Les fleurs font parties de l’existence des Russes

Du 5 octobre au 1er novembre 2018, Claire Basler, artiste peintre française, expose ses toiles au Musée des Arts Décoratifs de Moscou. L’exposition "Nature de la Vie" nous propose un dialogue entre l’univers poétique et féerique de Claire Basler et les objets du Musée qui vont y trouver tout naturellement leur place.

Crédits photo : Marie Lipikhina

Russie Info : L’année dernière, vous avez exposé pour la première fois en Russie, à la Galerie K35. Vous revenez cette année au sein du Musée des Arts Décoratifs. Comment êtes-vous arrivée en Russie ?

Claire Basler : C’est Maria et son assistante Svetlana, de la galerie K35, qui sont venues me chercher. Depuis longtemps, mon travail parcourt la presse que ce soit par internet ou par les réseaux sociaux, ce qui est une chance inouïe pour moi. Aussi, elles m’ont connu par cet intermédiaire.
Dans un premier temps, je n’ai pas accepté leur proposition car elles me proposaient d’exposer mes œuvres dans une galerie commerciale de luxe, ce qui est impensable pour un français. Finalement, elles ont fait le voyage et elles sont venues à moi. Et là, j’ai rencontré ces deux femmes absolument délicieuses et intelligentes et ce fut une rencontre de charme et de cœur.
Et voyant que leur proposition ne me convenait pas, elles m’ont proposé d’exposer mes œuvres dans leur galerie, et j’ai tout de suite accepté. Et puis dès le départ, elles ont évoqué la possibilité d’exposer dans ce musée l’année suivante, ce qui m’a beaucoup séduit. J’ai trouvé que l’idée de mêler mon travail avec des objets décoratifs était une très belle idée d’autant que l’art décoratif est mon cheval de bataille.

Russie Info : C’est la première fois que vous exposez dans un musée ?

Claire Basler: Oui et pour moi c’était très fort car je n’ai pas d’institutionnel dans mon parcours. J’ai d’abord eu un chemin très solitaire. J’ai commencé à peindre en 1977-1978 quand c’était le début de l’art conceptuel et je me suis trouvée vite isolée de mon milieu. J’ai continué à avancer alors que j’étais en total décalage avec la société de l’art. Mais je n’ai jamais cédé et cela m’a valu un détour particulier à travailler sans institutionnel. Mais ce parcours a protégé mon individualité. Cela a été difficile à vivre parce qu’il faut garder confiance mais aussi cela m’a permis de vivre avec cette grande fragilité.

Russie Info : Quel est l’esprit de cette exposition qui mêle objets décoratifs et peinture ?

Claire Basler: Mon exposition ne se situe en aucun cas dans un registre explicatif. C’est la couleur, la poésie de chaque objet, la façon dont ils vont vous toucher qui m’intéresse. Je voudrais que les gens vibrent plus régulièrement parce que, du coup, ils sont obligés de se faire confiance. On ne peut pas vous dire, "tiens regarde, c’est la plus belle pièce de l’expo".

Je souffre énormément que l’histoire de l’art ait fait le pas sur l’art. L’histoire de l’art est très importante mais au lieu de la vivre au quotidien, on la vit comme une déesse mère et on fait beaucoup de mystère. L’important, c’est le plaisir de vivre avec des objets comme si on se retrouvait au quotidien comme si, par exemple, on pouvait s’asseoir sur cette chaise (mais c’est interdit ici !).

Mêler des objets décoratifs avec de la peinture n’enlève rien à la qualité de la peinture. On a souvent tendance à dire que pour être bonne, une peinture, doit être soit très intellectuelle, soit très violente. Dans ma peinture, la violence est présente, avec des scènes d’orage notamment. C’est un mélange de tous les instants du quotidien que je retranscris à travers cette nature parce que c’est un sujet inépuisable et elle a une perfection visuelle et mentale qui est fabuleuse.

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Crédits photo:
Veronika Kirgetova

J’ai tout réalisé pour cette exposition. J’ai pensé les toiles en fonction de mon travail mais également en fonction de l’association avec les objets. Comme l’exposition est sur deux étages et que c’est beaucoup, j’ai réalisé une grande partie sur papier, matériau que j’adore, et qui est de plus en plus présents dans mon travail.

Russie Info : Comment avez-vous choisi tous ces objets ?

Claire Basler: Les Russes aiment beaucoup les fleurs, elles font partie de leur l’existence. Elles sont partout dans leurs motifs donc c’est pour cela que j’ai notamment choisi d’exposer les métiers à tisser. Il y a certes les châles, les plateaux pour lesquels les fleurs sont omniprésentes mais ce sont des objets de représentation. Alors que les métiers à tisser sont des objets de travail et ils sont couverts de fleurs. C’est unique, on ne voit ça nulle part ailleurs qu’en Russie.

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Crédits photo:
Veronika Kirgetova

Et puis j’aime bien l’art nouveau parce que c’est justement très floral, très animal. C’était une époque où dans le monde entier on a travaillé en pleine conscience avec le floral. Le végétal est une source dans l’art décoratif. Même les objets que j’ai choisis et qui sont issus des années 90 sont complètement empreints du végétal. Comme ces vases qui sont très abstraits. Ils représentent des oiseaux et nous sommes alors dans le monde animal.

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Crédits photo:
Marie Lipikhina

La part mystique en Russie est tellement forte que il fallait la montrer et j’ai choisi cette église avec cette couleur bleue qui se marie tellement bien. C’est intéressant de travailler de cette façon car cela me pousse dans mes retranchements, et cela m’a offert une gamme de bleue extraordinaire.

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Crédits photo:
Marie Lipikhina

J’ai également choisi ces quatre sculptures insensées, un peu à la Cocteau, des années 90. J’ai eu un coup de cœur pour cette pièce étonnante, onirique, folle dans laquelle l’humain est quand même transformé en nature. Il passe d’animal à la fleur, mais il est transformé en objet de la nature. Les artichauts sont mon faible et j’ai choisi ces chaises avec ce feuillage d’artichaut sculpté alors qu’il s’agit peut-être de tulipes, ou autre chose, que sais-je ? Ce qui compte c’est la relation graphique.

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Crédits photo:
Marie Lipikhina

Le musée a une collection extraordinaire de linteaux de bois pour les datchas. Les animaux sont traités sous la forme fantastique. Je n’ai malheureusement pas pu utiliser ces objets car ils sont difficiles à mettre en scène.

Russie Info : De votre exposition se dégage une certaine atmosphère liée aux contes et à la poésie russe du début du XXème siècle. Y avez-vous puisé votre inspiration ?

Claire Basler: Malheureusement pas assez. J’aime beaucoup la poésie et les contes mais je ne connais pas suffisamment les spécificités russes. J’ai cherché des phrases poétiques russes et j’ai trouvé une très belle phrase extraite du poème "C’est ainsi qu’on écoute" de Marina Tsvetaïeva : "C’est ainsi que dans l’air, qui est bleu, la soif est sans fond. C’est ainsi que les enfants dans le bleu des draps regardent dans la mémoire."

C’est vrai que ce qui m’a frappé c’est que le conte est très présent en Russie ne serait-ce qu’avec ces bulbes dorés et colorés.

La part de l’enfance est très présente dans mon travail. L’envie de cueillir des fleurs, d’être sous un cerisier, c’est un plaisir d’enfant et j’ai la chance dans mon métier de pouvoir évoluer, mûrir tout en restant une enfant. C’est vraiment un cadeau que me fait mon métier.

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