Le poutinisme, nouveau gaullisme ?

L'État russe dirigé par Vladimir Poutine est souvent considéré comme un régime spécifique marqué par son nom: le poutinisme. Mais définir un régime par le nom de son leader a ses limites explique Marlène Laruelle, pour qui le poutinisme peut aussi faire écho à la France d’après-guerre et à son président.

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Montage Russie Info

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Marlène
Laruelle

Le poutinisme. Pour certains, ce régime présente des similitudes avec le berlusconisme, le bonapartisme, le stalinisme, le fascisme et même le nazisme.

Mais définir un régime par le nom de son leader a clairement ses limites, explique Marlène Laruelle, historienne et spécialiste de la Russie et de l'Asie centrale.

Marlène Laruelle propose dans un article publié sur le site Opendemocracy.net, une analyse révélant les points de convergence reliant le poutinisme au gaullisme.

Une légitimité construite sur une double victoire

De Gaulle et Poutine ont construit leur légitimité sur une double victoire. Le premier représente la France qui a résisté à l'Allemagne nazie et refusé de collaborer avec les forces d'occupation. Il incarna la continuité symbolique de l'idéal républicain français en ces temps difficiles. De Gaulle parvint également à apaiser une France au bord de la guerre civile en signant les Accords d'Évian en 1962 mettant fin à la guerre d'Algérie.

Le second a fondé sa légitimité sur des fondements à peu près similaires. S'il faut attendre l'annexion de la Crimée pour que Poutine dépasse les 80% d'opinions favorables, sa popularité était déjà élevée comparée à celle des autres hommes politiques russes ou institutions russes.

Des études menées par le Centre analytique russe Levada révèlent que ce statut exceptionnel est dû à deux phénomènes. Poutine est perçu comme la personnification de l'État et de la nation russe au-delà des hauts et des bas de la vie politique, et comme le leader ayant permis à la Russie de réaffirmer son statut de grande puissance sur la scène internationale suite à l'humiliation causée par l'effondrement de l'Union soviétique. Il est également celui qui a mis fin au processus de désintégration interne au début des années 1990, au moment où la Russie semblait en voie de dislocation.

Poutine et De Gaulle incarnent donc la continuité de l'État suite à un traumatisme majeur ( la collaboration pour la France et l'effondrement de l'Union soviétique pour la Russie ) et le succès dans la reconstruction d'un consensus national et l'évitement de fractures sociales et internes.

Un passé impérial encombrant

Le parallèle entre l'Algérie et la Tchétchénie dans le façonnement de l'opinion publique française et russe, et plus tard dans la xénophobie, est frappant. En plus de devoir assumer leur passé impérial, la France et la Russie ont dû créer de nouvelles formes identitaires et d'interactions avec les anciennes "colonies" pour la première et "les territoires étrangers rapprochés" pour la seconde.

Poutine et De Gaulle étaient tous deux réticents à révéler les "pages sombres" de l'histoire nationale. Peu enclin à voir la collaboration évoquée en public, De Gaulle mit l'accent sur la résistance. Poutine se concentra, quant à lui, sur la victoire de la Russie en 1945 laissant de côté la question de l'occupation de l'Europe de l'Est suite à l'adoption du Pacte germano-soviétique.

Un régime autoritaire et censorial

La comparaison entre le mode de gouvernance des deux hommes va plus loin. De Gaulle et Poutine ont fondé un régime relativement autoritaire et censorial au sein duquel l'opposition politique ( gauchiste dans la France gaulliste, libérale dans la Russie de Poutine ) était légalement autorisée mais marginalisée, et les pratiques bureaucratiques dans la gestion des affaires politiques, endémiques.

De Gaulle et Poutine ont tous deux promu un consensus national fondé sur le prétendu besoin d'ordre public du pays et sur des valeurs conservatrices autour de la "famille traditionnelle" et de "mœurs respectables" avec la volonté supposée d'empêcher la poursuite de la libéralisation des mœurs et l'évolution du modèle familial.

Une idéologie de grandeur nationale

Les deux régimes ont également promu une idéologie de grandeur nationale. De Gaulle était un nationaliste féroce, convaincu par le caractère unique du message culturel et politique français face au reste du monde. Ce dernier a fait la promotion de la Francophonie qui s'apparente, à bien des égards, à la notion actuelle du "monde russe".

Cette idée repose sur un concept linguistique (un large groupe de francophones/russophones vivant en dehors du pays ) et est associée à un patrimoine culturel prestigieux que l'État utilise comme principal outil de diplomatie publique.

Elle a des implications politiques évidentes pour la défense d'une "vision française / russe" ou d'une "voix française / russe" sur la scène internationale. Cette notion sert également à justifier des politiques post-coloniales opaques telles que "l'Afrique française" des années 1960-1970 et la position actuelle de la Russie à l'égard des "pays étrangers rapprochés".

Dans les deux cas, les intérêts commerciaux et militaires de l'ancien centre colonial coïncident avec la défense des relations clientélistes avec les États post-coloniaux.

Un anti-américanisme affiché

Fervent anti-américain pour certains, De Gaulle était également méfiant à l'égard de la Grande-Bretagne. Il était persuadé que "l'Atlantisme", c'est-à-dire la vision anglo-saxonne des affaires mondiales, relevait trop souvent de l'affrontement envers le reste du monde et a ainsi retiré la France des structures intégrées à l'OTAN.

De Gaulle voyait l'Europe continentale au sens de l'Europe classique, antique et l'alliance franco-allemande comme offrant de meilleures perspectives pour une cohabitation pacifique entre "l'Occident" et les pays du Tiers monde.

Méfiant envers les institutions européennes, De Gaulle fit la promotion d'une Europe des nations, relativement bienveillante à l'égard de l'Union soviétique, dans laquelle il voyait une nouvelle sorte de Russie éternelle.

Le parallèle avec la vision de l'État russe du monde d'aujourd'hui est frappant, en particulier, l'insistance sur une Europe des nations qui interagirait étroitement avec la Russie et se détacherait du monde "atlantisme" et de ses institutions telles que l'OTAN, et des institutions européennes établies à Bruxelles.

Un régime incompris ?

Bien qu'il existe des différences majeures entre le poutinisme et le gaullisme, entre les deux régimes politiques, les deux hommes et les deux sociétés, cette comparaison nous aide à voir l'État russe d'aujourd'hui sous un angle plus "normalisé".

Les définitions "politiquement chargées" du régime de Poutine l'identifient comme le "méchant", et gouvernent certains hommes politiques occidentaux et opposants au régime. Mais ces définitions n'offrent pas une approche concrète permettant aux experts et aux universitaires de comprendre la nature du régime de Poutine.

Loin de toute exception russe, Poutine est l'exemple typique du leader patriarcal apparu pour consolider une société ayant subi un traumatisme et assurer une paix sociale fondée sur une célébration consensuelle de la grandeur nationale et des valeurs conservatrices.

Si ces types de modèles sont renversés une fois leur objectif historique atteint et une fois la paix sociale instaurée, ils reflètent souvent un moment critique dans la trajectoire du pays. Parce qu’ils sont enracinés dans des besoins de base de la société et sont donc co-créatifs, c’est-à-dire que ces modèles sont des produits de la société en question et plus seulement un mécanisme dirigiste et hiérarchique.

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