Les Russes contre le projet du "rideau de fer numérique"

En réponse au projet de loi sur "l'Internet souverain" adopté par la Douma, qui, pour une large part de la société civile russe, témoigne d'un désir des autorités d'isoler le web russe du réseau internet mondial, des manifestations ont été organisées dans une dizaine de villes russes, dont Moscou.

Photo : Héloïse Bargain

Dimanche 10 mars, des milliers de Moscovites – 15 300 selon les bénévoles du "compteur blanc", 6 500 selon les forces de l'ordre – se sont rendus à un meeting "Contre l'isolation de l'Internet russe" organisé par plusieurs collectifs, parmi lesquels le Parti libertarien et le Parti pirate.

L'initiative a été soutenue et relayée par de nombreuses figures de l'opposition politique russe, dont Alekseï Navalny, ainsi que par l'application de messagerie Telegram, très populaire dans le pays malgré son interdiction en avril 2018. Ses utilisateurs ont en effet reçu sous forme de notification technique un message les invitant à participer au meeting moscovite autorisé par la municipalité, ainsi qu'aux actions se déroulant dans d'autres villes.
Un fait qui explique la présence massive de jeunes et d'adolescents au meeting – un public inhabituel pour ce genre d'événement, ce qui n'a pas manqué de provoquer l'étonnement voire l'incompréhension parmi les autres participants.

Stratégie nationale de cybersécurité

Cet événement fait suite à l'adoption par la Douma (chambre basse du Parlement russe) d'une loi proposant une réorganisation de l'internet russe afin de pouvoir en assurer le fonctionnement autonome et ininterrompu en cas de cyberattaque, ou en cas de guerre mondiale par exemple, pour "couper la Russie de l'Internet mondial".

Selon les initiateurs du projet de loi, parmi lesquels le membre du Conseil de la Fédération Andreï Klischas, cette mesure s'impose dans le contexte de la publication par les Etats-Unis d'une Stratégie nationale de cybersécurité en novembre 2018, dans laquelle est évoquée la possibilité de "représailles" contre la Russie. L'enjeu serait d'empêcher que les citoyens russes soient bloqués dans leurs achats en ligne, leur utilisation de sites dont les serveurs sont situés à l'étranger, en cas de cyber-conflit ; il s'agit donc d'une question de souveraineté numérique.

Mais plusieurs points de ce projet de loi sèment la discorde : en plus d'un certain flou quant au financement et à la mise en œuvre technique du projet, la possibilité que cette loi donne au RosKomNadzor (Service fédéral de surveillance des télécommunications, des technologies de l'information et des médias de masse, ndla) de se substituer aux multiples opérateurs contrôlant pour l'instant les échanges de données entre la Russie et l'étranger, et, en cas de force majeure, de bloquer ces échanges, a suscité une volée de boucliers dans les rangs de l'opposition russe.

Ou retour de la censure

Les organisateurs du meeting font en effet le lien entre cette loi et deux autres projets qui pénalisent la diffusion et le partage de "fake news" d'une part, de contenus "ouvertement irrespectueux envers la société, l'état, les symboles étatiques officiels, la constitution et les organes du pouvoir étatique", d'autre part.

Des projets de loi qui suscitent des interrogations : qui sera chargé de déterminer s'il y a bien "fake news", et "irrespect" ? Et à l'aide de quels critères ? Et qui, selon les organisateurs, s'inscrivent dans la continuité d'une "guerre contre l’Internet libre" menée par l'état russe depuis 2012.

Pour eux comme pour les manifestants, c'est tout simplement le Runet libre (RUsskij InterNET désigne l'ensemble des sites internets russophones, ndlr) qui est en jeu.

"C'est un retour à la censure, ce sont tous nos droits qui sont bafoués", s'emporte Lioudmila, 35 ans, dont la page sur le réseau social Vkontakte est déjà bloquée depuis le partage d'une vidéo anti-Poutine.

Pour Mikhail, Dmitri et Boris, 16 et 17 ans, c'est le premier meeting, et l'existence d'un internet libre leur semble vitale "pour les cours, pour la vie sociale, pour trouver un emploi plus tard...".

Si des partis politiques clairement classés à gauche se sont déplacés, les manifestants interrogés déclarent presque tous leur indépendance à l'égard de tout parti.

Des références à l’URSS

Des représentants des générations précédentes ont aussi fait le déplacement ; Olga, la soixantaine, est venue parce qu'elle craint le retour à une censure d'état bien trop familière.

Une analogie que le journaliste Sergueï Smirnoff, rédacteur en chef du média d'opposition Mediazona, a également faite dans son intervention au cours du meeting :
"Au pouvoir, nous avons des gens de la génération des années 1970, éduqués au temps de la guerre froide ; et ils croient que cette guerre froide est encore en cours, alors que ce sont eux qui l'alimentent ; pour eux, internet est l'inconditionnel ennemi".

Les références au passé soviétique sont également déchiffrables sur les banderoles "Non au rideau de fer numérique", sur les pancartes qui jouent de manière créative avec l'image des barbelés, ainsi que dans les slogans.

"S'ils nous retirent internet, qu'est-ce qui restera ?"

Parmi les personnalités qui ont pris la parole, on dénombre le dirigeant du parti libertaire Sergueï Boïko, un autre militant du même parti venu de Novossibirsk, qui n'a pas manqué d'ironiser sur la signification toute particulière d'internet pour les habitants de la province russe :

"Vous, à Moscou, pour 4.000 roubles, 2h d'avion, c'est bon, vous pouvez avoir du bon fromage, et un internet libre ; mais pensez aux gens qui vivent dans le fin fond de la province, dans les régions, dans les petites villes, ils n'auront absolument pas cette possibilité. Et s'ils nous retirent internet, qu'est-ce qui restera ?"

En réaction au meeting, le gouvernement russe par la voix de son attaché de presse Dmitri Peskov a réaffirmé la vocation première du projet de loi – avant tout sécuritaire et axée sur la souveraineté et l'autonomie du Runet. "Personne, ni les initiateurs du projet, ni le gouvernement, n'est partisan de l'idée d'une coupure de l'Internet".

Apparemment, une "grande muraille numérique", sur le modèle chinois, n'est pas encore d'actualité en Russie. Il n'en reste pas moins que l'enjeu de la cybersécurité d'une part, des cyberlibertés d'autre part, n'a jamais été autant d'actualité, et ce non seulement en Russie mais à l'échelle mondiale.

0


0
Login or register to post comments