"Les emballages de confiseries soviétiques touchaient à l’affectif du peuple"

Une collection unique d'emballages de confiseries soviétiques des années 20 et 30 révèle l'efficacité des mécanismes du pouvoir pour unifier les populations soviétiques culturellement très différentes.

Photo: Anastasia Belostockaya

Roman Baguichev, collectionneur et homme d’affaire, n’est pas un débutant dans le milieu de l’art en Russie. Cela fait plus de 10 ans qu’il œuvre en tant que professionnel et passionnée de l’histoire de l’art russe du XXème siècle, un sujet qu’il semble bien maîtriser. Cet homme d’envergure surprend par son attirance pour le passé soviétique à travers les emballages de confiseries soviétiques des années 20 et 30 dont il possède l’unique collection au monde.

Collection hors du commun

En octobre 2016, il lance son nouveau projet d’acquérir une collection d’art graphique russe des années 20 et 30 illustrée, notamment, par Rodtchenko et Maïakovski. Sa quête est ambitieuse : il a entendu parler d’une femme possédant une telle collection quelque part en Russie dont la carrière entière fut liée à la célèbre fabrique de confiseries Octobre rouge.

La personne était introuvable. Dans le milieu de l’art graphique russe il n’existait, jusqu’à l’apparition de la future collection de Baguichev, aucun recensement des emballages de produits alimentaires dédiés aux années 20 et 30, période plutôt connue pour ses bouleversements historiques que ses papiers bonbons.

Il se lance alors à la recherche de cette femme en démontant les archives pour enfin découvrir que celle-ci est la mère d’un des musiciens concertistes dont il soutient l’œuvre en tant que mécène.

"J’ai vu sur ces emballages les images créées par les plus grands artistes russes, des dessins très réalistes, détaillés, extrêmement explicites du point de vue graphique et je m’étais dit que je devais absolument les avoir, avoue M.Baguichev. Il s’agit d’une période historiquement passionnante qui représente l’efficacité des mécanismes que les pouvoirs soviétiques mettaient en œuvre dans le processus d’unification culturelle puisque les confiseries étaient un produit rare et beau, et touchaient directement à l’affectif du peuple."

Tantôt tournés vers l’art figuratif, tantôt vers l’abstrait, les peintres comme Rodtchenko et Malevich se servaient de ces commandes d’Etat bien payées au début de leur parcours d’artistes pour expérimenter leurs techniques et sources d’inspiration avant de mettre au point leur propre style devenu inimitable et témoin de leur temps.

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Pour de nombreux Russes d’aujourd’hui, voir ces images de paysages champêtres truffés d’hommes musclés qui labourent la terre, ces visages de femmes radieuses aux joues roses ravies de construire le communisme, ces machines modernes qui glorifient le progrès technique de l’URSS, n’évoque rien d’autre que l’étonnement ou la moquerie.

"Je sais déjà que mon propre fils n’accordera pas autant d’importance que moi à cette collection, car moi j’y vois surtout la possibilité de replonger dans les racines de mon peuple pendant la période soviétique, c’est-à-dire, dans mon enfance et celle de mes parents", confie Baguichev. "Ce n’est pas le cas de mon fils qui est né dans un autre pays que l'URSS et qui a grandi dans l’univers surabondant de surconsommation à Moscou du XXI siècle."

"Faire appel à l’affectif était une technique classique en URSS et l’art était un véritable outil", précise Marianna Gnezdilova, experte en art russe du XX siècle. "Le pouvoir arrivait ainsi à court-circuiter l’analyse rationnelle chez les gens, et comme suite le sens critique de chaque individu. De plus, ces confiseries étaient un fruit défendu, auparavant inaccessible, et la mise en avant du goût exquis et tant désiré permettait d’ouvrir la porte d’accès à l’inconscient pour y implanter des idées, des désirs, des peurs mais aussi d’instruire les gens", ajoute-t-elle.

Instruction du peuple par tous les moyens

"Les années 20 et 30 en URSS étaient marquées par une incroyable soif de culture qui s’est emparée des Russes pendant la révolution et a fait écho au projet émancipateur des artistes qui cherchaient de nouvelles formes graphiques devenues par la suite tout un courant qui se nomme le constructivisme", raconte Marianna Gnezdilova.

La collection représente plus d’une centaine de papiers d’emballages qu’une dame enthousiaste aujourd’hui décédée a rassemblé pendant 25 ans. Elle travaillait à l’imprimerie de la fabrique de chocolats Octobre rouge en tant qu’ouvrière et mettait de côté un échantillon d’une confiserie à chaque fois qu’une nouvelle série de chocolat voyait le jour.
"Le plus précieux est que cette femme avait des notions d’archivage et avait donc réussi à préserver chaque exemplaire dans un état quasi parfait, les ayant gardés entourés de papier feutré des deux côtés qu’elle glissait entre les feuilles cartonnées d’un album", précise Mme Gnezdilova.

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La ville de Bruxelles, "dotée d’un public extrêmement curieux et enthousiaste", selon Baguichev, a déjà eu la chance de montrer cette collection au public dans la salle d’expositions du club de la presse internationale, en plein cœur du quartier européen en novembre dernier. Les autres capitales comme Paris et Londres vont également être les lieux d’exposition de cette collection rare en février 2019.

Roman Baguichev va-t-il réussir à transmettre toute la complexité des messages de ces œuvres graphiques au public des pays de l’UE ?

"Ma quête est certainement audacieuse mais j’aimerais faire de cette collection qui m’appartient un véritable exemple d’instrument de représentation collectif que l'Etat soviétique a utilisé pour légitimer, aux yeux des populations culturellement très différentes, le processus d’unification rendu efficace par la magie de simples bonbons".

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