Les Routes de la vodka, un voyage initiatique?

Pourquoi les Russes et leurs voisins ex-soviétiques boivent-ils tant de vodka? Que "dit" cette boisson à propos de leurs racines et de leur âme ?

© Nicolas Legendre

"Je veux boire à tes rêves, Nicolas, parce que les rêves, c’est le plus important. On n’est peut-être pas des spécialistes de la vodka, et ça ne fait rien, mais pour ce qui est des rêves, on s’y connaît !"

Les Routes de la vodka aux éditions Arthaud Poche est le récit d'une expédition. Un périple initiatique ponctué de rencontres et de saouleries pour raconter l'ex-Union soviétique.

Son auteur, Nicolas Legendre, est parti durant quatre mois du Caucase à l’Asie centrale et de la Sibérie à Moscou pour tenter de comprendre la relation qu'entretiennent les hommes de l'ex-URSS avec la vodka, ou tout autre alcool...

Russie Info : Boire a t-il la même signification dans les différentes ex-Républiques soviétiques ?

Nicolas Legendre : Boire de la vodka (ou des alcools "locaux", telle la tchatcha en Géorgie) est affaire de traditions et de coutumes, et renvoie à l'Histoire de chacun des peuples concernés. En Azerbaïdjan, pays à dominante musulmane, proche géographiquement de l'Iran, géopolitiquement très lié à la Turquie et historiquement influencé par la Russie, boire de l'alcool est (en général) parfaitement accepté, et cela fait même partie des mœurs.

Néanmoins, l'influence de l'islam est présente. Il faut donc savoir qu'on ne pourra pas boire partout, ni avec n'importe qui dans ces contrées.

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Nicolas Legendre
©Romain Joly

Je me suis ainsi retrouvé, durant mon voyage, dans une situation cocasse dans un bistrot azéri, à Goygol, près du Haut-Karabagh. Le patron m'a proposé de boire de la vodka, mais la plupart de ses clients étaient des musulmans fervents et ne buvaient que du thé.

Le tenancier m'a donc installé sur une table "spéciale", équipée de rideaux amovibles qui permettent, lorsqu'un convive souhaite boire de l'alcool, de dissimuler la soulerie...

C'est une démarche à la fois très hypocrite, puisque tout le monde sait ce qu'il se passe derrière les rideaux, mais qui témoigne de la fascinante cohabitation culturelle (souvent pacifique) à l’œuvre dans cette partie du monde, de même qu'en Asie centrale.

Évidemment, les choses sont très différentes en Russie, où, bien que de très nombreuses cultures et religions cohabitent, il n'est généralement pas question de se "cacher" pour boire de la vodka !

Russie Info : Pourquoi boit-on et à quelles occasions ?

Nicolas Legendre : D'une manière générale, le rapport des Russes et des ex-Soviétiques à la vodka est très différent de celui qu'entretiennent les Occidentaux à leurs alcools "iconiques", tels les Français avec le vin. L'aspect culinaire, l'importance du terroir et la subtilité des accords plats-alcool n'interviennent pas, ou peu, lorsqu'il est question de boire de la vodka.
On ne boit donc pas "pour apprécier le goût" (en plus de sociabiliser et de s'enivrer), mais principalement pour "marquer le coup", tout en sociabilisant et en s'enivrant, bien entendu... Dans ces pays, on boit bien souvent de la vodka pour une occasion. Cela peut être la signature d'un contrat, mais aussi un baptême, un mariage, un enterrement, la fin d'un chantier, ou bien simplement une rencontre...

On peut ne pas boire pendant un certain temps, puis s'enivrer durant tout un après-midi "à se faire péter la ruche" parce qu'un événement survient. Il y a un côté intempestif, spontané, que l'on trouve moins en Europe de l'Ouest et en France, où l'on boit davantage "en continu", pour certaines personnes à tous les repas ou presque, mais en quantité contenue. Attention : je ne dis pas que tous les ex-Soviétiques boivent de cette façon, ni que tous les Occidentaux boivent ainsi.

Il s'agit d'autant moins d'une règle générale qu'elle comporte de très nombreuses exceptions... Ce qui rend les choses passionnantes ! Les Géorgiens, par exemple, entretiennent un rapport très particulier au vin, qu'ils considèrent comme le sang de leur terre, et cultivent un art du banquet millénaire. Mais il leur arrive aussi de boire de la vodka "à la russe" ! Bref, c'est complexe. Donc fascinant.

Russie Info : Est ce que la masculinité et la virilité des hommes sont forcément intimement liées à l’alcool dans ces pays ?

Nicolas Legendre : Cela, à nouveau, dépend des endroits où l'on se trouve. En Géorgie, en Azerbaïdjan, au Kazakhstan et en Ouzbékistan, je n'ai bu qu'avec des hommes ou presque. Le patriarcat et le machisme se portent hélas à merveille dans ces contrées, et le fait que les femmes, bien souvent, demeurent en cuisine (ou, du moins, à l'écart) lorsque les hommes s'enivrent témoigne d'une réalité sociologique plus globale. Mais, là encore, je ne veux pas généraliser : cela dépend des pays, des familles, du milieu social, du lieu de vie (ville ou campagne, notamment)...

L'un des moments les plus marquants, durant mon périple, a été la rencontre avec une jeune femme ouzbek, chez qui j'ai passé plusieurs jours, et qui m'a confié que son mari la battait - principalement lorsqu'il avait bu.
J'ai fait un constat bien différent dans le nord-est du Kazakhstan (une région très "russifiée") et en Russie. Là-bas, j'ai bu avec des femmes. Elles participaient aux agapes, tançaient leur mari, fumaient, riaient avec nous, corrigeaient mon mauvais russe, exprimaient leurs opinions politiques... Ce fut pour moi un plaisir et un soulagement car, avant cela, la moitié de l'humanité était absente ou presque de mon périple, donc de mon livre...

Cela, à nouveau, est symbolique de réalités locales. Je ne dis pas que la condition féminine est "optimale" en Russie, mais la situation est incomparablement meilleure que dans certaines zones d'Asie centrale.

Russie Info : La vodka est-elle la boisson traditionnelle que l’on retrouve dans toutes les républiques, a t-elle un statut particulier ? Ou au contraire est-elle de plus en plus remplacée par des alcools comme le cognac, le vin, la bière ?

Nicolas Legendre : La vodka est, dans des proportions qui varient, l'une des boissons traditionnelles dans tous ces pays. Parfois derrière le vin et le thé, parfois avant le lait de jument, parfois à égalité avec la gnôle de raisin... Cela dépend des régions et des familles. Partout, en ex-URSS, les mœurs changent. Les Russes et leurs voisins s'"occidentalisent".

De même que l'empire des tsars, puis le communisme, avaient diffusé la vodka, le capitalisme diffuse de nouvelles habitudes. Beaucoup de jeunes boivent principalement de la bière ou des cocktails à base d'alcool pas cher et de boisson énergisante, par exemple. Dans les restaurants chics (mais pas que), on déguste du vin et parfois des bons whiskys.

Le cognac a, de longue date, beaucoup de succès dans ces régions, notamment parce qu'on en produit dans le Caucase. La consommation de vodka "à l'ancienne", c'est-à-dire pure, servie dans des petits verres à shot et bue cul-sec, a clairement tendance à diminuer. Cette geste est, d'une certaine façon, le symbole du monde d'avant. Un monde en train de s'éteindre.

Russie Info : Qu’est-ce qui vous a le plus marqué lors de votre périple ?

Nicolas Legendre : D'abord, l'hospitalité. Je voyage en ex-URSS depuis bientôt dix ans, mais, à chaque fois, je suis sidéré par ce trait de caractère commun à de nombreux ex-Soviétiques. Je ne compte plus le nombre de fois, en Russie comme au Kazakhstan ou en Arménie, où j'ai été accueilli comme un pape et abreuvé jusqu'à plus soif.

Ensuite, les paysages. J'aime contempler les paysages. Des montagnes du Grand Caucase au déserts de Manguistaou, des alpages kirghizes aux sommets de l'Altaï, j'ai été servi.

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