"Le crowdfunding en Russie existe depuis 300 ans !"

Apparues quelques années après leurs homologues américaines et européennes, les premières plateformes de financement participatif vont fêter leurs 5 ans en Russie. Rencontre avec Rouslan Tougoushev, co-fondateur et CEO de Boomstarter.

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Rouslan Tougoushev, CEO de Boomstarter, Photo : Boomstarter

RUSSIE INFO : Pourquoi avez-vous décidé de créer Boomstarter ?

Rouslan Tougoushev : Il y a quelques années, avec mon partenaire, nous avons cherché de l'argent pour nos projets d’entreprenariat et nous n’avons trouvé que portes closes. Nous avons alors pensé qu’il pouvait être intéressant de créer une page internet où l’on puisse exposer nos idées afin que les gens puissent y répondre, mais puissent également organiser leur groupe et créer ensemble des projets.

Chez nous, on dit souvent que si tu as inventé quelque chose en Russie qui n’existe pas encore dans le monde alors c’est certainement une mauvaise idée. C'est pourquoi, nous avons regardé ce qui existait dans ce domaine dans le monde et nous avons trouvé Kickstarter (plateforme américaine de crowdfunding, ndlr). A cette époque, c’était le projet le plus réussi. Nous avons honte, mais nous l'avons entièrement copié. A la méthode chinoise…

RUSSIE INFO : Le crowdfunding en Russie, et vous-même, allez fêter cette année vos 5 ans. Quel est le bilan de ces années ?

Rouslan Tougoushev : Le crowdfunding en Russie, existe probablement depuis 300 ans ! Si on regarde l’histoire, les exemples sont légion: la cathédrale de Saint-Basile-le-Bienheureux a été construite grâce à l’argent recueilli auprès des habitants, tout comme le monument dédié à Pouchkine. Seulement, grâce à internet, les projets abondent ! Il est simple de récolter de l’argent de tous les coins du monde. Environ 20% des projets proviennent de personnes de langue russe mais ne vivant pas en Russie. Il est plus facile d’attirer immédiatement 250 millions de personnes que de demander à ses voisins.

En 5 ans, nous avons permis la réussite de 1350 projets et récolté 300 millions de roubles. Avec cette cinquième année, on pourra peut-être rajouter encore 50 à 80 millions de roubles. Parmi nos 15 catégories de projets environ, les plus populaires sont les films, les jeux de société, les projets sociaux et les livres. Le plus grand projet qui a été financé est un jeu de plateau «la Faucille» qui a récolté 6 940 000 roubles.

Comme tout entrepreneur, nous avions pensé que tout irait vite, beaucoup plus vite. Nos attentes étaient certes plus grandes, mais je n'ai pas encore vu un seul entrepreneur dont les prévisions initiales ont pu être réalisées à 100%. Mais je ne regrette pas ! Nous avons de bons résultats : chaque mois, 30 à 50 projets attirent des financements. Et de plus, il s’agit de projets qui n’auraient pas pu être financés autrement, ni par les banques, ni par l’Etat. Alors, soit les porteurs de projets demandent de l’argent à leurs proches, soit ils mettent de l’argent de côté, soit ils viennent chez Boomstarter.

RUSSIE INFO : Quelles sont les principales difficultés auxquelles vous avez été confrontés ?

Rouslan Tougoushev : La plus grande difficulté à laquelle nous avons du faire face est l’incrédulité des gens au démarrage. Environ 9 personnes sur 10 que nous rencontrions, nous ont mis un doigt sur la tempe en disant que cela ne marchera jamais en Russie.

RUSSIE INFO : Pourquoi pensaient-ils que cela ne pouvait pas marcher en Russie ?

Rouslan Tougoushev : Cela devait certainement être lié à leur propre expérience. Ils disaient qu’en Russie, les gens ne donneraient pas de l’argent facilement à d’autres pour la réalisation de leurs projets. Nous avons eu et nous avons encore beaucoup d’escrocs qui ont floué plusieurs fois les gens. Les détracteurs disaient que chez nous ce ne serait pas possible car notre mentalité est différente de celles des autres pays. Aux USA, cela fonctionne car les Américains ont confiance les uns dans les autres comme en Europe. Et en Chine, c’est possible, tout simplement parce qu’ils sont très nombreux. Mais comme la pratique l’a démontrée, ça marche aussi en Russie !

RUSSIE INFO : Le site de crowdfunding Planeta.ru a été crée presque en même temps que vous, est-il un concurrent ?

Rouslan Tougoushev : Nous sommes tous les deux des plateformes de crowdfunding. Cependant, nous avons des approches de travail tout à fait différentes et les projets portés sont également différents. Chez BoomStarter, nous travaillons avec des entrepreneurs qui voient en nous un point de départ pour leur développement. Même s’il s’agit d’un projet créatif, nous le considérons comme un business. Nous apprenons à l'auteur à ne pas demander de l’argent constamment mais à le faire en une seule fois, comprendre comment attirer les clients et ensuite se développer sans nous. Chez Planeta, les projets sont principalement des projets musicaux et sociaux qui réclament sans cesse du financement. C'est une approche différente. Par conséquent, nous ne sommes pas concurrents.

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Bureaux Boomstarter
Cécile Pailheret

RUSSIE INFO : Quelle est votre valeur ajoutée vis-à-vis des porteurs de projet ?

Rouslan Tougoushev : Nous formons nos auteurs, ou les porteurs de projets, sur la façon d'interagir avec les médias et d'écrire à propos de leurs projets.

Si l'auteur a appris à attirer des financements et qu'il a déjà trouvé des donateurs, alors nous lui proposons le public de notre plateforme. S’il part de zéro et qu’il ne fait rien, alors nous pensons que ce n’est pas lui rendre service que de l’aider. Autrement dit, si nous l’aidons une fois, il ne comprendra pas comment cela fonctionne et il reviendra vers nous encore et encore et n’apprendra pas à promouvoir lui-même son projet. En revanche, l’auteur peut venir chez nous pour tester une nouvelle idée et la réaction du public sur ce nouveau projet. Mais l'auteur doit d’abord apprendre à bien communiquer ce qu'il veut.

RUSSIE INFO : Quel est ce public dont vous parlez ?

Rouslan Tougoushev : Nous avons environ 500 000 personnes qui ont ouvert un compte sur Boomstarter et, parmi eux, il y en a 160 000 qui ont soutenu des projets. Nous écrivons une newsletter, nous sommes présents sur les réseaux sociaux et nous avons un public sur Youtube. Si le projet est intéressant et qu’il plaît au public, alors nous le diffusons à un plus grand nombre. C’est la loi de la jungle !

Exemple en vidéo de projet proposé sur Boomstarter et qui a récolté en 2016 plus de 2 millions de roubles : faire retravailler tous les habitants d'un village de l’Oural autour de la fabrication d'articles à base de miel :

RUSSIE INFO : Quel est le profil moyen du contributeur ? Y-a-t-il des contributeurs étrangers ?

Rouslan Tougoushev : C’est difficile à dire car ce sont des personnes totalement différentes. Cela dépend fortement du projet.

Je ne pense pas que nous ayons des contributeurs étrangers parce que notre plateforme est seulement en langue russe. Nous nous positionnons comme un plateforme nationale. S’il y a des étrangers, alors ce sont des personnes isolées. Il existe des plateformes internationales qui interviennent sur un marché international comme les américains Kickstarter ou Indiegogo. Pour aller sur ce marché, il faut un avantage concurrentiel et nous n'en avons pas. Notre avantage est que nous travaillons en russe et nous faisons partie des rares à le faire.

RUSSIE INFO : Quelle est l’influence de la crise économique pour Boomstarter ?

Rouslan Tougoushev : Le montant moyen du contributeur a augmenté (environ 1000 rb) tout comme la somme moyenne reçue par projet. Mais la dynamique de croissance s’est ralentie de mois en mois et d'année en année. On peut en déduire que le nombre de personnes qui peuvent apporter de l'argent est moindre, mais que les contributeurs sont issus d’une couche sociale plus aisée. Ils sont aussi plus difficiles à atteindre. Notre public a changé, avant il comprenait même des écoliers mais actuellement ce n’est plus cas.

RUSSIE INFO : Comment se prémunir des escrocs ou des arnaques ?

Rouslan Tougoushev : La situation du crowdfunding est unique: il est difficile d'attirer de l'argent pour les projets alors que la probabilité d'acheter du lait tourné dans un magasin est plus forte que celle de tomber sur un projet véreux sur la plateforme. Le principe même du crowdfunding élimine l'apparition d’arnaque. Les premières personnes qui soutiennent un projet connaissent soit personnellement l’auteur, soit ont déjà soutenu des projets. Si le projet ne recueille pas les premiers 5 %, alors il n’ira pas plus loin.

Il y a parfois des rêveurs, qui ont inventé quelque chose, pris l'argent mais n'ont pas pu réaliser le projet, mais c’est encore différent.

Je ne connais qu'un seul cas de fraude dans le monde, c’est quand des porteurs de projets ont recueilli de l'argent et sont allés à Las Vegas pour jouer au casino. Il s’agissait de 50 000 dollars, ce n'est pas beaucoup ! Mais qui veut aller en prison pour 50 000 dollars ? Sur les plateformes, on ne peut pas recueillir des milliards.

RUSSIE INFO : Quels sont vos axes de développement pour l’avenir ?

Rouslan Tougoushev : Actuellement, nous préparons un nouveau produit pour nos clients, justement pour leur permettre la diffusion de leurs produits sur le marché international. Depuis que nous existons, 1350 projets ont été bouclés avec succès. Mais nous recevons environ 5 000 appels par mois, parmi lesquels beaucoup de projets qui concernent des produits finis. Pour eux, nous préparons une « market place » qui leur permettra de vendre leurs produits dans le monde entier.

Actuellement, nous vivons une situation plutôt unique dans laquelle les produits russes sont 2 à 2,5 fois moins chers que les produits européens. Il y a en Russie environ 200 000 entrepreneurs individuels et petites entreprises qui font quelque chose de leurs mains. Il pourrait être alors avantageux d’offrir leurs produits en dehors de la Russie.

Des plateformes qui proposent ce type de service existent déjà mais nous avons sur eux un avantage concurrentiel dont je ne peux pas vous parler… Il nous permettra de travailler sur la scène mondiale, à côté des places connues.

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