"La Russie pourrait devenir le plus grand pays bio"

Russie Info a rencontré Boris Akimov, le co-fondateur charismatique de LavkaLavka, une coopérative agricole d’un genre nouveau qui regroupe des petites exploitations bio en Russie.

LavkaLavka c’est aujourd’hui plus de 100 fermiers, 5 magasins à Moscou, un site de vente en ligne, un restaurant, un café et bientôt un marché quotidien.
Le concept est de développer l’agriculture bio en Russie et de sensibiliser les Russes à de nouveaux modes de consommation et d’achat. Leurs atouts : un art maîtrisé de la communication et un concept clair: défendre les petits producteurs locaux et les bons produits.

Boris Akimov déclare ainsi "notre but n’est pas de faire du business mais d’aider au développement de fermes bio. Selon moi, la Russie a un énorme potentiel dans ce domaine-là. Il y a des terres immenses, non cultivées depuis des années, sans pesticide ni traitement chimique. Ce sont 45 millions d’hectares de terres libres qui pourraient faire de la Russie la plus grande nation bio. Il n’y a pas d’autres pays qui aient autant de terres disponibles."

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Boris Akimov
à droite

Nous sommes en 2009. Boris et ses amis adorent cuisiner et sont en quête des meilleurs aliments de base. Ils réalisent alors que sur les marchés, personne ne connait vraiment l’origine et la variété des produits vendus. A la lecture des livres pré-révolutionnaires sur le sujet, ils s’interrogent sur la disparition de certaines variétés de légumes… Ils décident alors d’aller sur les terres, à la rencontre directe avec les fermiers. Au-delà du plaisir du goût retrouvé, leur intérêt se tourne sur les problématiques du développement durable et le bio. Ils établissent la connexion indispensable entre le bon aliment et son producteur.

2010: ouverture du premier bureau. 2013: grâce à un appel aux dons via Facebook, ouverture du premier magasin LavkaLavka moscovite dans le quartier prisé de Patriarchy Prudy.

Le 1er décembre prochain, Boris et ses amis prévoient d’ouvrir à Khimki, en périphérie de Moscou, un vrai marché qui mettra en relation directe le producteur et le client final. Ce marché leur permettra de baisser les coûts de ces produits et donc de vendre davantage. L’ouverture prochaine d’un nouveau magasin plus excentré à Teply Stan (sud de Moscou) témoigne de cette volonté de rendre leurs produits plus accessibles.

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LavkaLavka
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Lavka lavka, se veut être un concept global, une philosophie de production et de consommation au plus près de la nature et de l’humain. Leur site internet (qui a engendré une importante communauté de fans) est très didactique et vous dresse le portrait de chaque producteur. Ainsi, quand vous achetez des poires chez eux, vous soutenez une famille, comme celle de Viatcheslav Novikov, qui après avoir vendu son appartement à Moscou, a tout ré-investi dans le village d’Altukhova (oblast de Riazan), où vivaient ses ancêtres. Dans ce village, Novikov a détruit la décharge locale, planté des vergers, et créé de nouveaux emplois.
LavkaLavka travaille aussi à la renaissance d’anciennes variétés de légumes et de fruits. Ainsi Valery Savchenko, ancien athlète, cultive aujourd’hui des variétés rares de légumes, sans engrais ni pesticides, et notamment des tomates cultivées au XIX siècle en Russie.
Les fermiers sont tous de petites structures familiales, souvent nouvelles, pour lesquelles il est très difficile de se faire connaitre. Il s’agit souvent pour eux d’une reconversion. Mais si la période soviétique a tué l’agriculture privée, le nombre de terres maintenant disponibles développe ces opportunités, et il est, aujourd’hui, de plus en plus attractif d’être fermier.

LavkaLavka sélectionne donc ses producteurs: Ils doivent être bio ou en voie de l’être (leurs équipes contrôlent annuellement les sites de production). La société leur permet ainsi de développer des produits de qualité et de distribuer largement leur production, en unifiant les efforts de marketing. C’est une sorte de label de qualité. Les producteurs livrent leurs produits au centre LavkaLavka de Moscou, qui se charge ensuite de les étiqueter et les livrer.
Aujourd’hui, le concept attire les fermiers : 3 à 4 courriers de postulants arrivent quotidiennement.

Une autre vitrine de leur concept : le restaurant LavkaLavka ouvert il y a un an à Moscou, une des meilleures adresses de la capitale selon TripAdvisor. En alliant produits du terroir et ambiance branchée, il remet au goût du jour la cuisine russe et les recettes traditionnelles des régions.

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Concerne le climat politique et économique du pays, Boris Akimov souligne que les sanctions, quoiqu’on en pense, ont été positives pour les petits fermiers. "Cela leur a permis de compenser l’effet de la crise économique. Pour nous, les sanctions sont clairement une opportunité". Mais la crise présente néanmoins des effets néfastes comme la difficulté pour les fermiers de se financer. Ils souffrent de taux d’intérêt beaucoup trop hauts pour leurs petites exploitations. Et d’après Boris Akimov, peu de soutien est à attendre de la part de l’Etat qui "défend en priorité les intérêts de grosses exploitations. Il devrait faciliter l’obtention des crédits aux petites structures et ne pas favoriser uniquement les grandes".

Ce qui marque chez Boris Akimov, ancien journaliste, entrepreneur heureux et père de quatre enfants, c’est sa foi dans un développement durable et bio en Russie. De simple gourmet et chercheur de saveurs, il est devenu le porte-drapeau des petits fermiers et le défenseur d’une agriculture locale, ancrée dans son village et soucieuse de l’environnement. Il porte une certaine aspiration sociale et humaine. En témoigne le festival qu’il a lancé en juillet dernier à Teriberka, le village du film Léviathan, symbole de désespoir en Russie. Boris Akimov, comme beaucoup de ses compatriotes, ne s’est pas senti en phase avec le film, malgré sa grande qualité cinématographique : "Ce n’est pas vrai qu’il n’y a que des choses horribles. Ce n’est pas la vie réelle. C’est surtout la vision des hommes dans ce film qui m’a heurté, pas forcément la vision de la Russie".

Pour montrer que Teriberka c’est autre chose et que le renouveau est possible, LavkaLavka a été à l’initiative d’un festival, "Teriberka, une nouvelle vie". Le but : améliorer la vie des habitants en stimulant son potentiel propre (poissons, tourisme). La première édition a eu lieu en juillet dernier.

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Ouverture du premier restaurant
Teriberka

Lavkalavak veut lancer ce mouvement de renouveau dans tous les villages russes, à travers le projet Большая земля (La Grande Terre), un réseau social de personnes actives, désireux de développer leur lieu de vie et de revitaliser le territoire, sans attendre l’aide de l’Etat.
Cette ambition se retrouve dans une maxime de la société: "Nous pensons que la nourriture n’est pas seulement de la nourriture. Des aliments de haute qualité nous feront évoluer vers un monde meilleur".

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