Les mythes et légendes de la rue Bolshaya Polyanka

En Russie, certains endroits gardent au fil des siècles l'emprunte de ceux qui y ont vécu ou simplement séjourné. La rue Bolshaya Polyanka à Moscou en fait partie.

russie-russes-moscou-russe-habitat-histoire
La maison Gothique. Photo Cécile Pailheret

Le charme de la rue Bolshaya Polyanka, par ce qu’elle se différencie des autres rues du quartier de Zamoskvoretche, a toujours agi en raison de l’atmosphère d’intimité qui s’en dégage.

Aujourd’hui Polyanka est un tableau vivant de l’histoire de la ville : des immeubles contemporains côtoient des demeures anciennes et des bâtiments soviétiques géants. Le fait qu'il n’y a que dix immeubles d’habitation offre à ce quartier un coloris spécial, le reste étant des organisations et des bureaux. Cela explique non seulement le coût élevé de la vie au mètre carré, mais aussi le style de vie particulier du quartier, qui permet de profiter des rues vides le week-end et d’écouter le temps qui passe sans agitation et hâte.

Ce n’est pas par hasard que cet arrondissement a été choisi par les Français, leurs modes de vie et leurs coutumes apportent à la vie quotidienne une touche de charme européen.

Bolshaya Polyanka racontera bien des choses sur le quartier de Zamoskvoretche déjà en raison de son nom, qu'elle a reçu à la fin du XVIIIe siècle sur les champs inondables qui se trouvaient ici dans l'antiquité. La mention de "bolshaya" (grand) a été ajoutée au nom de la rue au XIXe siècle, quand la rue "Malaya" (petit) Polyanka est apparue. Aux XVII–XVIII siècles, la rue s’appelait Kosmodaminskaya, en référence à l'église Kosma et Damien située au début de la rue (démolie en 1933).

La légende

Le symbole dominant de Polyanka est la magnifique église de St-Grégoire-de-Néocésarée. Selon une légende moscovite, la première église en bois de cet endroit a été construite en 1445 sur ordre de Vassily II pour remercier Dieu de l’avoir soustrait à la captivité tatare.

th_Eglise.jpg
Eglise de la rue Polyanka
Kommersant.ru

Le grand-prince, languissant en captivité, avait promis qu'il bâtirait une église à l'endroit même où il verrait le Kremlin, et le consacrerait en l'honneur du Saint, dont la mémoire sera célébrée le jour de son retour à Moscou. Cela s'est passé le 30 novembre 1445, le jour de la mémoire de Saint Grégoire de Néocésarée. Dans les documents du XIXe siècle, l'église s'appelait «l'église rouge près de Polyanka» en raison de sa beauté, comme pour la Place Rouge.

En 1671, le tsar Alexeï Mikhailovich et Natalia Naryshkine se sont mariés dans cette église. La légende veut que le baptême de leur fils Pierre, devenu plus tard l’empereur Pierre Ier ou Pierre le Grand, eut lieu ici.

Des locataires mythiques

"Je vis à Polyanka", ont déclaré de nombreuses personnalités historiques. Leurs héros, A.P. Tchekhov, N.S. Leskov ou V.V.Veressaïev se sont installés ici. À l'époque soviétique, le quartier s’est transformé plus d'une fois en plateau de tournage pour des réalisateurs célèbres.

Ainsi, en 1986, les tunnels de la station de métro en construction "Polyanka" ont servi pour une entrée illégale dans le centre commercial extra-terrestre dans le film de Georges Danelia "Kin-Dza-Dza". Dans les années 1990, Eldar Ryazanov a filmé l'un des épisodes les plus drôles de la tragicomédie « Promesse du ciel» sur le balcon de la maison 3/9 de Bolshaya Polyanka: le héros Leonid Bronevoï jette du balcon un haltère.

Et combien d’autres locataires légendaires la rue a vu de son vivant !

Dans la maison au numéro 11 de Bolshaya Polyanka, l'ami le plus proche de Pouchkine — Paul Voinovich Naschokine y est né et y a passé son enfance, et le poète lui-même a été invité plus d'une fois dans cette demeure.

Bolshaya Polyanka, 28/2 est la célèbre "Maison des artistes", en fait, la première maison de luxe de l’arrondissement. Au fil des ans, les réalisateurs Mikhail Romm et Alexander Ptushko ont vécu ici, les acteurs Alexei Batalov et Lydia Smirnova ainsi que le légendaire Dziga Vertov, un cinéaste classique du cinéma d'avant-garde.

Dans la famille du caméraman Boris Volchek, qui occupait l'appartement au numéro 15, a vu le jour, Galina, sa fille, devenue directeur artistique du théâtre "Sovremennik".

En 1855, le célèbre peintre, Vassily Tropinine a déménagé dans l'un des hôtels particuliers au coin avec la 2e rue Spassonalivkovsky, et demeura sur Polyanka jusqu'à la fin de sa vie.

Et un demi-siècle plus tard, un immeuble de rapport est apparu sur ce lieu selon le projet du célèbre architecte Gustav Helrich. Il existe une légende selon laquelle Helrich était un espion allemand. Cela explique son essor et son succès commercial instantané dans le domaine architectural à Moscou, ses clients riches et ses contrats fructueux, son départ inattendu de Moscou après le début de la Première guerre mondiale et sa disparition ultérieure. Les experts disent qu'il a quitté la capitale sous un faux nom, ce qui a coïncidé avec l'époque de la construction de la maison au 44 de Bolshaya Polyanka.

th_DOM.jpg
La maison du marchand Malyshev au 44 Bolshaya Polyanka
Kommersant.ru

Cette adresse était familière à tous les intellectuels de Moscou des années 1930. En 1931, le célèbre artiste peintre Lev Bruni a reçu deux chambres dans un appartement communal au sixième étage du 57. Il a déménagé ici avec son épouse Nina Balmont, la fille du poète Constantin Balmont. Tout le monde de la culture se pressait aux soirées du couple Bruni: les artistes, Vladimir Favorsky et Alexandre Osmerkine, l’historien de l'art Nicolaï Pounine, les musiciens Vladimir Sofronitsky et Heinrich Neuhaus. Les poètes Sergueï Gorodetsky et Nicolaï Kliouïev sont venus, ainsi qu’Ossip et Nadejda Mandelstam, et le jeune poète Arseni Tarkovski. On y rencontrait souvent Anna Akhmatova. Maria Youdina, magnifique pianiste, a joué pour les invités.

Malheureusement, l'appartement, dans lequel la famille Bruni a habité pendant une quarantaine d'années, n’existe plus. Dans les années 1990, le bâtiment a été transformé en immeuble de bureau. L’ancien immeuble de rapport n’a reçu une nouvelle vie qu'en 2014. À l'initiative de la société de développement "groupe PSN", les autorités municipales ont décidé de lui restituer sa valeur historique. Il n'y a pas de hasard dans la vie — il y a une certaine justice historique dans le fait qu'en 1915 l’immeuble n'avait pas été terminé et pendant de nombreuses années il y avait un monument historique inachevé.

Au numéro 45 de Bolshaya Polyanka, (anciennement demeure des Novikov) se situe un bâtiment insolite, de style moderne pseudo-gothique, qui est aussi un phénomène rare pour le quartier de Zamoskvoretche. Vikenti Veressaïev lui a dédié une nouvelle intitulée "la maison maudite" : "dans l'une des grandes rues de Zamoskvoretche, il y a une maison belle, prétentieuse et sombre".

"Voici ce qu'ils racontent de cette maison. Un riche producteur d’or sibérien l’a faite construire pour lui-même. Il a commandé le projet à l'architecte, il l’a approuvé et conclu un contrat. Dans le contrat l’industriel a imposé une énorme pénalité si le travail n'était pas terminé à la date convenue. Tout au long de la construction, l’industriel a pinaillé, entravé les travaux, et forcé de refaire encore et encore. L'architecte a vu qu'il était tombé dans les griffes du diable, qu'il ne finirait pas à la date de la commande ; il n'avait même pas la possibilité de payer les pénalités. Et il s'est pendu dans la maison qu'il a construite".

Selon Veressaïev, le destin de la demeure est lié à une série de tragédies qui lui sont associées. Tout cela n'est rien de plus qu'une des légendes urbaines, sans lesquelles il est impossible d'imaginer les bâtiments gothiques de Moscou. Après la révolution de 1917, la maison a été nationalisée et a abrité la Maison des Pionniers. Le monde entier connaît certains des pionniers évoqués ici : le champion du monde d'échecs Vassily Smyslov, le directeur artistique du théâtre du Lenkom Mark Zakharov et le sculpteur Mikhaïl Anikushin.

Dans les années 1923-1924, Sergueï Essenine a été traité, après sa rupture d’avec Isadora Duncan, à l'hôpital pour maladies nerveuses situé au 52 Bolshaya Polyanka. Quelques mois seulement ont séparés Essenine à l'hôpital de Polyanka du fatidique hôtel "Angleterre".

"Je vis dans la rue Polyanka", disent fièrement les habitants de ce coin étonnant de Zamoskvoretche. Ici, pendant trois siècles, les peintres ont décrit des paysages avec des églises anciennes. Les écrivains y ont puisé l’inspiration. Les marchands se sont enrichis, les architectes ont expérimenté. Chaque résident a reçu des impressions vives. La petite patrie et les traditions sont importantes pour ses habitants. Une fois installé à Zamoskvoretche, il est peu probable que vous désiriez changer d’adresse à Moscou.

Article publié en russe sur Kommersant.ru

0


0
Login or register to post comments