Le cinéma russe pour enfants veut se faire une place face à Hollywood

Le cinéma russe dédié aux enfants est un art réputé mais peu connu que le festival KOT tente de promouvoir. Entretien avec sa directrice, Vassilisa Orestova, suivi d'un entretien avec Cécile Nhoybouakong, cinéaste française et membre du jury des courts-métrages.

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Photo Elena Chagaeva

Il y a un an, Vassilisa Orestova et son equipe ont fondé un festival de films pour enfants nommé KOT, en français "le Chat", l’abréviation en russe de "Cinéma, Education, Création".

Les longs et les courts-métrages sont présentés devant un public russe mais aussi devant un jury international qui prime les meilleures réalisations. Outre le programme essentiel du festival, des ateliers et des tables rondes sont organisés pour les jeunes spectateurs.
Les organisateurs souhaitent ainsi promouvoir l’univers du cinéma pour enfants en diffusant, gratuitement à Moscou, des films et des dessins animés créés par des producteurs de différents pays, à l’exception d’Hollywood, comme l’expliquera la directrice du festival.

Du 24 au 30 mai dernier, la capitale russe a accueilli le festival KOT 2015, particulièrement marqué cette année par la forte présence de la France: un programme spécial de films français était présenté hors concours, mais surtout, le grand prix du festival a été gagné par le film "Belle et Sébastien" du réalisateur français Nicolas Vanier.

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Vassilisa
Orestova

ENTRETIEN avec Vassilisa Orestova, directrice du festival KOT et l’un de ses fondateurs. Elle est également directrice générale de Moskino, une chaîne de salles de cinéma à Moscou.

RUSSIE INFO : En Russie, existe-t-il d’autres festivals de films pour les enfants ?

Vassilisa Orestova : Il en existe, mais le festival KOT est le seul qui soit réellement international. Les autres festivals accueillent seulement des films russes, ou alors ils incluent des productions étrangères déjà présentées dans les salles de cinéma en Russie.
Notre festival fait le choix de films qui n’ont jamais été montrés en Russie et dont la plupart ne seront jamais présentés.

En Russie, il faut savoir que 95 % du cinéma mondial ne sort pas dans les salles. La majorité des films que l’on projette ici est produite par les studios hollywoodiens, le reste est présenté en Russie dans le cadre de festivals et de semaines cinématographiques organisées par les ambassades, par exemple.

RUSSIE INFO : Est-ce pour cela que vous évincez la production hollywoodienne de votre festival ?

Vassilisa Orestova : Il est important de montrer aux enfants des films différents. La production de Hollywood est plutôt récréative tandis que notre festival présente des films qui font réfléchir les enfants. Je pense que le développement d’une personne commence dans la plus tendre enfance, et le cinéma est une bonne forme pour montrer aux petits et aux adolescents comment résoudre les problèmes moraux.
C’est pourquoi il est important de projeter des films dont les personnages sont proches des enfants contemporains, avec des problématiques et des questions identiques à résoudre.

Par ailleurs, les parents russes se plaignent souvent qu'il n'y a plus de cinéma russe de "bonne qualité soviétique" pour les enfants. Pourtant les critères d’un bon cinéma pour enfants sont toujours les mêmes. En réalité, il y a de nombreuses discussions sur la pénurie d’un cinéma de qualité pour enfants, et le fait que ces derniers ne veulent que des dessins animés hollywoodiens.

Notre objectif est aussi de montrer que les films pour enfants sont demandés en Russie, et comment ce type de cinéma se développe dans les autres pays. Car sans les festivals internationaux consacrés aux films pour les enfants, nous aurions l’impression qu’il n’existe que des productions hollywoodiennes puisque ce sont les seules qui sont dans nos salles de cinéma.
Ce n’est pas un problème uniquement russe : les autres pays essaient également de créer leur propre cinématographie pour enfants.

RUSSIE INFO : Vous avez présentez de nombreuses productions du cinéma française. Pourquoi lui avez-vous consacré tout un programme hors concours ?

Vassilisa Orestova : D’abord parce que le cinéma français est très fort, que cela soit pour les films comme pour les dessins animés pour enfants. Nous savons que le cinéma français est toujours aimé par les spectateurs russes. Ensuite, nous avons pu obtenir les films facilement car nous avons de bonnes relations avec l’Institut français à Moscou qui nous aide toujours.

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Simeon Mirzayantz, attaché audiovisuel de l'Institut Français à Moscou, qui vient de recevoir le grand prix pour le transmettre au réalisateur du film. Les hommes à côté sont les mêmbres du jury de long-mètres, cinéastes, de la gauche vers la droite : Arsen Gottlieb (Russie), Stephan Apelgren (Suède) et Christian Dyekjær (Danemark)
Photo: Elena Chagaeva

RUSSIE INFO : Etait-il difficile d’obtenir l’accord d’autres participants ?

Vassilisa Orestova : Non, mais c’est seulement la deuxième fois que nous réalisons notre festival, et nous ne sommes pas encore très connus. C’est pourquoi peu de réalisateurs nous envoient eux-mêmes leurs films. C’est à nous de les trouver et de les inviter, et cela concerne autant les cinéastes russes que les étrangers.

RUSSIE INFO : Quels sont les freins au développement de productions cinématographiques russes pour enfants ?

Vassilisa Orestova : En Russie, il y a peu de films réalisés pour les enfants, mais ce qui est pire, c'est que ces productions ne sortent pas en salle. Pour que le public vienne voir un film, il faut qu’il en ait entendu parler, il faut donc le promouvoir. Cela exige des investissements financiers et intellectuels que nos réalisateurs ne disposent pas, à la différence des grands studios hollywoodiens.
C’est pourquoi, les films qui ne sont pas produits à Hollywood ne sont pas intéressants pour nos distributeurs qui préfèrent des produits à priori lucratifs.

Pour résoudre la situation nous avons besoin d’un appui étatique au niveau de la production et de la promotion. Pour le moment les autorités discutent d’un système de quotas qui obligerait les salles de cinéma à projeter plus de productions russes, mais les professionnels de la distribution sont contre de telles mesures. Nous supposons qu’un système de quotas aurait comme effet de réduire le nombre de visiteurs dans les salles de cinéma, au lieu d’augmenter la demande en films russes.

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Cécile
Nhoybouakong

ENTRETIEN avec Cécile Nhoybouakong, cinéaste française et membre du jury des courts-métrages, nous livre ses impressions au sujet du festival KOT.

RUSSIE INFO : Quelles ont été vos impressions sur ce festival en tant que membre du jury ?

Cécile Nhoybouakong : J'ai vraiment apprécié ce festival, encore jeune mais très prometteur avec sa large sélection très éclectique.
En tant que jury, nous avons bien sûr été attentifs à la qualité artistique des films, au fait qu'ils étaient bien adaptés à un public jeune, mais aussi parfois aux valeurs éducatives que les courts métrages pouvaient véhiculer.

RUSSIE INFO : Avec des problématiques parfois sérieuses, le cinéma pour enfants n'est-il pas devenu un cinéma pour les adultes ?

Cécile Nhoybouakong : Je pense que la question du "cinéma pour enfants" est envisagée de manière diverse selon les pays. Elle dépend notamment de son financement (certains pays prévoient un fonds de soutien spécifique), mais surtout de la manière dont on perçoit l'enfant : comme un être à part entière doué d'intelligence, ou comme quelqu'un de "pas tout à fait fini", qui n'aurait pas la possibilité de comprendre certains sujets ... De mon point de vue, le cinéma jeune public ne doit pas se résumer à un cinéma de divertissement.

C'est pourquoi nous avons remis un prix à un court métrage polonais (« Maja» de Jakub Michnikowski, 2015) où il était question de deuil, et à un documentaire néerlandais (« Giovanni and the Water Ballet » de Astrid Bussink, 2014) dans lequel un petit garçon s'affirme dans l'univers de la natation synchronisée.

RUSSIE INFO : Est-ce que le cinéma russe pour les enfants a des particularités propres par rapport au cinéma d'autres pays ?

Cécile Nhoybouakong : Ce n'est certainement pas un hasard si le grand prix du court métrage d'animation a été remis à un film russe (Coccinelle de Marina Karpova, 2014). Je pense que la Russie excelle dans le cinéma d'animation depuis fort longtemps, et continue de prouver, par la diversité de sa production et des techniques employées, que ses animateurs sont très talentueux. C'était une des plus belles découvertes du festival.

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