"Les horreurs du goulag n’intéressent plus personne"

Jamais depuis la fin de la période soviétique, les Russes ne se sont retournés sur leur histoire, et selon Elena Morenkova, spécialiste de la mémoire collective du passé soviétique en Russie actuelle, aucun travail de mémoire n’est prêt d’être fait.

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"Les Russes doivent se réconcilier avec leur passé, qu’il soit bon ou mauvais : c’est le concept poutinien de la « réconciliation positive »"

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Elena
Morenkova

Elena Morenkova est attachée temporaire de l'enseignement et de la recherche en sciences politiques et relations internationales à l'Université Panthéon-Assas.

Diplômée en sociologie de l'Université d'Etat des sciences humaines de Moscou et en sciences politiques de l'Université Paris 2, elle conduit des recherches sur les représentations du passé soviétique dans la Russie actuelle, y compris dans les nouveaux lieux de débats (blogs, réseaux sociaux).

RUSSIE INFO: Quel rapport la société russe entretient-elle avec son passé ?

Elena Morenkova : Paradoxalement si les Russes affirment s’intéresser à leur histoire, les études sociologiques montrent qu’ils la connaissent de moins en moins bien. Leurs connaissances concernent essentiellement les évènements importants de ce siècle comme la Grande Guerre patriotique, la période de la stabilité de Brejnev et la chute de l’URSS. Entre ces événements, leurs connaissances sont floues. Par ailleurs, la tendance générale aujourd’hui en Russie est de dire que les Russes ont vécu une époque normale et une histoire normale.

Evidement, ce discours n’est pas celui que les Russes ont connu dans les années 1980 lorsque Gorbatchev a lancé la Glasnost (la transparence) en disant qu’il "ne devait plus rester de pages blanches dans l’histoire russe". A cette époque, en l’espace de quelques années, toute l’histoire officielle a été remise en cause par des historiens amateurs, des dissidents, des journalistes. Les discussions et les débats étaient très vifs et l’intérêt était inouï pour l’histoire du pays. A la fin des années 1980, les archives ont été ouvertes et les Russes se sont retrouvés face à toutes les horreurs engendrées par la répression. Cette première étape du travail de mémoire fut très douloureuse pour les Russes qui ont voulu faire un procès aux anciens communistes. Mais ce fut un tel traumatisme pour la population que ce chapitre a vite été refermé.

A cette époque, la société était extrêmement divisée par le contexte social, et les autorités ont eu peur de la scinder davantage : la décision ambiguë de la Cour Constitutionnelle russe dans l’ « affaire du PCUS », qui était censée constituer un "Nuremberg russe" de 1991 en témoigne. Ainsi, ce projet de procès n’a jamais abouti au nom d’un compromis pour la réconciliation de la société. Finalement, le travail de mémoire a été remplacé par un travail de réconciliation et de pardon. Les Russes ont pansé la plaie sans jamais la soigner, et aujourd’hui il n’y a toujours pas de consensus sur le passé soviétique.

RUSSIE INFO : S’agissait-il d’un instinct de protection de la part de la société russe qui devait se construire une nouvelle identité après la chute de l’URSS ?

Elena Morenkova : Il y a plusieurs grilles de lecture pour expliquer l’absence de ce travail de mémoire.
Tout d’abord d’un point de vue psychologique. Le poids de l’histoire était tellement lourd à supporter pour la population russe que la réaction fut, en effet, avant tout défensive. Les révélations faîtes dans les années 1990 ont fondamentalement remis en cause l’identité du pays et de chaque individu de la société.

Il ne faut pas oublier que la vérité sur la période stalinienne implique aussi la répartition des responsabilités ; or cela risquerait de mettre en cause l’ensemble de la société, la plupart des violences ayant été perpétrées au nom du peuple. Il en découle que dans le cas russe l’identification avec les victimes ne constitue pas le mécanisme identitaire principal accompagnant la sortie du communisme : la victimisation va de pair avec le sentiment d’avoir été complice des crimes ; nombre de personnes étaient contraintes de collaborer avec la police politique, dénonçant leurs connaissances dans l’espoir d’être épargné par la terreur. La ligne de démarcation entre victimes et bourreaux est difficile à tracer dans le cas russe.

Ensuite, il y a l’explication liée au traumatisme de la période de transition. L’arrivée de réformes libérales à la fois économiques, politiques et sociales a finalement relayé au second plan l’analyse de l’histoire. Pour les Russes, c’était secondaire par rapport aux bouleversements de leur vie quotidienne. Plus personne ne s’intéressait aux répressions staliniennes. Le contexte social a fini par évincer le débat historique.

RUSSIE INFO: Quel rôle a joué la famille dans la transmission de l’histoire?

Elena Morenkova : J’ai travaillé sur la mémoire du passé soviétique chez les Russes de la génération poutinienne, c’est-à-dire ceux qui sont nés après 1993. Cette génération est complètement détachée de la période soviétique et de la période de transition, et ne connait uniquement ce que les parents et grands-parents ont transmis. Or, j’ai constaté que dans la mémoire familiale, l’histoire soviétique se traduit avant tout par la nostalgie de la stabilité brejnévienne, la fierté identitaire, le sentiment d’avoir appartenu à une grande puissance.
Aujourd’hui encore, l’ancienne génération affirme que la période de Brejnev est celle où elle a le mieux vécu, car c’était une période d’accalmie relative au regard des années passées. Aujourd’hui, ce temps est idéalisé et rétrospectivement, les côtés les plus prosaïques et désagréables du quotidien soviétique sont banalisés: la pénurie alimentaire, par exemple, est présentée rétrospectivement comme donnant lieu à des « exploits quotidiens ».
Par contre, quand il s’agit d’une famille qui a vécu des drames alors les non-dits font offices de transmission.

RUSSIE INFO: Aujourd’hui quelle est l’histoire officielle enseignée aux Russes ?

Elena Morenkova: Les Russes doivent se réconcilier avec leur passé, qu’il soit bon ou mauvais : c’est le concept poutinien de la « réconciliation positive ».
Dans ce processus, il y a un escamotage des moments sombres de l’histoire et une mise en avant des périodes glorieuses et des éléments positifs du passé. C’est la normalisation de la période soviétique : l’accent est mis sur la modernisation accélérée, le totalitarisme n’est plus évoqué, les conflits sont gommés et le contexte social privilégié.
Ainsi, la Grande Guerre patriotique est devenue l’événement historique le plus fédérateur. Elle est devenue à partir de la deuxième moitié des années 1990 le pilier de l’identité soviétique. La Grande Guerre patriotique compte aussi pour les Russes de la génération poutinienne car son interprétation glorieuse n’a jamais été remise en cause, même pendant les grandes révélations de la perestroïka. Elle est ainsi devenue une référence morale et identitaire, et un élément fort de la construction positive de l’histoire.

RUSSIE INFO: N’est-il pas nécessaire de se réconcilier avec son histoire pour construire une société solide ?

Elena Morenkova : Aujourd’hui les Russes se positionnent contre un débat public sur les « pages noires » de l’histoire, et ne voient pas l’utilité de l’identification des responsables des répressions car il s’agissait souvent d’homme du commun.
Les Russes ne veulent ni remuer le passé, ni de repentances publiques. Ils préfèrent pratiquer ce que l’on appelle souvent « l’amnésie du communisme » mais qui s’apparente plutôt au phénomène d’anesthésie : la mémoire des répressions est là, elle ne disparaît pas, mais elle a cessé d’être douloureuse et dérangeante.

Donc, si le travail de repentance et de mémoire est nécessaire pour fonder une société démocratique, il n’est aujourd’hui pas souhaité par les Russes. Ces derniers sont davantage demandeurs de la promotion du patriotisme, de la valorisation de leur identité et ne veulent plus revenir sur les pages noires de l’histoire. Les horreurs du goulag n’intéressent plus personne.

Elena Morenkova a publié "(Re)creating the Soviet Past in Russian Digital Communities: Between Memory and Mythmaking”, dans Digital Icons: Studies in Russian, Eurasian and Central European New Media, n. 7, 2012, et “Les usages du passé soviétique dans la construction de la nouvelle identité nationale russe”, La Revue Russe, n. 36, 2011.

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Portrait de Anna
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Sujet passionnant !!



Portrait de Charlotte11
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Très intéressant Merci!



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