Le combat d'une ville chinoise pour préserver son héritage russe

Le New York Times est allé à la rencontre de militants chinois qui se battent pour préserver le patrimoine russe de la ville de Harbin.

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La cathédrale Sainte-Sophie, centenaire, a été conservée en tant que musée à Harbin. Gilles Sabrié pour le NYTimes

En arrivant à Harbin, une ville située au nord-est de la Chine, en 1984, pour étudier à l'université, Bu Chong découvrit avec stupéfaction une imposante bâtisse de style européen avec de hautes colonnes, des portes voûtées et des reliefs élaborés sur le campus.

"Je viens de la campagne et je n'avais jamais rien vu de tel" se souvient-il.

Pour Gao Hong, une femme d'affaires locale, de telles structures n'ont rien de surprenant. Elles caractérisent la ville dans laquelle elle a grandi. Une ville construite à la fin du 19e siècle comme avant-poste d'extrême-orient de la Russie impériale, une base pour le chemin de fer de l'Est chinois dans ce que l'on appelait autrefois la Mandchourie.

Tous deux ont assisté avec impuissance à la démolition de l'ancienne architecture de la ville pour permettre l'extension du réseau routier et la construction de tours d'habitation.

"Au moins un tiers de ces vieux bâtiments a disparu, déplore Mme Gao. La ville a changé jusqu'en être méconnaissable".

Des citoyens mobilisés

Affligés par ce processus de destruction et responsabilisés par les réseaux sociaux, M. Bu, Mme Gao et d'autres habitants se sont mobilisés pour préserver ce qu'il reste de l'architecture russe de Harbin endommagée par la guerre, la révolution et désormais le réaménagement urbain.

L'une des causes pour lesquelles ils militent actuellement est le pont Jihong, construit dans les années 1920 par des ingénieurs russes et classé en 2013 comme "relique culturelle immuable" par l'Administration d'État chargée du patrimoine culturel ce qui signifie que tout changement doit être approuvé par le gouvernement central.

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L'église de la Mère de Dieu d'Ivérie bâtie en 1908 pour servir les croyants orthodoxes russes, cernée par la construction d'une nouvelle gare à Harbin
Gilles Sabrié - NY Times

L'an dernier, la municipalité décréta que le pont devait être démantelé pour céder la place à une ligne ferroviaire à grande vitesse. Une décision qui souleva une vive opposition parmi les habitants. Des centaines de personnes signèrent des pétitions tandis que des milliers d'internautes publièrent des commentaires en ligne appelant le gouvernement à renoncer au projet. Des banderoles de contestation furent également suspendues au pont en signe de protestation.

M. Bu, professeur d'architecture à l'Institut de technologie de Harbin où il fit ses études, rédigea une lettre signée par de nombreux professeurs et étudiants, exhortant la ville à préserver le pont.
"Presque tout le monde ici à Harbin connaît le pont Jihong" explique Mme Gao autour d'un déjeuner à Lucia, un restaurant russe. "Donc il y a eu un gigantesque tollé car les gens éprouvent des sentiments incroyablement forts à son égard."

L'Administration d'État chargée du patrimoine culturel rejeta le plan initial visant à déplacer le pont vers un nouvel emplacement. "Notre attitude a été ferme", souligne Song Xinchao, son directeur adjoint pour qui le pont Jihong incarne "Harbin et la mémoire commune de ses habitants".

Une intervention qui se révéla payante. Le pont sera maintenu sur son site initial mais couvrira une portée plus haute et plus longue pour accueillir la nouvelle ligne ferroviaire.

Un cas non isolé

Ce n'est pas la première fois que Mme Gao est confrontée à la destruction potentielle de l'un des emblèmes de la ville. En 2014, elle commença à entreprendre des recherches et à écrire sur les structures anciennes restantes sur WeChat, une plate-forme de messagerie sociale. Un immeuble de trois étages abritant une bijouterie accueillait autrefois le Consulat des États-Unis. Durant les années 1930, des soldats japonais saisirent la maison d'un homme d'affaires russe pour transformer son sous-sol en prison.

Des faits retranscrits sur "Percer les mystères de Harbin", un blog retraçant l'histoire de plus de 60 sites. Un groupe de discussion en ligne s'est formé et compte aujourd'hui une centaine de membres. La plupart d'entre eux sont des architectes locaux, des artistes et des universitaires se retrouvant parfois pour examiner les mesures à prendre pour préserver la culture et l'architecture propres à Harbin.

L'un de leurs lieux de rassemblement est le restaurant Lucia dont Hu Hong, le propriétaire est un membre actif du groupe de défenseurs du patrimoine. La rue dans laquelle cet architecte né d'une mère russe et d'une père chinois a grandi, fut autrefois bordée de villas. Mais l'introduction d'une économie de marché et la spéculation immobilière à partir des années 1980 coïncida avec le début de la démolition.

Des colons venus du monde entier

La fondation de Harbin ne ressemble à celle d'aucune autre ville chinoise. En 1898, des ingénieurs russes et des travailleurs provenant de Chine et de Russie vinrent construire le chemin de fer de l'Est chinois. Ils furent bientôt suivis par des juifs russes fuyant les pogroms puis par des aristocrates chassés par la révolution bolchévique et les troupes de l'Armée blanche, cherchant refuge après leur défaite dans la guerre civile.

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Un bâtiment datant du début du 20e siècle dans le quartier de Lao Daowai où de nombreuses constructions anciennes ont été démolies et remplacées par de nouvelles imitant le style ancien

Gilles Sabrié - NY Times

Au cours des années 1920, plus de 100 000 Russes s'installèrent à Harbin ainsi que des milliers d'autres personnes représentant pas moins de 50 nationalités. La ville devint un centre économique majeur avec de grands boulevards, des églises orthodoxes avec des dômes, des villas, des grands magasins et des hôtels. Les nouveaux colons bâtirent des hôpitaux, des banques et des théâtres, publièrent des journaux et fondèrent des troupes de ballet ainsi que des orchestres.

Les Chinois s'établirent également à Harbin, d'abord pour aider à la construction du chemin de fer puis pour les affaires. Certains ouvrirent des magasins et des usines qui les rendirent prospères. Grâce aux plans empruntés à leurs voisins étrangers, beaucoup construisirent des maisons en pierre avec des extérieurs européens et des cours intérieures de style chinois.

Les premières modifications

La première transformation importante survenue à Harbin se produisit peu après l'arrivée au pouvoir des communistes. Lors de sa visite à Harbin en 1950, Mao Zedong déclara qu'elle devait passer d'une société de consommation à une ville dominée par la production. C'est ainsi que Harbin devint une base industrielle où de grandes usines et des immeubles d'habitation de style soviétique furent construits.

Puis, lors de la Révolution Culturelle dans les années 1960, environ 80% des 50 synagogues et églises de la ville furent démolies par les gardes rouges y compris l'Église Saint-Nicolas datant de 1900.

Une prise de conscience tardive

Cela ne fait que quelques années que la municipalité a entamé la rénovation de certains bâtiments anciens restants après avoir pris conscience que son architecture unique était susceptible d'attirer les touristes. Harbin tire aujourd'hui fierté de la cathédrale Sainte-Sophie conservée en tant que musée et des bâtisses russes longeant le boulevard central. Une synagogue a été transformée en salle de concert tandis qu'une autre abrite désormais un musée juif.

Mais pour les défenseurs locaux du patrimoine, ces efforts sont intervenus trop tard et sont mal orientés dans certains cas. Dans le quartier de Lao Daowai, la municipalité a expulsé les résidents, fait détruire les vieilles maisons pour les remplacer par des bâtiments reproduisant un style ancien loués à des sociétés commerciales.

Des imitations peu convaincantes

Ce projet dont il existe des équivalents dans de nombreuses autres villes chinoises ayant construit de nouvelles "villes anciennes" a été accueilli avec mépris par les défenseurs locaux du patrimoine qui jugent absurde de démolir l'architecture ancienne authentique pour bâtir des imitations.

"C'est un échec car c'est factice", estime M. Hu. Pour les riverains, chasser les anciens résidents et par la même occasion, les restaurants populaires et commerces tenus par ces derniers, est revenu à détruire l'identité du quartier.

"Les gens sont partis et les commerces ont disparu" regrette Yin Haijie, professeur de sociologie à l'Institut de technologie de Harbin. "La préservation culturelle ne signifie rien pour les promoteurs immobiliers et le gouvernement. Rien n'est considéré hormis les intérêts économiques".

D'après elle, la ville ne dispose pas de moyens suffisants pour permettre aux universitaires locaux et aux défenseurs du patrimoine de communiquer avec le gouvernement. "Nous sommes vraiment démunis", déplore Mme Yin. "Le gouvernement est fort et la société est faible", constate cette dernière. "Au final, on est peut-être impuissant mais on fait toujours de notre mieux", conclut Mme Gao.

Article paru le 4 juin dans le New-York Times

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