Les investissements russes se renforcent en France

38 entreprises russes investissaient dans l’Hexagone en 2013, soit 15 de plus qu’en 2012. La Russie a gagné 13 points en 2013 dans le classement des principaux investisseurs en France. Elle se hisse désormais à la 35ème place, et selon l'expert de l'AFII, le contexte économique et politique ne changera pas la donne.

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Russie Info

Une quarantaine d’entreprises russes sont présentes en France et emploient plus de 5 000 personnes. La somme des investissements directs en provenance de Russie vers la France a décuplé en seulement trois ans, passant de 0,15 milliard d’euros en 2010 à 1,30 milliard en 2013. Les investissements à forte valeur ajoutée s’intensifient avec l’implantation de deux centres de recherche & développement, d’ingénierie à Toulouse et à Marseille. Les entreprises russes investissent principalement dans le secteur de l’agroalimentaire et dans le secteur des matériels aéronautiques, navals et ferroviaires à parts égales. L’Ile de France et la région Provence-Alpes-Côte d’Azur accueillent chacune un tiers de ces investissements. Neuf projets ont été lancés en France en 2013, créant 225 emplois. Pour quatre de ces entreprises, la France était une nouvelle terre d’investissements.

L'Agence française pour les investissements internationaux (AFII) est un établissement public national à caractère industriel et commercial (EPIC) qui a pour mission la promotion, la prospection et l’accueil des investissements internationaux en France. L’AFII a ouvert son bureau à Moscou en 2010 lors de l’année croisée France-Russie conduite par Jérôme Clausen. Il a accepté d’analyser cette tendance pour Russie Info.

Russie Info : Compte tenu des relations tendues entre la Russie et l’Union européenne, les investissements russes vont-ils continuer d’affluer en France ?

Jérôme Clausen : Habituellement, la sortie des capitaux russes à l’étranger varie entre 60 et 80 milliards de dollars par an. Dernièrement, ce sont plus de 130 milliards de dollars de capitaux qui sont sortis de Russie en seulement 5 mois. Il faut bien que ces capitaux s’expriment quelque part. Au lieu de les mettre sur des comptes en banque à Chypre ou au Luxembourg, nous leur proposons d’investir cet argent dans des entreprises en difficulté en France et qui sont à la recherche de repreneurs. Le renforcement en France des investissements russes sera bénéfique dans les deux sens.

Je reste très optimiste sur le sujet pour deux raisons. La première est que les besoins de la Russie sont absolument gigantesques. La Russie a vécu une période de creux démographique et par conséquent, elle a un fort besoin de main d’œuvre et de compétences. Malheureusement, celles-ci ne se décrètent pas et la façon la plus simple de les acquérir est de venir les chercher dans notre pays en rachetant des actifs. La deuxième raison est la tendance globale des Russes à investir leur argent dans des actifs concrets plutôt que de le placer dans un compte en banque à l’étranger. Nous appelons cette tendance la nouvelle vague et nous pensons qu’elle va s’accentuer.

Russie Info : Comment identifiez-vous les entreprises susceptibles d’investir en France ?

Jérôme Clausen : Lors de l’ouverture de notre bureau, nous avons découvert à notre grande surprise que des projets d’investissements entre la France et la Russie existaient déjà. Certains avançaient, avec plus ou moins de difficultés, quand d’autres étaient en phase d’étude et cherchaient la bonne clé pour pénétrer dans le marché français. Notre agence a donc agi dès le départ comme un accélérateur de particules pour ces projets. Nous les aidons à décrypter le paysage législatif et juridique français, nous facilitons l’ouverture d’un compte en banque et l’obtention de visas, nous trouvons un lieu d’implantation. Nous sommes au cœur de la diplomatie économique.

Bien entendu, notre travail ne s’arrête pas là. Nous suivons de près les activités des groupes russes. Nous identifions leurs stratégies et, grâce à des outils d’intelligence économique, nous étudions leurs mouvements d’internationalisation. Nous sommes particulièrement intéressés par les entreprises russes qui sont en phase d’internationalisation, c’est-à-dire, qui ont commencé à ouvrir des bureaux en Europe que ce soit en Angleterre, en Allemagne ou en Italie. Nous les contactons car la prochaine ouverture pourrait être en France.

Russie Info : Qui sont ces investisseurs russes en France ?

Jérôme Clausen : Selon nous, il y a deux catégories d’investisseurs russes en France. La première catégorie comprend les grands groupes internationaux qui cherchent des fournisseurs à l’étranger, c’est le cas de la Russie ayant un fort besoin de moderniser son économie et d’apport de nouvelles technologies. Nous leur proposons la vente de « sourcing », c’est-à-dire de bureaux identifiant les fournisseurs recherchés dans le pays d’accueil.
La deuxième catégorie est celle des fusions-acquisitions. Il est plus facile aujourd’hui pour un investisseur russe de racheter une entreprise en France avec un savoir-faire plutôt que d’en créer une en Russie. Certaines entreprises françaises sont sous-capitalisées avec des parts de marché à l’export qui sont assez restreintes, mais la France bénéficie d’une main d’œuvre extrêmement qualifiée et productive. En Russie, c’est un peu le contraire. Donc en rachetant des actifs en France, les investisseurs russes recapitalisent ces entreprises, modernisent leur outil de production et exportent des produits avec le label « Made in France » à destination de la Russie, voire même de certains pays de la CEI.

Russie Info : Pourriez-vous nos donner des exemples d’investissements ?

Jérôme Clausen : Je peux citer le groupe agroalimentaire russe ICC, spécialisé dans le négoce et la transformation de cacao. Ce groupe a racheté Net Cacao, usine de chocolat en liquidation judiciaire à Marseille, puis il a relancé l’activité de production et de distribution sous la marque « Chocolaterie de Provence ». La Chocolaterie compte 120 salariés et ICC a réalisé un investissement de 8 millions d’euros. Un nouvel investissement est prévu de 7 millions d’euros pour l’année prochaine. Ensuite, il y a l’exemple de la société Sambre et Meuse située dans le nord de la France. Cette entreprise fabrique des pièces détachées pour les rails de chemin de fer et a connu 16 plans sociaux. L’entreprise russe UralVagonZavod, premier producteur de wagons de marchandises au monde, a identifié Sambre et Meuse comme un fournisseur stratégique et l’a rachetée. Aujourd’hui, 100% de la production de Sambre et Meuse est exportée et assemblée dans les usines du groupe situées dans l’Oural. UralVagonZavod a investi 30 millions d’euros, sauvé 250 emplois et créé 100 emplois supplémentaires en 3 ans seulement.

Enfin, le plus gros investissement russe en France reste celui du rachat de GEFCO par RZD, filiale de PSA, pour 800 millions d’euros. GEFCO compte 9000 salariés en Europe, dont 4500 en France, et est détenteur d’un savoir-faire de transport sur rail unique. L’objectif de RZD est d’exporter le savoir-faire de GEFCO à travers toute la Russie afin de créer un corridor de fret transcontinental de l’Europe de l’ouest jusqu’à la Chine, qui permettra de gagner 20 jours de transport entre un port chinois et un port ouest européen.

Les investisseurs russes et les entreprises françaises sont vraiment dans une relation donnant-donnant. Les investisseurs russes mettent en valeur des actifs industriels qui périclitent sur notre territoire tout en permettant aux entreprises qu’ils rachètent d’avoir accès à de nouveaux marchés. Ils ne sont pas dans une logique de délocalisation car ils n’ont ni cette culture ni les moyens humains et technologiques de le faire.

Russie Info : Quelle est la perception de la France par les investisseurs russes et de ces investisseurs par les salariés français ?

Jérôme Clausen : Les investisseurs russes ont une très bonne opinion de l’expertise et du savoir-faire français. C’est une opportunité pour eux de pouvoir exporter sur le marché russe des produits labélisés « Made in France ». En revanche, ils sont surpris par la gestion des ressources humaines dans notre pays car leur façon de manager en Russie est différente. Ils ne sont pas habitués à l’importance que les Français accordent au dialogue social.

L’environnement fiscal français est un point qui les fait réfléchir et qui les amène souvent à réaliser une optimisation fiscale lorsqu’ils font une acquisition dans l’hexagone. En général, ils possèdent une holding dans un autre pays de l’Union européenne tout en continuant à investir sur le site de production en France. Ces remarques sont les mêmes que celles de nombreux investisseurs étrangers y compris de grandes entreprises du CAC 40.

En ce qui concerne la perception des investisseurs russes par les salariés français, je dirais que celle-ci évolue. Il y a quelques années, ils étaient mal perçus en France. Tout le monde se souvient du rachat potentiel d’Arcelor par Severstal en 2006. Les Russes étaient considérés alors comme des prédateurs en France et Mr Mordachov avait déclaré que les parties-prenantes dans le dossier avaient fait preuve de comportements anti-russes. Aujourd’hui, l’image des investisseurs russes a changé. Elle est plutôt neutre voire positive car lorsque l’entreprise est sur le point de fermer, l’acquéreur russe créé la surprise et peut apparaître comme le chevalier blanc.

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