Les relations russo-chinoises, bataille de Trump ?

Que peut attendre la Russie de la politique étrangère de Trump ? Le directeur du Centre d'analyse politico-militaire à l'Institut Hudson, Richard Weitz, a répondu aux questions du journal russe Lenta.ru.

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Dessin tiré du Sputnik.ru

Pendant sa campagne Donald Trump a fait beaucoup de déclarations contradictoires. Y a t-il une question sur laquelle il a été cohérent ?

Richard Weitz : En effet, Trump se contredit souvent. Que cela soit à propos de la construction d'arsenaux nucléaires ou à propos de l'OTAN. Mais il y a néanmoins plusieurs sujets pour lesquels il garde une permanence. En premier, le plus important, son désir d'améliorer les relations avec Moscou. Il admire Poutine et estime que la Russie peut être un partenaire qui correspond aux intérêts nationaux des États-Unis que Trump va défendre. Deuxièmement, sa méfiance envers la Chine, troisièmement, le scepticisme en matière d'immigration, ensuite, son désir de lutter contre le terrorisme en général et l’Etat islamique en particulier.

En ce qui concerne, par exemple, l’Ukraine, il est en effet difficile de dire quelle sera la politique de Trump parce que sur ce sujet, il ne cesse de dire des choses différentes. Mais on peut supposer que pour lui l'Ukraine pourrait devenir un sujet de négociation avec Moscou.

Trump est un homme d'affaires, sa politique étrangère est considérée comme un ensemble d'accords bilatéraux avec d'autres pays. Voilà pourquoi il n'aime pas les accords multilatéraux à grande échelle comme l'Alena, l'accord de libre-échange nord américain, et l'accord de libre-échange transpacifique (TPP). Quelle incidence sur l'ordre mondial aura cette approche?

À court terme, ce sera un choc pour l'ordre mondial existant. Mais le Congrès américain et d'autres pays peuvent empêcher cela. Autrement dit, si le choc à court terme peut être important, on ne sait pas comment ces changements résisteront à l'épreuve du temps.
Il n’y aura donc pas nécessairement de changements globaux et irréversibles dans l'ordre du monde. Cela dépendra de la réaction des autres pays et de leurs actions en réponse à la nouvelle politique des Etats-Unis, mais aussi du rôle et de la montée de la Chine.

Si l'administration Trump décide de reconnaître la Crimée comme territoire russe, peut-il favoriser le retour de Moscou ?

Richard Weitz : Sur ce point, je n'ai pas de réponse claire. Je comprends que Moscou souhaite la levée des sanctions, et une reconnaissance en tant que partenaire à l’égal de l’Europe et peut-être du Moyen-Orient et de l’Asie.

Mais en même temps, je ne comprends pas ce que veut Trump. Il veut interagir sur les questions de terrorisme, mais je ne sais pas comment il fera dans la pratique sans envoyer un contingent militaire dans d'autres pays comme le fait la Russie, par exemple.

Trump pourrait convenir d'une telle coopération avec Moscou qui permettrait à Washington de réduire ses coûts militaires. Il peut aussi demander à la Russie d'être plus dure avec la Chine, espérant ainsi affaiblir leur alliance, ou encore demander quelque chose de spécifique contre l'Iran comme réduire ses ventes d'armes ou d'introduire des sanctions contre le pays.

Toutes ces options ne semblent pas tout à fait acceptables ...

Richard Weitz : Certes, mais je ne comprends pas ce que Moscou a à offrir, et ce que veut Trump.

Le nouveau président est néanmoins d'accord avec Sergueï Lavrov lorsqu’il a déclaré que la politique américaine envers la Russie a échoué et doit être changée. Qu'attend-il de la Russie, en plus de l'amélioration globale des relations bilatérales ? Parce que, soyons honnêtes, l'administration Trump n’est pas particulièrement préoccupée par l'Ukraine ou la Géorgie...

Vous dites que la Chine veut contrôler la région Asie-Pacifique. La Russie, à son tour, considère que sa sphère d'intérêts privilégiés est l'espace post-soviétique. Il y aura t-il un moment où les Etats-Unis seront d'accord avec ces allégations afin de préserver la stabilité dans le monde?

Richard Weitz : Diviser le monde moderne en sphères d'influence est très difficile. (…) Le problème est qu'il est aussi difficile de convaincre ses électeurs de la faisabilité de ce genre d’opérations.
En outre, ces dispositions ne peuvent pas durer longtemps. Même si Trump dit au Russes : "vous prenez la Syrie, et nous, la Turquie, quand il ne sera plus président, tout sera à nouveau remis en cause.

La Chine pourrait bien essayer d'organiser quelque chose de similaire, ce qui suggère que les États-Unis diviseraient le Pacifique avec les îles hawaïennes à l'est du pays sous le contrôle de Washington et tout ce qui est à l'ouest - l'Inde, le Japon, Taiwan - sous le contrôle de Pékin. Mais encore une fois cela ne passera jamais auprès des électeurs américains.

Trump peut-il empêcher les liens croissants entre Moscou et Pékin ?

Richard Weitz : Trump a accusé l'administration d'Obama d’avoir pousser la Russie et la Chine dans les bras l’un de l’autre. Nous avons critiqué la Chine pour ses actions dans la mer de Chine du Sud, la Russie pour ses actions en Ukraine et en Syrie, et les deux pays sont critiqués pour leur situation des droits de l'homme.
Alors même si l’administration de Trump est considérée comme une politique erronée, la Chine est toujours considérée comme une menace importante pour les Américains. Je ne sais pas si Trump et ses associés réfléchissent à la façon de rallier la Russie à leurs cotés, mais ils ne veulent pas répéter les erreurs de leurs prédécesseurs.

La Chine pourrait-elle répondre aux tentatives américaines de l’empêcher de se rapprocher de Moscou?

Richard Weitz : Pékin est toujours amical avec Moscou, et pour la direction chinoise, il serait sage de poursuivre la politique de renforcement de ses liens avec la Russie.

Toutefois, le comportement de Pékin peut changer car il y a maintenant de nouvelles personnalités au pouvoir. Il n’y a pas si longtemps en République populaire de Chine, la façon de contester les États-Unis n’était pas un sujet pour les politiques chinois qui préféraient économiser leur énergie. Aujourd’hui, certains chefs d'Etat pensent : "Allez, nous sommes assez forts. Et dans la lutte avec les Etats-Unis pour l'influence de la Chine dans la région Asie-Pacifique, nous pouvons gagner. Notre impact économique est très fort ".

Si Trump veut abaisser le niveau de coopération entre les États-Unis et l’Europe, quel sort attend le Vieux Monde? Est-ce que ce sera l’occasion pour lui de normaliser ses relations avec la Russie?

Richard Weitz : Certains pays européens vont déjà dans ce sens et se tournent vers la Russie : la Grèce, la Hongrie, et peut être bientôt la France. Mais d'autres pays ne changeront pas leur position et, du coup, cela conduira à une augmentation des tensions au sein même de l'Union européenne.

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