La Russie renoue avec ses traditions folkloriques anciennes

Rencontre avec Varvara Kotova, responsable d’un groupe folklorique qui fait revivre les traditions russes passées et souvent oubliées.

Autrefois, la fête traditionnelle des Sviatki représentait un événement important de la vie rurale de la Russie médiévale. Lorsqu’elle fût transférée dans les villes, elle perdit sa nature communautaire pour devenir plus familiale. Toutefois, les Sviatki ont bien perduré jusqu’au début de l’époque soviétique, où elles ont été supprimées à cause de leur caractère semi-orthodoxe, semi-païen.

Mais la fête a continué d’exister dans les oeuvres ethnographiques et dans la mémoire de quelques personnes. Ainsi, les villes russes rétablissent depuis quelques années les traditions oubliées dont, entre autres, les Sviatki. Cette année, à Moscou par exemple, elles se fêtent dans plusieurs endroits, y compris au Musée des Arts Décoratifs où a eu lieu une représentation réalisée par le groupe folklorique Les Citadins (Горожане).

ENTRETIEN avec son organisatrice, Varvara Kotova, à l’occasion de son spectacle.

Russie Info : Pouvez-vous nous expliquer les Sviatki ?

Varvara Kotova: Jadis, on célébrait Noël la veille, le 6 janvier (le Noël russe est fêté le 7 janvier selon le calendrier grégorien, ndlr) jusqu’à l’Epiphanie, le 19 janvier, jour de baignades dans la trouée faite dans la glace. On appelait cette période « les jours saints » – sviatyé dni, ou plus court, Sviatki. Ils étaient toujours pleins d’événements, de jeux et de rites.

Dans ses fêtes, la culture russe orthodoxe met l’accent sur Pâques et donc la Résurrection, c'est pourquoi la symbolique de Sviatki est aussi liée à l’idée de la mort et de la résurrection. Par exemple, on sablait les participants de la fête avec des grains de blé, symboles de renaissance. On mettait de la paille sur la table festive pour indiquer qu’un monde s’était desséché et qu’un autre était apparu. Le troisième symbole des Sviatki est le feu représenté par l’étoile des Rois mages. On réalisait une étoile en papier, puis on la portait d’une maison à une autre en chantant la naissance du Christ. Ceux qui pratiquaient cette procession s’appelaient les Christoslavy (ceux qui glorifient le Christ).

Les Russes, ayant un peu perdu cette tradition, les nomment aujourd’hui Kolyada, ce qui n’est pas correct. Les Kolyada avaient une autre fonction pendant les Sviatki : ils représentaient des personnages particuliers en se mettant des masques effrayants. Car selon la tradition, pendant les Sviatki, le Ciel et la Terre se mélangeaient, les esprits des ténèbres s’activaient, et les morts visitaient les vivants. Les Kolyada étaient ces personnages, issus des restes de notre passé païen. Ainsi, si on accueillait très volontiers les Christoslavy, les Kolyada n'étaient pas les bienvenus car ils pouvaient apporter le chaos dans la maison.

Ils étaient agressifs, comme en témoignent les paroles de leurs chansons :

Donnez-nous des saucissons,
Ou nous détruirons votre maison !

Comme les Russes en avaient peur, ils leur lançaient de la nourriture et de l’argent par la fenêtre.

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Les Kolyada, personnages effrayants
V.K

Pendant les Sviatki, il y avait aussi les Amuseurs. Une de leurs plaisanteries typiques était de frapper aux portes des maisons à trois heures du matin :

"Eh les maîtres ! Avez-vous besoin de bois ?" - "Quel bois à cette heure ?!" - "De chauffage !" - "Non !"
Et le matin, les maîtres découvraient que leur bois avait disparu.

Russie Info : Est-ce que ces traditions de Sviatki existent encore dans les villages russes ?

Varvara Kotova: Les Christoslave et les Kolyada n’apparaissent presque plus mais les Amuseurs existent toujours. Cette année, mes amis ont fêté Noël à la campagne et les amuseurs ne les ont pas laissés en paix de toute la nuit. Ils cognaient à leur fenêtre, puis ils ont versé de l’eau sur les marches de leur maison pour qu’elles se couvrent de glace. Bref, c’était la fête au village !

Outre les Christoslave, les Kolyada et les Amuseurs, les Sviatki comprenaient le vertép (la crèche de Noël) : un genre de théâtre de marionnette disposé dans une boîte. Parfois c'étaient des séminaristes qui jouaient ces scènes.

Russie Info : Dans votre spectacle, présentez-vous toutes ces traditions ?

Varvara Kotova : oui, à l’exception de la trouée (baignade dans l’eau glacée, ndlr), car c’est une coutume de l’Epiphanie. Nous racontons comment on s’amusait dans les villages russes pendant les Sviatki et ce que l’on chantait. Bien sûr, nous avons adapté les traditions paysannes car nous sommes nés dans un autre espace et dans une autre époque. Mais nous essayons de garder la vivacité et l'interactivité des jeux. On peut dire que notre groupe Les Citadins (Горожане) présente une version urbaine du chant traditionnel russe.

Russie Info : Comment votre groupe est né et pourquoi ce titre ?

Varvara Kotova : Je suis chef d'orchestre de formation. Il y a sept ans, j’ai organisé un groupe folklorique pour ma fille et ses amis. Leurs mères m’ont aussi demandé quelques leçons. Pas à pas, nous avons commencé à donner des concerts sur les Sviatki, Pâques et Maslénitsa (le Carnaval).

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Groupe floklorique
V.K

Le nom Les Citadins montre notre manière de travailler avec les traditions : nous ne faisons pas de travail ethnographique, mais nous étudions ce que les autres ont recueilli. Nous utilisons les données des expéditions publiées sur internet et surtout les archives de mes parents qui sont folkloristes. Ces derniers appartiennent à cette génération de folkloristes qui, dans les années 1970-1980, ont essayé de réanimer les vraies traditions.

Russie Info : Comment refaire vivre la vraie tradition?

Varvara Kotova: Peut-être nos enfants, ceux qui grandissent avec nos chansons traditionnelles, le pourront-ils ? Je l’espère car une tradition sans renouvellement est une tradition morte.

Cette année j’ai rassemblé les camarades de classe de ma fille pour faire une procession de Christoslaves et nous avons chanté dans la rue en portant une étoile en papier. Les passants se mettaient sur le côté pour nous laisser passer et certains ont crié : "Christ est né !"

Russie Info : A Moscou peut-on voir de vrais groupes folkloriques ?

Varvara Kotova: Bien-sûr. Il y a le théâtre de Nadejda Babkina avec le groupe de Tamara Smyslova, l’ensemble Derbeniovka («Дербенёвка») et aussi un magnifique groupe, Les petites quenouilles (Веретёнца), qui a déjà 30 ans. Il y a aussi un courant qui cherche à unir la musique traditionnelle et les genres contemporains. Nous le faisons avec mon autre groupe : il nous arrive de chanter des vers spirituels dans un night-club !

Une fois, je chantais une chanson sur une jeune fille qui "a fait divorcer un homme d’avec sa femme, qui n’a pas obéi à ses parents, qui a tué l'enfant dans son ventre", et tout à coup j'ai vu une jeune fille qui pleurait. Elle a sangloté jusqu’à la fin du concert et puis elle m’a dit : "Merci, je ne savais pas que ces chansons existaient !". Voilà, mes groupes s’adressent à tous ceux qui ne connaissent pas ces traditions.

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