"Les Français n’ont pas à avoir peur de la Russie"

Sergueï Fedorov est le spécialiste de la France à l’Institut de l’Europe à Moscou. Il revient pour Russie Info sur le manque de confiance entre la France et la Russie et tente d’en comprendre les raisons.

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Photo: Ria Novosti

Aujourd’hui la Russie : Comment qualifieriez-vous les relations actuelles entre la France et la Russie ?

Sergueï Fedorov : Il est difficile de les qualifier avec un seul mot mais nous pouvons dire qu’elles sont amicales car elles s’appuient sur une longue relation séculaire et passionnelle.
Cependant, lorsque je lis les mass media français, je constate que l’opinion publique est très dure envers la Russie. Il n’y a pas un jour sans que la presse parle négativement de notre pays. Je me demande parfois si les journalistes sont mieux payés pour donner une image négative de la Russie, ou si cela vient du cœur ?

Bien sûr, il n’y a pas de fumée sans feu et nous ne pouvons pas reprocher à un pays d’évoquer nos problèmes, mais je n’explique pas cet entêtement. Comme nous ne pouvons pas demander au journal Le Monde d’écrire moins d’articles russophobes, c’est une requête impossible, nous ne pouvons que regretter qu’ils n’évoquent jamais ce qu’il y a de positif chez nous. Je ne comprends pas ce que cette attitude apporte à la France.

ALR : Les Russes sont-ils conscients de leur image en France ?

S. F. : Je ne le crois pas. 90% des Russes pensent que la France est un pays ami et l’adorent. Ils ne se rendent pas compte que 60% des Français ont une opinion négative de la Russie. Même si en définitive, l’opinion des Français se fonde essentiellement sur le système politique et sur les dirigeants russes.
Les Russes sont profondément amoureux de la France depuis plusieurs siècles, et malheureusement cela n’est pas réciproque. Mais c’est classique en amour, il y en a toujours un qui aime plus que l’autre.

ALR : Pensez-vous que malgré la proximité culturelle de la France et la Russie, il y a des incompréhensions fortes ?

S. F. : Je pense qu’il y a des aspects de la société russe qui ne sont pas très bien compris par les Français. Prenons l’exemple du procès des Pussy Riot. Quand je lis la Une du journal Le Monde « Le verdict au procès des Pussy Riot traduit la dérive autoritaire de la Russie», je constate qu’en France, l’aspect politique de l’affaire est mis en avant, alors qu’en Russie, - ce que les journalistes passent sous silence ou ignorent – c’est que la société civile a été heurtée par l’acte cynique et scandaleux de ces filles envers les croyants et l’Eglise orthodoxe. Avant le procès, les sondages indiquaient que 42% des Russes étaient en faveur de la prison ferme et 23% pour les travaux forcés, donc plus de 60% de Russes souhaitaient voir punir ces jeunes femmes. Alors dire que c’est une dérive autoritaire de Poutine est un raisonnement faux.

Nos mentalités sont très différentes, et ce qui est normal en France ne l’est pas forcément en Russie. On ne peut donc pas opposer la vision occidentale à celle la Russie. A la chute de l‘URSS, les occidentaux pensaient qu’une fois le communisme balayé et déboulonné, la démocratie « à la française » s’installerait en Russie. Mais le passage d’un système à l’autre, en si peu de temps, ne peut se faire sans problèmes. Alors, on peut crier aux droits de l’homme, ou bien essayer de comprendre les traditions et la culture du pays, et concevoir qu’on ne peut pas avoir le même type de démocratie en France et en Russie.
Bien sûr, nous comprenons que notre démocratie est très faible, elle n’est pas parfaite, mais elle existe.

ALR : Comment la Russie, qui a par ailleurs débloqué un gros budget pour ses relations publiques, compte t-elle redonner confiance ?

S. F. : Il faut que la Russie travaille davantage pour améliorer le quotidien des Russes, qu’elle lutte avec plus d’énergie contre la corruption. Il n’y a pas de miracle, il faut aussi plus de dialogue entre les gouvernements, entre les fonctionnaires et également plus de contacts entre les sociétés civiles, les chercheurs, les étudiants. C’est un travail de longue haleine mais nous allons de l’avant avec persévérance.

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Sur le plan politique, par contre, c’est plus difficile et plus lent. Au Parlement Européen, Monsieur Barroso a évoqué notre pays à la fin de son discours en disant « qu’en Union Européenne, on n’était pas comme en Russie, on ne punissait pas les filles (les Pussy Riot, ndlr)», alors si les dirigeants de la commission européenne se permettent ce genre de propos, comment faire ?

Prenons un autre exemple : la construction d’un tronçon d’autoroute dans la forêt de Khimki pour désengorger la Leningradsky shosse, toujours embouteillée. Figurez-vous que l’ambassadeur américain a décoré une des opposantes écologiques, très médiatisée, pour son combat contre ce projet.
Personne ne trouve rien à redire, tout le monde trouve cela normal. Imaginez seulement les réactions si notre ambassadeur russe en France allait décorer un des contestataires qui se bat en France, contre le projet de création d’un aéroport à Notre-Dame-des-Landes ?

ALR : Dimitri Medvedev était en France dans le cadre du XVIIème séminaire intergouvernemental et a regretté que la France ne s’implique pas davantage économiquement en Russie. Qu’en est-il ?

S.F. : Sur un plan économique, c’est avec l’Allemagne que la Russie a des relations privilégiées. Avec la France, il y a certains obstacles que nous devons franchir. Les Russes reprochent sans cesse aux Français de ne pas avoir l’esprit très entrepreneur en Russie, et en France, il y a une certaine discrimination qui vise les hommes d’affaires russes les empêchant d’investir facilement. Il y a donc un manque de confiance des deux côtés.

Nous comprenons que cela est lié à la corruption, au système économique et financier. Encore une fois, nous avons beaucoup de choses à faire, mais les Français n’ont pas à avoir peur de la Russie.

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Portrait de Sasha
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"Je pense qu’il y a des aspects de la société russe qui ne sont pas très bien compris par les Français" oui c'est le moins que l'on puisse dire ! Article très intéressant.



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