à mort. Nous en sommes restés cois ! Une attention pareille cela coûte cher, c’est précieux. Comment avons-nous mérité une pareille attention ? Car nous sommes (…) des parias, des assassins. Et lui nous manifestait cette attention…".

Des témoignages qui racontent qui était le père Gleb, "un médecin des âmes malades" que rien ne pouvait arrêter.

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Le père Gleb Kaleda (Petrograd 1921-Moscou 1994) était un professeur de géologie, qui a parcouru toute l’URSS, organisé des conférences, et publié des contributions scientifiques de grande valeur.
Ordonné au sacerdoce en 1972, en secret, par un autre savant géologue, le métropolite de Iaroslavl Ioann (Wendland), il célébra clandestinement chez lui jusqu’en 1990. Le patriarche Alexis II le chargea alors de l’organisation de la catéchèse, tout spécialement à destination des prisonniers. Il fut donc le premier aumônier de prison en Russie depuis la révolution.

Arrêtez-vous sur vos chemins, du père Gleb Kaleda
Notes d’un aumônier de prison à Moscou (1992-1994)
Aux Éditions des Syrtes, 2016

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