"La Russie a toujours des amis en France"

Thierry Mariani, accompagné d’une délégation de parlementaires français, était à Moscou pour rencontrer des responsables russes et les assurer de leur soutien face aux sanctions occidentales. Entretien.

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T. Mariani au 1er rang, (4ème en partant de la gauche) entouré des parlementaires français à Moscou.

Une délégation de députés et sénateurs, de gauche et de droite, est venue à Moscou du 10 au 12 septembre pour rencontrer des responsables russes. Ce déplacement s’est fait dans le cadre de l'association Dialogue Franco-russe, créée en 2004 sous le patronage des présidents Jacques Chirac et Vladimir Poutine.


La délégation a été emmenée par Thierry Mariani, député UMP des Français de l'étranger, notamment en Russie.

Russie Info : Comment se sont déroulées vos rencontres ?

Thierry Mariani : Nous avons rencontré l’Ambassadeur de France en Russie pour avoir la position officielle de la France. La position française étant celle qui consiste à soutenir les sanctions, ce qui n’est bien sûr pas notre cas.

Nous avons eu un entretien au ministère des Affaires étrangères avec un vice-ministre de Lavrov, une réunion à la Douma d’Etat avec Sergueï Narychkine à laquelle participait également Alexeï Pouchkov, président de la commission des affaires étrangères, et le président de groupe d’amitiés France-Russie. Nous avons aussi rencontré Vladimir Iakounine, président des Chemins de fer russes (RZD), et eu un entretien avec Sergueï Ivanov, le chef de l'administration présidentielle.

Russie Info : Quel est l’état d’esprit des politiques que vous avez rencontrés ?

Thierry Mariani : Les Russes ne comprennent pas pourquoi l’Europe s’acharne dans cette politique de sanctions. Surtout depuis qu’une nouvelle vague est effective alors que nous sommes actuellement davantage dans une période de dialogue que d’affrontement. Imposer de nouvelles sanctions alors que le dialogue est ouvert relève de l’acharnement.

Depuis le début du conflit en Ukraine, il y a eu quatre vagues de sanctions : les deux premières étaient "comprises" par les politiques russes, car ils saisissaient la logique de mécontentement du côté occidental après le rattachement de la Crimée. La troisième vague de sanctions, il ne faut pas l’oublier, a été lancée après la tragédie du vol de la Malaysia Airlines alors qu’aucune enquête n’avait commencé. C’est irrationnel pour la Russie d’être sanctionnée sans aucune preuve de responsabilité.

Enfin, cette dernière vague, effective depuis le 11 septembre, est encore pire puisqu’elle est prononcée à un moment où le dialogue est engagé entre Porochenko et Poutine.

Nos interlocuteurs ont donc expliqué leur incompréhension et leur déception, avec l’impression nette qu’il y a un parti pris politique et une orientation évidente dictée par les Américains.

Russie Info : Quel message avez-vous voulu faire passer avec votre délégation ?

Thierry Mariani : Nous voulons dire à la Russie que les sanctions ne font pas l’unanimité en France. Dans cette délégation, il y avait aussi bien des parlementaires socialistes que de droite et du centre. Donc le message était de dire que la Russie a toujours des amis en France, et qu’une partie de la classe politique et de l’opinion publique n’approuve pas du tout la politique de sanction du gouvernement.

Russie Info: Votre démarche rassure t-elle les entrepreneurs français en Russie ?

Thierry Mariani : Nous avons rencontré la Chambre de commerce Franco-russe et les discussions avec les représentants des entreprises françaises en Russie ont montré qu’il y avait une forte inquiétude de leur part. Ils disent que de nombreux projets sont stoppés ou ralentis et qu’il y a un effet "BNP-Paribas" (Le groupe BNP Paribas a été condamné par les Américains à payer une amende records de 8,9 milliards de dollars pour avoir violé des embargos américains contre le Soudan, Cuba et l'Iran, ndlr).

Cela signifie que les entreprises européennes, par crainte des rétorsions américaines, sont extrêmement prudentes, consultent et vérifient que leurs activités rentrent, ou non, dans le cadre des sanctions et ne veulent plus prendre des risques. Elles sont donc doublement pénalisées : par les sanctions et par un excès de prudence pour éviter des amendes que les Etats-Unis leurs appliqueraient.
Par contre, elles constatent que les entreprises américaines en Russie continuent leurs projets sans se soucier des sanctions. General Electric a, par exemple, décidé de continuer son projet à Irkoutsk, et ExxonMobil ses projets de forages en mer de Kara.

Russie Info : Le dossier Mistral était-il au centre des discussions ?

Thierry Mariani : Le sujet de la livraison du Mistral est devenu un dossier dont le symbole dépasse l’importance. Je pense sincèrement que la France finira par livrer les bateaux mais le fait d’avoir hésité laissera des traces.

Aujourd’hui, on attend d’un fournisseur de la fiabilité. Certains entrepreneurs français ont des projets de vie de 10 à 15 ans. Si désormais les entreprises françaises et européennes n’apparaissent plus comme fiables à long terme, cela leur sera nuisible et ce sont des pays comme la Chine, la Corée et autres, qui bénéficieront de ces projets.

Donc ce dossier « Mistral » est davantage devenu un symbole de fiabilité économique qu’un dispositif militaire. Lors des discussions, monsieur Ivanov, chef de l'administration présidentielle, dit « que les Russes se plieront à la décision de la France. Si elle ne livre pas alors elle nous devra 2 milliards de dollars de dédommagement. Avec cet argent, nous pourrons relancer nos chantiers navals », sachant qu’une partie du contrat de transfert de technologie est déjà réalisé.
Finalement, à ce stade, que le président Hollande honore ou non sa parole, son annonce laissera des traces car elle signifie que la signature de la France n’est plus d’une fiabilité totale. Et les positions que la France perd, elle mettra des années à les reprendre.

Russie Info : Vous parlez d’acharnement contre la Russie, comment l’expliquez-vous ?

Thierry Mariani : Une partie de la classe politique européenne et américaine n’a pas changé de logiciel depuis vingt ans, et est restée sur un logiciel de guerre froide. Au sein de l’Union européenne, j’ai vécu les décisions de suspension des droits de la Russie au Conseil de l’Europe (Thierry Mariani est membre du Conseil de l’Europe, ndlr) en ayant parfois l’impression que certains pays réglaient leurs comptes. Quand on voit l’attitude des responsables polonais ou baltes, qui argumentent avec leur passé et ce qu’ils ont vécu historiquement avec les Russes, ont sent bien qu’ils ont toujours de la rancœur envers la Russie.

Russie Info : A terme, craigniez-vous une vraie rupture entre la Russie et l’Europe ?

Thierry Mariani : Oui, je le crains. Les sanctions sont opérationnelles jusqu’au 31 juillet 2015, s’il n’y a pas, d’ici là, de vote à l’unanimité pour les lever. C’est long. Si les choses n’évoluent pas avant, alors la relation sera très endommagée.

En économie comme en politique, on déteste les chaises vides. Cela signifie que si un pays n’occupe plus une position, un autre Etat va prendre la place.

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