Le cuir de Russie ou la quintessence du cuir

C'est un véritable trésor que des plongeurs anglais ont découvert dans les années 70 : des rouleaux de cuir provenant de la Russie impériale, ressortis intactes des eaux salées après y être restés 200 ans. Histoire du cuir de Russie.

Elise Blouet montrant un cuir de Russie - Photo: Jérémie Bouillon

Dans les années 1970, des plongeurs anglais découvrent l’épave d’un deux-mâts en provenance de la Russie des tsars, dont les cargaisons regorgent de chanvre et de rouleaux de cuir. Ces peaux qui ont passé 200 ans dans les eaux salées sont ressorties intactes et ont pu être réutilisées.

Intriguée par la qualité exceptionnelle de ce cuir, Elise Blouet, conservatrice et restauratrice d’objets en cuir et en métal, a cherché à en percer le mystère. Six années de recherches et beaucoup de patience auront été nécessaires pour retrouver la recette de ce cuir mythique et lui redonner vie. Une aventure racontée dans un livre intitulée “Cuir de Russie, mémoire du tan “.

Entretien avec Elise Blouet.

Russie Info : Racontez-nous votre rencontre avec le cuir de Russie.

Elise Blouet : Pour moi, l’histoire du cuir de Russie a commencé il y a une vingtaine d’années. Alors en stage en Angleterre au centre de conservation du cuir, le tanneur m’a montré un échantillon de cuir qui provenait de Russie. Il s’agissait d’un cuir retrouvé dans la cargaison d’un navire, le Metta Catherina von Flensburg, qui avait sombré au large de Plymouth en 1786 et que des plongeurs anglais ont mis au jour dans les années 1970.

Contrairement aux cuirs classiques, ce cuir avait résisté à 200 ans dans la mer. Après un simple rinçage, le cuir a pu être réutilisé, ce qui est exceptionnel. Le morceau que j’ai vu était magnifique, en très bon état et avait encore cette forte odeur boisée et fumée qui a inspiré de grands parfumeurs à la fin du XIXème et début du XXème siècle.

Il avait surtout des propriétés uniques : il était très résistant, imputrescible, imperméable et il repoussait les insectes. Quelques années plus tard, un ami, qui travaille dans le cuir, m’a fourni un autre échantillon de ce cuir et la magie a opéré une seconde fois.

Par la suite, comme je suis connue pour m’intéresser aux techniques anciennes, un contact d’Hermès m’a demandé où l’on pouvait se procurer du cuir de Russie. Ce fût l’élément déclencheur qui m’a donné envie de réaliser un projet de recherche sur ce cuir si surprenant. C’était il y a 6 ans.

Russie Info : Comment avez-vous percé le mystère de ce cuir ?

Elise Blouet : Ce fût de l’archéologie expérimentale. Ce cuir était mythique mais finalement on ne savait pas grand de chose sur lui. Les secrets de fabrication de ce cuir ont été complètement perdus. Avec les découvertes scientifiques, chimiques et biologiques de la révolution industrielle, les procédés de tannage ont commencé à changer au XIXème siècle.

Et ensuite, il y a eu la révolution russe en 1917 et la recette a été définitivement perdue. Mes pistes de recherches ont été nombreuses que ce soit au travers des documents historiques du XVIIIème siècle, des récits de voyageurs européens qui se rendaient en Russie et de l’observation d’objets dans les musées pour déterminer une nomenclature de ces différents cuirs. Il a fallu découvrir quelles écorces servaient à tanner le cuir.

Le tannage d’un cuir à l’ancienne est un tannage végétal avec des écorces naturelles. La peau de l’animal, une fois rincée et préparée, baigne dans une eau froide avec des écorces broyées, un peu comme une infusion, et ce pendant un à deux ans.

Généralement, les tanneurs utilisaient les écorces des arbres qui leur étaient proches géographiquement. Par exemple, en France les peaux étaient tannées avec du chêne et du châtaignier. L’analyse plus scientifique faite sur des échantillons d’origine du cuir de Russie récupéré sur l’épave nous a permis d’obtenir une première sélection mais rien de très précis.

Pour identifier précisément les écorces utilisées, j’ai fait appel à un parfumeur qui est allé « renifler » les reliures du XVIIIème siècle de la bibliothèque du Duc d’Aumale au château de Chantilly. Le parfumeur a pu même identifier les proportions des différents types d’écorces utilisées !

Il s’agissait d’écorces de saule et de bouleau, des arbres que l’on trouve bien sûr dans la région de Moscou. Nous avions découvert alors la recette de ce cuir.

Russie Info : Quelle suite avez-vous donnée à cette découverte ?

Elise Blouet : Je me suis demandée alors si nous ne pouvions pas refaire du cuir de Russie. J’ai réussi à trouver un tanneur dans le Devon en Angleterre, la tannerie Baker, qui travaille encore avec des méthodes à l’ancienne. Ils ont accepté de relever ce défi.

Je lui ai livré les écorces récoltées par le dernier écorceur de France. Il y a eu alors deux années de recherches pratiques car le tanneur n’avait jamais tanné avec des écorces de saules et de bouleaux et il faut un an pour savoir si le cuir va être bien tanné.

J’ai appris la patience avec ce projet ! La première peau qui est sortie était certes tannée mais peu satisfaisante et c’est à ce moment-là que le partenariat avec la maison Hermès a commencé.

Nous souhaitions alors développer un vrai cuir de Russie de la qualité de celle qui correspondait au cuir de Russie ancien et de ceux utilisés par Hermès. Et nous avons réussi ! Le résultat obtenu est très exigeant : il s’agit d’un cuir d’exception d’une qualité rare. C’est désormais le tanneur qui commercialise ces peaux. Il produit 40 peaux par mois ce qui est peu mais la production restera à ce niveau.

Russie Info : Quelles étaient les utilisations de ce cuir ? Qui l’achète désormais ?

Elise Blouet : Il s’agit d’un cuir de veau qui est à la fois fin et résistant et peut être utilisé en extérieur. Il était donc utilisé pour les traîneaux, pour la sellerie, pour des bottes, des capotes de voiture, des fourreaux d’épée, etc.

Actuellement, Hermès achète une grande partie de la production mais des petits artisans en achètent également pour en faire des objets exceptionnels. Des relieurs sont également intéressés par ce cuir qui protège des moisissures et repousse les insectes, des qualités très appréciées pour un bibliothécaire !

Russie Info : Dans quelles régions de Russie ce cuir était-il fabriqué ? Etait-ce un commerce important ?

Elise Blouet : On a découvert qu’il y avait une dizaine de tanneries dans des villes de la région de Moscou comme, par exemple, Vladimir, Kostroma, Yaroslav, Pskov, Vologda, Nijni-Novgorod et Arzamas ou des villes plus orientales comme Kazan et Ekaterinbourg.

Résolument tourné vers l’Europe, Pierre le Grand avait décidé de sélectionner les meilleures peaux pour l’exportation. En Europe, nous récupérions donc des cuirs de très belles factures avec des propriétés que nous, nous n’avions pas. Mes recherches ont permis de retracer la route du commerce entre Saint-Pétersbourg et les principales villes européennes.

C’était un commerce très important, certaines années il y avait jusqu’à un million de peaux commercialisées. Seuls les meilleurs maroquiniers et autres artisans du cuir pouvaient travailler ces peaux. Ils réalisaient des pièces d’exception et c’est la raison pour laquelle, on trouve beaucoup d’objet dans les musées qui sont fabriquées avec ce cuir.

Russie Info : Pourtant, déjà avant vos recherches, nous pouvions trouver des sacs à main avec un cuir d’appellation cuir de Russie ?

Elise Blouet : Il s’agit alors de pseudo cuir de Russie. Il y a des maroquiniers qui utilisent un cuir « d’inspiration » cuir de Russie. Leur tannage n’est pas un tannage au saule et au bouleau, les couleurs utilisées pour ce cuir sont très modernes et sont obtenues avec des pigments synthétiques.

Le résultat est également très beau mais ce n’est pas du vrai cuir de Russie avec toutes les propriétés qu’on lui connaît. Il y a eu du pseudo cuir de Russie dès le XIXème après la révolution industrielle.

Dans le petit monde du cuir d’exception, seules les personnes averties pourront faire la différence et il est vrai qu’elle peut être subtile. En russe, le cuir de Russie se dit youfte (Юфть) et des sociétés russes actuelles commercialisent du youfte. Le nom a été gardé car il est synonyme de prestige mais ces sociétés ne vendent pas du véritable cuir de Russie.

Russie Info : Avez-vous eu des contacts avec la Russie pendant vos recherches ?

Elise Blouet : Au début de mes recherches, je me suis naturellement orientée vers la Russie. J’ai essayé de contacter l’union des tanneurs russes pour savoir s’il existait encore une fabrication du cuir de Russie en Russie et si une tannerie pouvait être intéressée par mon projet.

J’ai lancé de nombreuses perches mais les résultats n’ont pas été très concluants et personne n’a pu vraiment m’aider. La principale raison résidait dans un manque de connaissance.

La Russie fabrique de beaux cuirs mais avec des techniques modernes. En France également nous avons perdu cette connaissance. Seule l’Angleterre reste encore suffisamment conservatrice pour perpétuer ces techniques traditionnelles. Je suis très contente d’avoir réalisé mon projet avec l’Angleterre mais j’aurais adoré le faire avec la Russie.

"Cuir de Russie, mémoire du tan" par Sophie Mouquin avec Elise Blouet (auteur). Aux Editions Monelle Hayot 2017.

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