Les villes fermées, nouvelles "enclaves de dissidence" en Russie

Les villes dites fermées de l’ère soviétique sont aujourd’hui réaménagées en centres d’économie innovante. Ultra-subventionnées par le Kremlin, elles sont paradoxalement devenues des terroirs d’opposition.

russie-urss-ville-urbanisme-technologie-science
Dans le "centre" de Dubna, une ancienne ville soviétique d’élite, conçue et pensée comme une vitrine du socialisme "à visage humain". Photo Kevin Limonier

Les villes fermées sont apparues en URSS dans les années 1950 avec la formidable avancée technologique réalisée pendant la Seconde Guerre mondiale.
Des innovations dans le domaine du nucléaire, des avions à réaction ou encore de la balistique progressent dans l’URSS de Staline : un Etat forteresse, totalement fermé aux étrangers et dont le territoire est organisé, pensé, conçu et planifié pour suivre un but précis. Ce que l’on nomme le fonctionnalisme soviétique.

A cette époque, il y avait donc des villes fermées dans lesquelles personne ne pouvait entrer, et également des villes "laboratoires pénitenciers" qui étaient des goulags pour les scientifiques qui travaillaient sur des sujets secrets et bénéficiaient, en général, de meilleures conditions de vie que dans les autres camps soviétiques. Tupolev a par exemple commencé à travailler sur ses avions dans ce type de goulag.

A cette époque, le scientifique et l’espion étaient des figures de l’élite du régime, comme pouvaient l’être l’ouvrier et le paysan quelques années plus tôt. Ces villes fermées étaient leur territoire: des villes monofonctionnelles avec un laboratoire ou une usine qui faisait vivre la ville entière.

kevin.jpg
Kevin
Limonier

ENTRETIEN avec Kevin Limonier, chercheur à l'Institut Français de Géopolitique (Université Paris VIII), et enseignant à l’Université russe d’Etat de sciences humaines (RGGU) à Moscou.

RUSSIE INFO : Comment s’organisaient ces villes fermées et comment ont-elles évoluées ?

Kevin Limonier : Toutes ces villes étaient des microcosmes qui n’avaient pas de contact avec l’extérieur mais où la vie était, en générale, meilleure qu’ailleurs. Les scientifiques faisaient partie de l’élite et bénéficiaient d’un meilleur salaire avec des primes importantes. Par ailleurs, ils n’y faisaient pas toute leur carrière mais considéraient ces villes comme un tremplin pour accéder à des grands centres soviétiques à Moscou ou à Novossibirsk.

Baïkonour est le cas type d’une ville fermée, très secrète, qui n’apparaissait même pas sur les cartes. En réalité, le nom de Baïkonour appartient à un petit village à 200 km du cosmodrome, qui lui portait le nom de code de Tachkent 59, sans rapport avec la ville de Tachkent en Ouzbékistan. Les scientifiques pouvaient recevoir des lettres adressées à la boîte postale Tachkent 59, et écrire en retour sous la surveillance d’un dispatcheur qui censurait les informations qu’il jugeait délicates. Plus tard, quand les télécommunications se sont développées, un opérateur faisait l’interface entre les individus. Cela fonctionne toujours de cette façon dans les villes monofonctionnelles sensibles.

Aujourd’hui, il me semble qu’il reste encore 47 villes fermées en Russie. Des villes qui sont sous le régime ZATO, des entités territoriales et administratives fermées, dédiées à l’activité nucléaire ou militaire dans l’Oural. Pour y vivre, il faut une accréditation spéciale avec enquête de personnalité. Depuis 2003, les ZATO sont cartographiées et sont donc localisées.

RUSSIE INFO : Il y a t-il une mise en scène de ce patrimoine aujourd’hui en Russie ?

Kevin Limonier : Oui, tout-à-fait, notamment avec les villes monofonctionnelles que j’appelle des "enclaves de puissance". A l’époque soviétique, il s’agissait de villes dédiées à des activités capitales pour le rayonnement de la puissance soviétique dans le monde. Aujourd’hui, il y a clairement une tentative de mise en scène de renouveau de ces enclaves de puissance, accompagnée d’un discours patriotique et de fortes subventions pour reconstruire et réaménager ces villes. Il y a également des tentatives de créer des centres d’économie innovante dans le but de pérenniser ce que les Russes appellent le "patrimoine intellectuel".

Si dans les années 1990, beaucoup de chercheurs sont partis à l’étranger ou ont changé de voie parce qu’ils étaient sous-payés, il reste néanmoins dans ces villes un profil dominant de cadres supérieurs ou de diplômés d’études supérieures. Leur objectif est de faire renaître ce patrimoine afin d’en faire un vecteur de croissance durable en Russie fondé sur autre chose que la rente énergétique.

RUSSIE INFO : Comment ces "enclaves de puissance" se situent-elles par rapport aux autres villes de Russie ?

Kevin Limonier : Dans ces enclaves, une nouvelle classe moyenne se développe constituée de jeunes diplômés, complètement intégrés à la mondialisation qui souhaitent développer leur start-up grâce aux subventions de l’Etat. C’est une population jeune, urbaine, diplômée, qui est en train de devenir paradoxalement extrêmement critique envers le pouvoir.
Finalement, ces anciennes enclaves de puissance dans lesquelles l’Etat investit des millions sont celles où l’on compte le moins d’électeurs qui votent pour Russie Unie. Cela s’explique par le fait que si l’Etat finance ces villes et envoie une quantité importante d’argent, il y en a aussi une grande quantité détournée. Or dans ces petits territoires, la corruption est très visible et n’est pas du tout tolérée par la classe urbaine.

En définitive, ces "enclaves de puissance" deviennent des "enclaves de dissidence". C’est assez paradoxal puisque ce sont ceux qui bénéficient de l’aide de l’Etat qui se retournent contre lui.

RUSSIE INFO : Et quel modèle de société ces "enclaves de dissidence" revendiquent-elles ?

Kevin Limonier : Cette nouvelle génération pose comme question centrale, la redéfinition de la modernité que prépare le pouvoir. Elle s’interroge sur la Russie de demain : à quoi correspond la puissance russe que propose le Kremlin ? Est-ce une Russie moderne dans laquelle il fera bon vivre et qui reproduira des prix Nobel ? Mais à quel prix ? Faut-il fermer les yeux sur la corruption ? Ou sur certains droits comme celui de la liberté d’expression ?

Cette génération, qui a une trentaine d’années et qui n’a jamais connu l’URSS, a une vision de la Russie et du "vivre ensemble" qui n’est pas celle des cadres du gouvernement qui placent le prestige et l’image du pays dans un autre référentiel. On voit donc apparaître dans ces enclaves de dissidence, la remise en question d’un modèle qui a vécu : celui du poutinisme et de la mise en scène du renouveau.

Ces enclaves posent également des questions identitaires : être Russe aujourd’hui, est-ce adhérer à un patriotisme statocentré, c’est-à-dire un patriotisme qui célèbre les instruments de gloire de l’Etat hérités de l’époque soviétique (l’armée, l’espace) ? Ou est-ce autre chose ?
Même si le Kremlin ne porte pas beaucoup d’intérêt à ces populations, elles sont néanmoins le signe avant coureur d’un grand changement sociétal.

RUSSIE INFO : Par rapport à ces enclaves, comment se situe le centre d’innovation Skolkovo ?

Kevin Limonier : Pour moi, c’est un non modèle. C’est une enclave juridique ouverte au monde où de nombreuses entreprises étrangères sont invitées. Une vitrine a destination de l’étranger extrêmement bien perçue à l’époque de son lancement, alors qu’en Russie Skolkovo est davantage considérée comme une ville Potemkine.
C’est aussi et surtout le bébé de Dmitri Medvedev qui s’est distingué de Poutine en ayant une ville ultra moderne, libérale, au design d’Apple, une Igorod (Gorod, ville en russe). Mais, aujourd’hui le rapport de force politique ayant changé, le maître du Kremlin déconstruit ce projet.

Retrouvez les articles de Kevin Limonier sur son blog Poussières d'Empire

Retrouvez RUSSIE INFO sur Facebook et Twitter

0


0
Login or register to post comments