Les BRICS s’organisent contre "les diktats de l’Occident"

L’experte Victoria Panova, membre du comité national de recherche sur les BRICS, a livré à Russie Info ses impressions sur le sommet de Fortaleza qui a réuni l’Inde, la Chine, la Russie, l’Afrique du sud et le Brésil les 15 et 16 juillet derniers.

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Photo : Jérôme Bregere

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Victoria
Panova

ENTRETIEN avec Victoria Panova, enseignante à l’Institut de relations internationales de Moscou.

Spécialiste dans l’étude de l’impact du G8, des BRICS et d’autres clubs d’Etats informels sur les relations internationales, elle est, entre autres, directrice régionale pour la Russie du groupe de recherche sur le G8 de l’université de Toronto et membre du conseil scientifique du Comité national de recherche sur les BRICS dans le cadre de la fondation Rousskii Mir.

Russie Info : Lors du sommet de Fortaleza et Brasilia, les BRICS ont officialisé la création de leur propre banque de développement. Est-ce une réaction au blocage de la réforme du FMI ?

Victoria Panova : Les BRICS ne souhaitent pas écarter le FMI. La banque de développement des BRICS était en projet depuis un certain temps. Certains l’ont considérée comme un moyen de faire contrepoids au FMI et à la Banque mondiale, mais ce n’est pas aussi simple que ça. Lorsque l’Inde a lancé cette initiative, elle avait besoin d’investissements étrangers pour financer certains projets d’infrastructure. La Chine était la mieux placée pour intervenir. Or l’Inde continue à craindre une dépendance trop accentuée vis-à-vis de la Chine. La banque des BRICS permet d’éviter ce format bilatéral, et c’est en cela un instrument remarquable : les BRICS décident des investissements tous ensemble en interne et l’objectif est de développer chaque pays. La Russie, elle, est moins concernée que les autres BRICS par le problème des infrastructures. Pour revenir à la réforme du FMI, les BRICS, ensemble, peuvent réussir à mettre la pression nécessaire sur les Etats-Unis pour obtenir une modification des quotes-parts. En dernier recours, ils opposeront leur véto à la décision d’octroyer au Fonds des droits de tirage spéciaux supplémentaires. Ils ont examiné plusieurs voies de droit afin d’adopter la réforme en se passant de la ratification du Congrès des Etats-Unis et ils ont donné un délai à la Maison blanche et au Congrès. Si ces derniers ne se mettent pas d’accord avant la fin de l’année 2014, la réforme sera appliquée sans tenir compte des procédures de ratification.

La dernière déclaration dans ce sens est venue du ministre russe des finances Anton Silouanov, c’est pourquoi elle a été interprétée comme s’inscrivant dans la continuité de la détérioration des relations entre la Russie et l’Occident. A vrai dire, Silouanov a seulement annoncé ce qui a été décidé il y a un certain temps dans le cadre des BRICS, ce n’est pas une réaction spontanée de la Russie à des évolutions conjoncturelles.

Russie Info : Avec quels pays tiers cette nouvelle banque de développement va-t-elle collaborer et dans quelles conditions ?

Victoria Panova : La banque de développement des BRICS pourra travailler avec n’importe quel pays membre de l’ONU prêt à entrer dans son capital et à respecter les règles statutaires élaborées par les BRICS. Il n’y a pas d’autres conditions politiques, sociales ou financières. Rien n’empêcherait les Etats-Unis d’entrer dans le capital et d’obtenir des financements s’ils le souhaitaient.

Russie Info : La banque des BRICS s’abstiendra-t-elle donc d’exiger des réformes structurelles et d’exercer cette « ingérence politique intolérable » que M. Silouanov attribue au FMI ?

Victoria Panova : En effet, mais il faut faire attention à ne pas confondre le FMI et la Banque mondiale : M. Silouanov a dit cela à propos de la Banque mondiale. Les BRICS, lors du sommet de Fortaleza et de Brasilia, ont créé un analogue à la Banque mondiale qui est la banque de développement des BRICS ainsi qu’un analogue au FMI qui est la réserve de change commune. La banque octroie des aides au développement tandis que la réserve de change sert à influer le cours des monnaies concernées.

Russie Info : Est-ce que la partie russe ne craint pas une domination de la Chine sur la banque de développement et d’autres institutions créées récemment par les BRICS ?

Victoria Panova : La Russie n’a pas peur de la Chine, elle constate objectivement que la Chine est la deuxième économie mondiale et essaye de s’accommoder de cette réalité. La Chine a fait quelques concessions. Elle a gagné sur la question de l’emplacement du siège de la banque de développement mais elle a accepté que chaque pays ait une voix égale et participe au capital de la banque à hauteur de deux milliards de dollars chacun. Il n’y a rien à craindre tant que toutes les parties concernées sont prêtes à faire des compromis, il y a juste des réalités objectives qu’il faut prendre en compte. Il ne serait pas sérieux de prétendre que la Chine va se comporter de manière altruiste et donner de l’argent à tout le monde sans chercher à faire reconnaître son poids économique.

Russie Info : Qu’est-ce que la Russie a en commun avec les autres BRICS ? Quelle expérience et quelles ressources peut-elle partager avec eux ?

Victoria Panova : Les BRICS partagent la conviction que le monde est fort de sa diversité à la distinction des pays occidentaux qui veulent imposer leurs standards. Les BRICS s’efforcent de démontrer que toutes ces cultures et civilisations distinctes sont capables non seulement de coexister de manière pacifique, mais aussi de s’enrichir mutuellement de par leur diversité. Les BRICS fondent toute leur coopération économique et politique sur ce principe de base. La Russie garde des paramètres qui font d’elle un pays avancé, elle est un moteur de coopération technologique notamment dans le domaine des industries extractives. Je pense, par exemple, à la proposition de Vladimir Poutine de créer un centre commun de formation aux métiers de la métallurgie. Elle a également des atouts à faire valoir dans le domaine de la santé et dans le domaine spatial. Le système de navigation spatiale russe GLONASS est en cours de déploiement dans les BRICS et dans certains pays d’Amérique latine.

Russie Info : Est-ce que les BRICS sont devenus plus importants pour la Russie depuis que cette dernière subit des sanctions de la part de l’Occident ?

Victoria Panova : La Russie a commencé bien avant les sanctions à comprendre l’importance des BRICS, à mesure que les relations avec l’Occident se sont progressivement détériorées. Plus la Russie a affirmé son opinion et ses intérêts, plus elle s’est trouvée face à une obstruction du côté occidental et elle s’est rapprochée des pays qui ressentent la même chose, qui considèrent qu’ils ont le droit d’avoir leur propre avis et leurs propres intérêts. Au vu de ce contexte, les BRICS ont beaucoup gagné en importance ces derniers temps.

Russie Info : Le sommet des BRICS a été l’occasion pour ces pays d’afficher des positions communes quant à l’Iran, la Palestine, la Syrie… Y’a-t-il des points de désaccord entre eux sur certaines questions internationales ?

Victoria Panova : Les questions politiques sont celles qui divisent le plus les BRICS, les questions économiques sont plus consensuelles. Toujours est-il que ces pays partagent un certain nombre de principes fondamentaux relatifs à la façon de faire de la politique sur la scène internationale. Leurs positions quant à la Syrie ne sont pas identiques mais ils sont tous pour une résolution diplomatique du conflit, c’est pourquoi je ne m’attends pas à voir émerger des désaccords insurmontables entre eux. Les positions sont différentes mais les principes généraux sont similaires.

Russie Info : L’annexion de la Crimée n’a-t-elle pas suscité une certaine méfiance envers la Russie ?

Victoria Panova : Les BRICS ont chacun leurs propres problèmes concernant la délimitation de leur territoire. Evidemment, il n’est pas question pour eux d’afficher un soutien explicite à la Russie sur des questions aussi épineuses que la Crimée. Ils considèrent juste que c’est son affaire, et que l’Occident n’a pas à s’en mêler en dictant ses positions et en imposant des sanctions. Ils condamnent toute forme d’ingérence dans les affaires internes des Etats et soutiennent la Russie de ce point de vue-là.

Russie Info : Les attentes de la Russie vis-à-vis des BRICS sont-elles plus économiques ou politiques ?

Victoria Panova : La Russie, la plupart du temps, organise sa coopération économique et commerciale de manière bilatérale. Les BRICS posent les conditions monétaires et financières de la coopération, ils ouvrent des lignes de crédit, ils définissent les monnaies d’échange mais le reste se décide au niveau bilatéral.
La Russie a intérêt à élargir sa coopération économique et commerciale avec les BRICS et d’autres pays en voie de développement, et il y a encore beaucoup de possibilités à explorer. Mais les BRICS remplissent une fonction politique que personne ne peut ignorer. Les structures qu’ils créent renforcent leur indépendance et leur sécurité, elles leur permettent de se prémunir d’éventuels diktats unilatéraux. L’installation de câbles internet entre eux écarte les risques d’interception ou de coupure de leurs communications qui sont liés au fait que la gestion du réseau existant est assurée par une seule entreprise privée basée aux Etats-Unis. La plate-forme des BRICS sert à promouvoir des initiatives communes visant à renforcer la coopération économique d’une part, et à prévenir les conséquences du diktat des Etats les plus forts d’autre part.

Russie Info : Est-ce que les BRICS comptent sur la Russie pour assurer leur sécurité énergétique ?

Victoria Panova : La sécurité énergétique est traditionnellement le sujet prioritaire soulevé par la Russie quels que soient ses interlocuteurs. Le G8 de 2006 était déjà consacré en priorité à la sécurité énergétique mondiale. La Russie se préoccupe de la sécurité énergétique du monde entier, elle soulève cette question à différentes occasions. Elle a déjà proposé de créer une organisation internationale de l’énergie ouverte à tous, car les institutions existantes ne sont pas satisfaisantes. Nous avons actuellement l’Agence internationale de l’énergie, d’une part, qui défend les intérêts des consommateurs des pays de l’OCDE et l’OPEC, d’autre part, qui représente une partie des producteurs.
La Russie n’a pas souhaité et ne souhaite toujours pas faire partie de l’OPEC, ses propositions vont dans le sens de la création d’une organisation énergétique universelle. Le forum énergétique mondial, malheureusement, n’a pas abouti à ce résultat et n’est pas parvenu à instaurer un cadre favorable à la sécurité de l’offre comme de la demande. La Russie ne privilégie pas la sécurité énergétique des BRICS, elle lance des initiatives un peu partout, qui rencontrent plus ou moins de succès. Le G8 de 2006 aurait pu déboucher sur un dialogue énergétique régulier et constructif entre tous les acteurs intéressés, mais les propositions de la Russie sont restés lettre morte et la tendance à faire porter le chapeau aux producteurs d’énergie l’a malheureusement emporté.

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