Les villages, nouvel axe de développement du tourisme en Russie

Plus de vingt mille villages ont disparu en Russie depuis la fin de la Pérestroïka et la population rurale s’est réduite de plus d’une moitié. Alexandre Merzlov, président de l’Association des plus beaux villages de Russie, croit au tourisme pour ressusciter les campagnes russes.

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Photo:Maureen Demidoff

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Alexandre
Merzlov

Alexandre Merzlov est président de l’association des plus beaux villages de Russie.
Il est aussi professeur à la chaire d’agro tourisme de l’université agricole Timiriazev à Moscou, directeur d’un centre de recherche sur le développement des zones rurales, et un des initiateurs du premier concept de politique rurale en Russie post-soviétique.

Son projet: défendre le patrimoine russe et son environnement, en développant le tourisme dans les villages russes afin de les faire revivre, et d’en faire des véritables acteurs économiques pour le pays.

RUSSIE INFO : Qu’est-ce qui fait la force des campagnes russes ?

Alexandre Merzlov : Le patrimoine rural a été assez mal préservé en Russie, à cause de notre histoire, des guerres, de la collectivisation, de la politique agro-industrielle actuelle. Cela n’a jamais fait partie des priorités de l’Etat. De plus, il ne reste que très peu de patrimoine bâti, le bois se dégradant plus vite que la pierre.

D’un autre côté, la Russie possède une immense diversité géographique, culturelle, ethnique. Les villages du nord russe ne rappellent en rien les villages caucasiens ou les yourtes de la Bouriatie. C’est là que réside notre potentiel, dans la diversité et l’authenticité des villages de chaque région.

RUSSIE INFO : Qu’est-ce qui vous a motivé personnellement à vous investir dans le développement des zones rurales ?

Alexandre Merzlov : Sous l’Union soviétique, j’ai été formé comme chef de kolkhoze. J’ai toujours travaillé dans ce milieu. Avant la Péréstroïka, 50 à 60% de la population travaillait dans l’agriculture. Maintenant, avec l’intensification, il n’en reste que 22%, et ce nombre va diminuer jusqu’à 10-12%. Il faut donc trouver d’autres activités pour redynamiser la campagne. Les kolkhozes ont été remplacés par les agro-holdings qui créent peu d’emplois et qui détériorent la culture rurale, notamment la gastronomie. Je pense que nous avons suffisamment de terres en Russie pour développer l’agriculture intensive dans des zones spécifiques et mettre en valeur une agriculture plus saine et locale dans les zones où il y a un patrimoine et un potentiel culturel.

Notre projet de politique rurale a pris onze ans avant de voir le jour. Nous avons passé plusieurs filtres ministériels, surtout celui du ministère de l’Agriculture qui a fortement modifié notre document initial. Au final, les grands agro-holdings restent vus comme les principaux moteurs économiques et l’objectif de diversification de l’économie rurale reste pour l’instant absent du concept.

RUSSIE INFO : Est-ce qu’il y a des villages que vous soutenez personnellement parce que vous les portez dans votre coeur ?

Alexandre Merzlov : Nous essayons de sélectionner objectivement les villages sur la base d’une trentaine de critères, notamment esthétiques. J’aime bien le village de Yatskoïe, oblast de Yaroslavl. Il y a aussi des villages de vieux croyants très intéressants en Bouriatie, qui ont très bien conservé leur identité et qui font déjà du tourisme rural. Il y a d’autres villages prometteurs près d’Arkhangelsk, en Carélie, en région de Moscou aussi. Nous allons sélectionner progressivement 30, puis 150 villages. L’objectif est d’arriver à 250.

RUSSIE INFO : Quel rôle joue la France dans ce projet ?

Alexandre Merzlov : En 2011, les associations des plus beaux villages ont été regroupées dans une Fédération des plus beaux villages de la Terre, qui a été présidée par la France, puis par l’Italie. Nous espérons à notre tour devenir observateurs. Nous sommes activement soutenus par l’ambassade de France qui nous a aidés à organiser un voyage au mois de mai 2014 à l’assemblée générale des plus beaux villages de France, un voyage très instructif pour moi en tant que président de l’association russe. Le directeur exécutif de l’Association des plus beaux villages de France (APBF) est par ailleurs devenu notre expert.

En outre, le soutien de l’ambassade de France nous permettra d’organiser deux autres voyages des représentants de l’association en France où nous chercherons des partenaires pour une éventuelle coopération décentralisée.

RUSSIE INFO : Existe t-il des problématiques aigues de protection de l’environnement dans les villages que vous soutenez ?

Alexandre Merzlov : Les PME installées dans les zones rurales ont intérêt à se développer dans un cadre plus agréable pour leurs employés, et l’intervention des grandes entreprises, à cet égard, pose quelques problèmes. Je pense à l’exemple de Gazprom dont la politique de gazification a amélioré les conditions de vie des populations mais endommagé le potentiel récréatif des villages. En ce qui concerne les géants agro-alimentaires tels que Danone, nous tentons de mener un dialogue avec eux dans les campagnes que nous soutenons afin de minimiser leur production de déchets et d’atténuer les nuisances causées par les grandes exploitations animalières. On travaille depuis un an presque sans financement. Mais on espère devenir à la fois une association de défense du patrimoine et de l’environnement dans les villages que l’on parraine, et une vitrine reflétant la beauté des villages et renforçant leur attractivité économique.

RUSSIE INFO : Quelques mots sur le contexte économique et géopolitique ?

Alexandre Merzlov : Ce type de projets permet aux nations de rester en contact. Le ministère des Affaires étrangères russe est intéressé, son fonds Gortchakov qui s’occupe des projets de diplomatie publique a promis des financements. Le ministère considère notre projet comme une source de diversification du "soft power" russe.

RUSSIE INFO : Quel est le rapport entre les villages et le "soft power" ?

Alexandre Merzlov : L’association donne de la notoriété au village, cela fait venir des touristes et stimule son développement économique. Nous ne choisissons que des vrais villages, pas des villages-musées, ou des villages-zoo. Aujourd’hui l’offre touristique russe n’est pas assez large : il y a Moscou, Saint-Pétersbourg, la Volga. Les touristes qui font l’anneau d’Or voient un peu toujours la même chose : des églises, des églises, des églises....

Les touristes, d’après nos recherches, aimeraient voir autre chose, ils aimeraient voir où habitent les moujiks et babas russes, faire des expériences gastronomiques. Et ça aussi, c’est un instrument de soft power : l’impression d’authenticité.

RUSSIE INFO : Comment souhaitez-vous développer l’artisanat des villages ?

Alexandre Merzlov : Notre projet est vu comme un projet intégrateur, une plateforme pour d’autres projets touristiques et de développement rural, pour des petites entreprises qui peuvent avoir des synergies en travaillant ensemble dans des villages qui seront connus des touristes. Si le levier d’attraction touristique fonctionne, des points de vente pourront être installés à l’intérieur même des villages. Je suis en contact avec le chef du projet "Nalitchniki" qui vend des décorations de fenêtre et autres articles traditionnels en bois, et cela l’intéresse de coopérer et de distribuer les réalisations artisanales locales à une échelle plus large. Nous voulons faire connaître ces villages, pourquoi pas en organisant aussi des points de vente dans les villes ?

RUSSIE INFO : Est-ce que vous aidez aussi les régions à faire connaître leur gastronomie ?

Alexandre Merzlov : On a aidé la région Altaï à faire un livre gastronomique, ça a très bien marché, trois éditions ont été écoulées en un an. Plus largement, on sent chez les populations un besoin d’identification régionale, d’identification du bâti, de la gastronomie, de la culture immatérielle aussi. On a beaucoup perdu en patrimoine local, et pourtant, chaque région a sa propre gastronomie, ses propres "nalitchniki". Je pense qu’on va organiser dans chaque région des concours, par exemple "les meilleurs villages de Tambov". Le village gagnant deviendra membre de notre association, d’autres se verront octroyer un statut de candidat et recevront une documentation avec des recommandations à suivre pour devenir membre.

En mars dernier, la puissante Société des géographes de Russie a accordé son soutien à notre idée d’organiser des concours régionaux. Les régions pilotes seront les oblasts de Vladimir, Moscou, Ivanovo et Oulianov. En outre, la Chambre citoyenne de la Fédération de Russie (Obshestvennaïa palata RF), au terme d’une audience en avril dernier, s’est engagée à nous assister dans l’organisation d’évènements et la recherche de projets ruraux prometteurs dans les oblasts de Vladimir, en Carélie, dans l’Altaï et au Tatarstan.

Enfin, nous avons évoqué avec l’agence fédérale de Tourisme (Rostourizm) l’idée d’une émission "Le village préféré des Russes", similaire à l’émission "Le village préféré des Français", bientôt de retour sur la télévision publique française.

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