Le jeu d’échecs, une passion soviétique (1/2)

Alors qu’au XIXème siècle, les échecs en Russie étaient essentiellement un loisir pratiqué par la noblesse et l’intelligentsia, ce sont les Soviétiques qui ont dominé le monde en imposant leur jeu. Des 11 champions du monde de 1921 à 1990, 7 furent soviétiques.

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Le succès des échecs en Union soviétique a été le résultat de la volonté politique du pouvoir soviétique qui considérait ce jeu comme un élément d’éducation et de relèvement des masses prolétariennes.

Mais il tient surtout à la volonté d’un homme, Nikolaï Krylenko, amateur d’échecs, proche collaborateur de Lénine et devenu le procureur général de la RSFS de Russie, qui était convaincu que les échecs devaient servir les idéaux révolutionnaires.

Apportons les échecs aux travailleurs !

En 1924, le mouvement associatif, l’URE, l’Union russe du jeu d’échecs est dissout pour laisser la place à la Section des Echecs du Conseil supérieur de la culture physique et du Sport de l’URSS dont Nikolaï Krylenko devient le Président.
Il déclare alors: "Nous devons organiser des brigades de choc formées de joueurs d’échecs et commencer immédiatement un plan quinquennal des échecs".

Au travers de son document intitulé "les principes du développement ultérieur de l’art échiquéen en Union soviétique", il rend célèbres les slogans comme "Le jeu d’échecs est une arme puissante de la culture intellectuelle… Apportons les échecs aux travailleurs !"

Ainsi pour la première fois dans l’histoire des échecs, l’Etat prend en charge le financement du développement des échecs en URSS. Toujours en 1924, le magazine russe des échecs 64 est créé et Nikolaï Krylenko en devient le rédacteur en chef. Il y insuffle ainsi sa vision socialiste des échecs.

Et c’est ainsi qu’en 1925 eut lieu le premier tournoi international de Moscou avec la participation des plus grands joueurs de l’époque, dont le champion du monde en titre, le cubain José-Raúl Capablanca, ou encore l’ex-champion du monde, l’allemand Emanuel Lasker. Ce tournoi a provoqué un véritable engouement dans le pays, ce qui inspira le réalisateur Poudovkine pour sa savoureuse comédie intitulée "La fièvre des échecs".

La littérature s’est également emparée du sujet. Le roman d’Ilf et Pétrov "Les 12 chaises", paru en 1928, reprend de façon satirique les slogans sur les échecs : "les échecs donnent une impulsion non seulement à la culture mais à l’économie toute entière." "Les échecs rendent un pays prospère " déclare le protagoniste, Ostap Bender aux membres de l’amicale des échecs d’une petite bourgade pour les convaincre d’organiser un tournoi interplanétaire !

Les échecs, un loisir de masse

Dès lors, les échecs investissent les syndicats, les usines, les écoles, les villages, les clubs de l’Armée rouge et les palais des pionniers. Ils deviennent un loisir de masse. Dans les années 1930, les cercles des échecs des palais des pionniers devinrent les principaux centres de formation des jeunes joueurs et des compétitions étaient organisées régulièrement contribuant à l’émergence de futurs grands maitres d’échecs soviétiques.

L’organisation échiquéenne ne cessera de s’améliorer au fil du temps et l’état soviétique mettra alors tout en œuvre pour devenir la première puissance échiquéenne au monde.

L’implication de l’Etat soviétique

L’investissement financier de l’Etat et de la population russe pour les échecs était considérable. Sergueï Nikolaiev, maitre international, auteur en 2006 d’une tribune intitulée "L’économie des échecs russes : chronique d’une chute" a évalué qu’en 1985, l’Etat et la population ont dépensé pour les échecs 163,5 millions de dollars (rapporté au niveau du dollar de 2006).

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Journal club des échecs
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10% de cette somme soit 16 millions de dollars était attribuée pour le sport de haut niveau. Ces chiffres n’incluaient pas la participation aux concours et tournois internationaux qui étaient pris en charge par la Direction des Echecs du Comité sportif de l’URSS. Le pays comptait environ 12 milles formateurs et enseignants-éducateurs.

Les moyens considérables engagés pour les échecs furent la base économique du phénomène de l’école des échecs soviétique. Par ailleurs, les échecs furent étudiés comme une science à part entière au sein du VNIIFK (Institut de recherche pour la culture physique et du sport).

Les échecs jouissaient d’une incroyable popularité au temps de l’URSS tant sur le plan professionnel qu’au niveau amateur. Selon les périodes, il y eut pas moins de 3 magazines et 2 journaux spécialisés dans les échecs et la majorité des quotidiens comportait une colonne consacrée aux échecs.

De 1969 à 1988, la première chaine de télévision diffusait tous les jours une émission de 30 minutes, "l’école des échecs". Toutes les grandes compétitions faisaient l’objet de reportage radio et l’audience était très élevée.

On jouait aux échecs partout, dans les écoles, au travail, dans les parcs et les jardins.

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Image tiré du blog
vakimov.livejournal

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Image tiré du blog
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Les échecs dans la guerre froide

La domination des joueurs soviétiques pris un tour politique au moment de la guerre froide et les tournois devinrent le lieu d’une confrontation est-ouest. Comme pour le sport, chaque victoire était supposée prouver les avantages du socialisme sur le capitalisme.

Comme l’a déclaré Gary Kasparov :

"les joueurs d’échecs devaient gagner et démontrer internationalement la suprématie intellectuelle de l’Union soviétique… Un champion du monde en titre n’est, en fait, rien de moins qu'un poste politique."

La fin des échecs en Russie ?

L’éclatement de l’URSS en 1991 et la forte instabilité économique qui s’en est suivie a mis le pas à une organisation éprouvée.

Les infrastructures ont pâti de la déroute financière du pays : de nombreux clubs et écoles d’échecs dans les grandes villes et en région ont dû fermer faute de financement. Presque tous les journaux spécialisés ont cessé leur parution et les colonnes dans les journaux ont disparu. Seul le journal 64 a survécu jusqu’en 2014.

La fréquentation des tournois a chuté et le nombre d’enfants jouant aux échecs s’est considérablement réduit.

Le journal "La semaine d’échecs" a publié, qu’à cette époque, seulement 60 000 enfants en âge d’aller à l’école jouaient aux échecs.

Les conditions financières des joueurs se sont également considérablement dégradées.

Sergueï Nikolaiev décrit la situation suivante :"La réalité est telle que les joueurs talentueux payent pour le plaisir de jouer et pour avoir une petite chance de gagner un prix", mais il poursuit plus optimiste, "actuellement, la croissance économique du pays fait naître l’espoir d’une amélioration de la situation de la vie échiquéenne en Russie."

A suivre, La renaissance des échecs en Russie Partie 2

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