Le Leningradskaya à Moscou: chic soviétique sous enseigne américaine

Dès son ouverture et jusqu’à la chute de l’URSS, le Leningradskaya, hôtel de luxe stalinien, était un étalon de l’hôtellerie soviétique. Repris par le groupe Hilton, il est l’une des célèbres tours de Staline. Entretien avec François Morvan, directeur général de cet hôtel légendaire.

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Leningradskaya Hôtel - Photo : groupe Hilton

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Joseph Staline a souhaité édifier à Moscou un ensemble de huit gratte-ciel afin de symboliser les huit cents ans de la capitale (1147-1947). Sept furent finalement construits. Ils sont surnommés indifféremment les Sept Sœurs de Moscou ou les Sept Sœurs de Staline.
Parmi ces sept gratte-ciel staliniens, l’hôtel Leningradskaya est le moins haut – seulement 139 mètres. En revanche, il est le plus décoré. Ses architectes Polyakov et Boretsky ont su conjuguer le style soviétique et les standards modernes. L’intérieur de l’hôtel, ses plafonds couverts de peintures, ses vitraux, ses lustres en bronze et ses portes dorées évoquent les cathédrales orthodoxes ou les salles tsaristes du Kremlin. Les auteurs ont été récompensés par le prix Staline pour l’élégance du projet.

Le bâtiment n’a cependant été fini qu’après la mort de Staline, en 1954, au début de la lutte commencée par Khrouchtchev contre les surcharges décoratives et "l’architecture des gâteaux de mariage". A cette époque, en effet, les projets architecturaux étaient simplifiés, on détruisait les moulures et les portiques décoratifs des immeubles. Les architectes du Leningradskaya ont, du coup, perdu leur décoration : le prix Staline leur a été repris pour "surcharges décoratives des conceptions plano-volumétriques". Polyakov et Boretsky auraient pu être jugés pour dilapidation des fonds mais le Parti s’est borné à les critiquer publiquement, ce qui signifiait dans tous les cas leur exclusion du métier.

Pourtant, l’hôtel a conservé sa richesse en devenant le synonyme de l’hôtellerie du luxe en URSS. Pendant la pérestroïka, il a connu des temps difficiles et n’a bénéficié d’une rénovation sérieuse qu’en 2004. La rénovation et la modernisation ont exigé des changements : le nombre de chambres a été réduit pour les élargir, l’abri antiaérien du sous-sol (au niveau -1) a été remplacé par une piscine... Mais la décoration d’origine fut restaurée soigneusement. En 2008, le Leningradskaya a de nouveau ouvert ses portes, avec ses richesses légendaires de l’époque stalinienne, sous la gestion du groupe américain Hilton.

ENTRETIEN avec François Morvan, directeur général du Leningradskaya à Moscou

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François
Morvan

RUSSIE INFO : Comment êtes-vous arrivé en Russie ?

François Morvan : Lors de ma formation à l’école hôtelière, j’ai eu la chance de côtoyer une clientèle russe assez importante. J’ai pris goût à la Russie à travers elle, en espérant pouvoir y aller un jour. Ma carrière a débuté à Londres, ensuite je suis parti en Roumanie, en Turquie, puis j’ai reçu une offre pour la Russie en 2008. Je suis arrivé à Moscou en février 2009.

RUSSIE INFO : Parlez-vous russe ? Quelle est la langue commune avec vos collègues ?

François Morvan : La langue commune est l’anglais, c’est la langue parlée à l’hôtel. J’ai une grande compréhension du russe notamment avec le personnel de l’hôtel car nous arrivons à nous comprendre par interaction. Avec la clientèle russe, c’est plus difficile, mais cela se fait avec un traducteur.

RUSSIE INFO : A votre arrivée à Moscou, qu’est-ce-qui vous a le plus étonné ?

François Morvan : La circulation ! Je n’avais jamais vu une telle densité d’automobiles ! La première fois que je suis venu pour connaitre la ville et voir l’hôtel, j’ai mis plus de quatre heures pour atteindre le centre depuis l’aéroport de Cheremetièvo.
Mais ce qui m’a surtout impressionné, c’est la taille de Moscou. C‘est une ville géante, mais son coeur, c’est à dire l’intérieur de la circulaire des jardins, est en réalité à taille humaine. J’apprécie particulièrement vivre dans le centre de Moscou et profiter du côté humain de la ville. C’est très agréable.

RUSSIE INFO : Le secteur de l’hôtellerie a-t-il des particularités en Russie ?

François Morvan : Le caractère hôtelier en Russie n’est pas plus particulier qu’ailleurs, hormis que la clientèle russe a soif de luxe, de beauté et de tout ce qui est possédé par l’élite. Elle est en demande d’un service de haut niveau. C’est ce qui donne aux hôtels en Russie la stimulation pour toujours essayer de mieux travailler, d’améliorer la qualité du service au plus haut niveau possible. C’est un domaine qui a énormément évolué dans les années passées. Au départ, nous avions le sentiment que les Russes avaient de l’argent mais que la qualité comptait très peu. Mais au cours des années, on s’est rendu compte que les Russes sont demandeurs de bonne qualité, et qu’ils aiment recevoir un bon service. Tout doit être rapide et qualitatif. Les Russes sont exigeants, ils veulent toujours plus, et on a l’impression qu’ils n’excusent jamais les erreurs.

RUSSIE INFO : Est-ce ainsi essentiellement dans le luxe ?

François Morvan : Le niveau du service a beaucoup augmenté en Russie, et dans de nombreux domaines. Vous pouvez vous en rendre compte aujourd’hui dans les magasins. Si on prend l’exemple de la cosmétique, on est dans un niveau de qualité de service et de relation vraiment très bon. C’est identique dans les métiers du style. Même la grande distribution a beaucoup évolué avec du service omniprésent à tous les niveaux. Ainsi, le Russe qui a beaucoup d’argent et qui peut se permettre d’aller dans des grands hôtels a une attente élevée logique du niveau de service qui est en rapport avec ce qu’il paie.

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Lobby de l'Hôtel
Hilton

RUSSIE INFO : Est-ce que vous ne travaillez qu’avec la clientèle russe ?

François Morvan : Nous travaillons avec 50 % de clientèle russe et 50 % de clientèle internationale, européenne et étrangère à la Russie. La clientèle russe est importante pour l’hôtel du fait de son emplacement et des connexions avec les gares, (l’hôtel est situé dans le quartiers des trois gares desservant Saint-Pétersbourg, les régions de Yaroslav et Kazan, ndlr) mais aussi parce que la clientèle des régions nous connait à Moscou depuis très longtemps et a toujours apprécié notre hôtel.
Nous organisons aussi beaucoup de conférences et d’évènements pour la clientèle russe, notamment avec des mariages, des fêtes personnelles. Nous comprenons les besoins et les attentes des Russes.

RUSSIE INFO : Quelle est la plus grosse clientèle du Leningradskaya, les touristes ou les hommes d’affaires?

François Morvan : Notre plus grosse clientelle reste néanmoins la clientèle d’affaires – russe et étrangère. 80 % de notre clientèle sont les gens d’affaires qui viennent travailler sur Moscou. Ensuite, il s’agit d’une clientèle dite de groupe c’est-à-dire liée à la saison d’été, de mai à novembre, qui vient visiter la ville. Là il s’agit de pays tels que la Chine, le Japon, les Etats-Unis, ou l’Europe qui apportent une clientèle estivale. La clientèle indépendante des voyageurs est présente toute l’année. Enfin, la dernière partie de notre clientèle est celle des réunions-conférences, et aussi celle des loisirs du weeck-end avec les mariages.

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La suite King Ambassador
Hilton

RUSSIE INFO : Est-il difficile de promouvoir un hôtel russe à l’étranger ?

François Morvan : C’est le rôle de la marque. Leningradskaya est connu en Russie par rapport aux tours staliniennes, mais l’hôtel est davantage connu en tant que Hilton. Le service commercial à l’international est fait par le groupe Hilton.

RUSSIE INFO : Est-ce que la situation ukrainienne et la crise économique ont des conséquences sur la fréquentation de l’hôtel ?

François Morvan : Nous regardons uniquement les enjeux politiques, ce qui ce passe dans le pays et à quel point la Russie est affectée par rapport au reste du monde. Nous analysons nos parts de marché sur la clientèle en France, et nous nous sommes rendus compte que forcément, il y a des groupes que l’on accueillait régulièrement et que l’on a perdus, ou que l’on voit beaucoup moins.
L’instabilité politique du pays n’est pas un sujet que nous nous permettons de commenter. Mais nous sommes attentifs à la façon dont évolue la demande au niveau du marché hôtelier. L’un ne va pas sans l’autre malheureusement.

RUSSIE INFO : Quelle est la plus grande difficulté de votre travail au Leningradskaya?

François Morvan : Aujourd’hui, la difficulté est d’arriver à s’adapter aux changements du marché et rester compétitif. Il faut pouvoir prendre les bonnes décisions à l’avance pour rester à la tête du marché.
J’ai repris cet hôtel en juin 2014 et les projets sur le long terme ne sont pas encore définis, mais sur les prochains 24 mois, il me faut consolider ses performances.

RUSSIE INFO : Cet hôtel est historique. Possède t-il une âme ?

François Morvan : J’ai étudié l’histoire de cet hôtel et, sans aucun doute, cet hôtel a une âme et une histoire riche. Il est unique. D’abord parce que l’édifice est l’une des Sept Soeurs de Staline. Ensuite, parce qu’il est aussi le seul Hilton Hotels & Resorts dans la grande Russie, et nous sommes fiers de le représenter. Cependant nous n’oublions pas de travailler sur les aspects commerciaux et de maintenir le niveau des services le plus élevé dans les murs de ce monument historique.

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Photo
Elena Chagaeva

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