Les Russes de Lettonie face à la fracture ukrainienne

Les évènements en Ukraine ravivent de vieux démons en Lettonie où vit un grand nombre de russophones.

russie-lettonie-identité-histoire-urss-nationalisme-langue
Photo : Lukas Aubin

En Lettonie où la minorité russophone s'élève à plus de 30%, les conséquences des évènements en Ukraine pourraient s'avérer désastreuses. En effet, plus de 20 ans après son indépendance, le pays se cherche encore une identité nationale en se répétant inlassablement cette question: comment créer la nation lettonne dans un territoire où cohabitent deux communautés – russophones et lettonophones – qui s'observent en chiens de faïence ?

Celles-ci n'ont pas toujours une histoire, une mémoire ou des problèmes communs, et elles cohabitent sans parfois se parler. Elles ne s'assimilent pas aux mêmes partis politiques et ne lisent pas la même presse, n'écoutent pas les mêmes radios et ne regardent pas les mêmes chaines de télévision. Simplement parce qu’elles n'ont pas la même langue maternelle.

A l'aube de l'indépendance, la politique lettone ne fut pas tendre avec l'ancienne minorité impériale russe en créant l'organe des non-citoyens : les russophones, venus en Lettonie après 1940, qui souhaitaient obtenir la citoyenneté lettone devaient passer une batterie de tests (linguistiques, historiques et patriotiques) censés prouver leur loyauté envers le pays. S'ils devaient prêter allégeance c'était bien parce qu'ils étaient présumés déloyaux aux yeux de l'Etat letton. Cette réforme a cependant porté ses fruits puisque la langue lettone a regagné du terrain et le pays n'a connu aucune rixe interethnique majeure depuis. Mieux, en 2009 Riga s'est trouvée un nouveau maire en la personne de Nils Ušakovs. Russophone, il est un symbole d'intégration car il parle le letton parfaitement.

La Lettonie semblait donc sur la voie de la réconciliation nationale avant que le conflit ukrainien n'éclate. L'annexion de la Crimée par la Russie a ravivé en Lettonie de vieux démons, ceux du pacte secret Ribbentrop-Molotov de 1939 qui signa le début de l'occupation soviétique en Lettonie.

Russia is real power

Au mois d'avril, il régnait dans les rues de Riga une atmosphère de printemps. Pourtant, les sourires sont rares et il est difficile de croiser un regard avenant. Dans les conversations, à la Une d'un quotidien, à la télévision... Partout, les mots Ukraine – Crimée – Russie résonnent ad libitum. Chacun y va de sa petite histoire, de son rapport au pays, des dernières nouvelles. Il y a ici comme un parfum d'attente et d'inquiétude. Au beau milieu de la capitale de la Lettonie, un graffiti attire le regard des curieux. Ecrite au feutre, on peut lire la phrase : « Russia is real power!!! - I answer by words » (La Russie est le vrai pouvoir !!! - Je réponds par les mots). Enigmatique avertissement qui donne le ton.

Russia_is_power.jpg
Un graffiti indique "Russia is real power"
Photo: Lukas Aubin

« Tout le monde a peur de donner son avis »

La particularité de la capitale lettone est d'avoir en son sein une majorité de russophones, bien qu'une grande partie parle les deux langues. De ce paradoxe nait une certaine méfiance. « Maintenant quand j'entends des gens parler en russe, cela m'interpelle » raconte la manager Ieva Niedre, lettone de père et de mère. « Je sais bien que je ne devrais pas réagir comme ça, mais les médias parlent tellement des Russes de façon négative que je finis par être inconsciemment irritée par eux. Même par les Russes de mon pays ».

Cette attitude de méfiance est réciproque comme le montre Ksenia Linderman, jeune étudiante russophone : « Personnellement j'étais très contente de l'annexion de la Crimée mais je n'en ai pas parlé à mes amis lettons. J'avais peur de les mettre mal à l'aise ».

Les proches russophones de Ksenia n'ont pas réagit d'une seule et même voix : « Ma grand-mère était furieuse, elle a tout de suite appelé ses amis en Crimée qui lui ont dit qu'ils voulaient rentrer en Russie à la grande déception de ma mamie. Mon père était très heureux tandis que ma mère m'a dit que les enjeux géopolitiques ne la concernaient pas. Sur Facebook, beaucoup étaient horrifiés et en même temps, certains étaient contents. Je pense que c'était moitié-moitié. Beaucoup n'ont pas manifesté leurs avis, je pense que c'est trop délicat et tout le monde avait un peu peur d'avoir des réactions désagréables de la part de leurs amis. ».

Pour Ieva et sa famille, il n'y a aucun doute : « la situation en Crimée est un tissu de mensonges et de tricheries. Ce n'est pas possible d'imaginer cela au XXIème siècle, le monde ne devrait plus fonctionner ainsi ! J'espère que nous allons rester en dehors de cette guerre, mais je sens qu'un vent de panique commence à venir dans l'esprit des gens ».

« Une situation similaire à la Crimée est impossible en Lettonie »

Cependant le risque d'une agression Russe est exclu. Le professeur et doyen de l'Université de Lettonie Juris Rozenvalds, spécialiste des sciences politiques, est catégorique : « Une situation similaire à la Crimée est impossible en Lettonie même à l'Est fortement russophone ! »

« Pas parce que nous sommes importants aux yeux des Occidentaux, non, mais parce que nous avons l'OTAN, et l'OTAN perdrait toute crédibilité en ne réagissant pas », ajoute t-il.

Même son de cloche chez Ieva : « En s'attaquant à la Lettonie, la Russie s'attaquerait aux Etats-Unis. Cependant c'est très mauvais pour nous d'être dépendants des forces armées américaines ».

Ksenia, elle, ne voit pas cela du même œil : « Dans un contexte similaire, s'il y avait des massacres à Riga, que la population russophone ne se sentait pas en sécurité, et si, bien sûr, il y avait une demande de la part de ceux qui représentent le pouvoir de l'Est de la Lettonie (Daugavpils), je pense que la Russie aurait une obligation morale de veiller à la sécurité de la population russe laissée en dehors du pays à cause de l'écroulement de l'URSS. »

La jeune femme reste cependant mesurée : « Je crois qu'une situation comme celle-là ne pourrait pas avoir lieu en Lettonie parce que l'est de la Lettonie n'est pas aussi homogène que la Crimée».

Le professeur Rozenvalds nuance également : « S'il y avait une situation de crise et que Poutine arrivait comme un héros proposant des salaires mirobolants comme il l'a fait en Crimée, bien sûr que l'est de la Lettonie réfléchirait à deux fois avant de refuser. Mais pas pour des raisons ethniques ou linguistiques, simplement parce que la situation économique et sociale là-bas est mauvaise et les gens veulent du changement voilà tout ! ».

Dans les deux communautés de Lettonie, les avis sont donc partagés. Et si l'origine ethnique joue dans l'opinion de chacun, il n'y a pas une pensée russophone et une pensée lettonophone. La réalité est bien plus complexe et la crise économique se fait encore sentir.

Ieva tempère : « Je crois que n'importe où dans le monde on trouvera un russophone qui dira « je veux que la Lettonie devienne russe » mais cela reste une minorité ». Tandis que Ksenia conclut : « La Lettonie est mon pays, je n'en ai pas d'autre. Mais les évènements en Ukraine m'ont fait changer d'avis complètement. Je suis une Russe, comme n'importe quelle Russe de n'importe quelle République de l'espace post-soviétique ! ».

Bien sûr, la Lettonie a encore un long chemin à faire dans son processus de construction nationale, néanmoins, le fait que sur la question ukrainienne les avis ne soient pas communautaires mais pluriels offre au pays des auspices démocratiques de bon augure.

Retrouvez RUSSIE INFO sur Facebook et Twitter

0


0
Login or register to post comments