"La Russie a largement rendu à l’Europe ce qu’elle lui a emprunté en matière de danse"

Le film "le plus attendu de l’année", Matilda, sort en salles, après avoir déchainé les passions pour sa représentation de l’idylle entre Nicolas II et la ballerine Matilda Kchessinskaïa. L’historienne du ballet russe, Violeta Mainiece, nous révèle qui était réellement Matilda.

Au-delà de sa liaison avec le futur Tsar, Matilda Kchessinskaïa était avant tout une très grande figure du ballet russe.

À la fin du XIXe siècle, elle fait parler d’elle pour deux raisons : sa relation avec la famille Romanoff et sa contribution à la vie théâtrale, ainsi que son rôle dans la répartition des commandes d’Etat.

Mais à l’époque soviétique, Matilda Kchessinskaïa a pratiquement disparu de l’histoire officielle. Pourtant, son hôtel particulier était l’un des hauts-lieux de Saint-Pétersbourg, et dès le mois de février 1917, le bâtiment abritait l’état-major des bolcheviks, et Lénine prononçait ses célèbres discours depuis son balcon.

Le film d’Alexeï Outchitel a ramené Matilda au cœur des polémiques, provoquant l’ire de la députée de Crimée Natalia Poklonskaya et de certaines organisations orthodoxes qui réclamaient son interdiction, arguant que le film "insultait la mémoire" de Nicolas II en étalant sa liaison amoureuse (pourtant avant son mariage) et "déformait l’histoire". Les plus radicaux d’entre eux ont forcé par la menace plusieurs réseaux de cinéma à renoncer à projeter le film, et les premières diffusions se sont tenues sous protection policière.

Cependant Matilda a aussi su trouver des adeptes, y compris parmi les ballerines russes qui ont lancé le mot d’ordre « Dansons comme Matilda » en hommage à sa contribution au ballet russe.

Russie Info a rencontré Violeta Mainiece, historienne et critique du ballet russe.

Russie Info : Quelle était la situation du ballet russe à la fin du XIXe, quand Kchessinskaïa y fait son entrée ?

Violeta Mainiece : Pour bien expliquer, il faut revenir un peu en arrière : le ballet est apparu en Italie, puis il s'installe en France et s'épanouit grâce à Louis XIV qui crée l'Académie royale de danse. En l’imitant, chaque cour européenne établit son théâtre, y compris la Russie où le ballet a été introduit par Jean-Baptiste Landé, maître de ballet français.
Depuis cette époque, la cour russe cherche toujours à inviter les meilleurs spécialistes français qui, à leur tour, rêvent de s’installer en Russie car les étrangers y sont grassement payés. Tout au long du XIXe siècle, le ballet russe est dirigé par des maîtres de ballets français : Charles-Louis Didelot, Jules-Joseph Perrot, Arthur Saint-Léon, et pendant plus de 30 ans, par Marius Petipa, le frère de Lucien Petipa, dirigeant du ballet de l'Opéra de Paris.

Russie Info : Le ballet russe prend donc forme sous influence française ?

Violeta Mainiece : Pas seulement. A partir de la moitié du XIXe siècle, les théâtres français voient leur public changer : les aristocrates sont remplacés par les bourgeois qui ne s’intéressent pas beaucoup au ballet. L’école française de danse perd alors sa supériorité, et c’est l’école italienne qui se met en avant. C’est elle qui invente les pointes, les fouettés et d’autres pas très techniques.
Cette technique était nouvelle et les danseuses italiennes la maîtrisaient parfaitement, elles furent donc à leur tour invitées dans tous les théâtres d’Europe et bien sûr en Russie, où elles touchaient des salaires importants, recevaient les premiers rôles et des cadeaux coûteux de la part de la cour et du public.

Russie Info : Pourquoi les ballerines russes n’avaient pas ce succès ?

Violeta Mainiece : Elles n’avaient pas le même niveau technique car la Russie suivait l’école française, qui était élégante mais sans virtuosité. En tout cas, jusqu’à la fin du XIXe siècle, les ballerines étrangères étaient considérées comme meilleures que les Russes.

C’est Matilda Kchessinskaïa qui est parvenue à surmonter ce préjugé ! Elle a appris la technique italienne auprès du maître Enrico Cecchetti, et fut la première ballerine russe capable de réaliser les 32 fouettés et d’égaler les meilleures artistes italiennes. Elle évinça alors les étrangères de la scène du théâtre Mariinsky et rendit cette scène illustre aux ballerines russes. Le ballet russe lui doit une nouvelle étape de son développement.

Russie Info : Quel rôle ont joué ses relations avec la famille impériale ?

Violeta Mainiece : On dit que tout ce qui est sous les feux de la rampe devient voyant. Bien sûr, une carrière peut être soutenue, mais une ballerine sans talent ne peut jamais tenir les premiers rôles. Bien sûr, les Romanoff avaient une grande influence sur le ballet russe, payaient souvent les factures du Mariinsky et considéraient sa troupe comme leur chasse gardée. Le statut des artistes était donc particulier, ils provenaient surtout du peuple, mais après quinze ans de service, ils recevaient une pension régulière. En outre, alors que le servage existait en Russie jusqu’en 1861, un serf embauché au théâtre impérial obtenait sa liberté.

Parallèlement à leurs études à l’école de théâtre, les artistes étaient en lien avec la famille impériale : les Romanoff assistaient aux examens, rencontraient ensuite les étudiants. Les meilleurs artistes du Mariinski enseignaient la musique et la danse aux enfants du tsar (d’ailleurs, Félix Kchessinski, le père de Matilda, était leur professeur de mazurka). La troupe se produisait sur la scène du Palais d’hiver au cours de spectacles privés réservés aux invités des Romanoff. Bref, Matilda Kchessinskaïa était loin d’être la seule à avoir des relations avec la famille impériale. Bien entendu, sa relation avec Nicolas II a aidé sa carrière, mais outre ses ambitions, Matilda était un bourreau de travail, capable de s’isoler de la société pour travailler à son prochain spectacle. Il est très difficile de concilier la vie mondaine et le ballet, car c’est un métier très exigeant physiquement.

Russie Info : Quelle a été la carrière de Matilda Kchessinskaïa au théâtre ?

Violeta Mainiece : Elle rejoint le Mariinsky au début des années 1890, trois ans plus tard elle est devenue prima ballerina, puis prima ballerina assoluta et quinze ans plus tard, elle quitte la troupe pour travailler au contrat, c’est-à-dire qu’elle choisissait ses spectacles, essentiellement des ballets classiques mis en scène sous la direction de Marius Petipa. Kchessinskaïa a essayé de travailler avec de nouveaux maîtres de ballet dont Michel Fokine, mais ses spectacles étaient conçus pour des ballerines frêles, aux longues jambes et bras : tout l'opposé de Kchessinskaïa.

Les danseuses de son type étaient petites, solides, avec des jambes assez courtes, ce qui facilitait la maîtrise technique, très à la mode à la fin du XIXe siècle. Cependant, au début du XXe siècle, la technique académique est remplacée par le néoromantisme et le néo-impressionnisme avec des lignes floues. Le spectacle devient une unité du compositeur, du maître de chorégraphie, du peintre et des danseurs. De plus Fokine exigeait des costumes historiquement réalistes : si Anna Pavlova dansait le rôle d’une égyptienne, elle devait se maquiller et porter une perruque. C'était inadmissible pour la prima ballerina Matilda Kchessinskaïa!

Son univers était celui de Petipa qui plaçait la ballerine au centre du spectacle. Elle savait ce qui lui allait : elle faisait les esquisses de ses propres costumes et les commandait chez son couturier personnel. Elle se coiffait à la dernière mode chez les meilleurs coiffeurs et pouvait monter sur scène dans cet attirail pour danser le rôle d’Esmeralda, portant des émeraudes offertes par les Romanoff… Le public riait aux larmes quand elle se présentait comme une pauvre bohémienne ! Ce nouveau ballet ne convenait absolument pas à Kchessinskaïa mais elle continua à danser "ses" spectacles jusqu’en 1917.

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Hôtel
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Russie Info : Kchessinskaïa quitta t-elle la Russie après la Révolution ?

Violeta Mainiece : Oui, elle émigra avec son fils et le grand-duc André Romanov, qui devint son mari. Ils s’installèrent en France, au Cap-d ‘Agde où Matilda possédait une villa. Par contre, son frère, Iossif, lui aussi danseur, resta en Russie. En 1905, comme il avait soutenu la révolution manquée, il fut renvoyé du théâtre sans que Matilda ne puisse l’aider. Finalement, son passé révolutionnaire le sauva : les bolcheviks ne le fusillèrent pas. Ensuite, il intégra différentes troupes et devint professeur de danse. Il mourut au cours du siège de Leningrad, pendant la Seconde Guerre mondiale.

Mathilde, elle aussi se lança dans l’enseignement. Elle vendit sa villa pour ouvrir une école de danse à Paris, comme quelques autres ballerines russes. Parmi ses étudiantes, Yvette Chauviré et Margot Fonteyn. Sa meilleure élève Tatiana Riabouchinska est devenue l’une des trois « baby ballerina » du Ballet russes de Monte-Carlo, jouant les premiers rôles dès l’âge de 14-15 ans.

Globalement, le ballet occidental a beaucoup été influencé par les émigrants russes. Presque tous les grands danseurs des années 1930, 40, 50 sont passés par les écoles de Kchessinskaïa, Preobrajenska, Egorova. A Londres, le ballet n’apparut que dans les années 1930 sous l’influence d’émigrants russes comme Anna Pavlova. A l’Opéra national de Paris, Serge Lifar, qui fut maître de ballet pendant vingt-cinq ans, était issu d’une famille d’émigrants russo-ukrainiens. Sans oublier, bien sûr, Rudolf Noureev ! La Russie a largement rendu à l’Europe ce qu’elle lui a emprunté en matière de danse.

Russie Info : Qu’arriva-t-il à Matilda Kchessinskaïa ?

Violeta Mainiece : Son école exista jusqu’aux années 1960. Matilda Kchessinskaïa vécut jusqu’à l’âge de 99 ans ; à 64 ans, elle se produisit pour la dernière fois à Londres, sur la scène du Covent Garden. Nicolas II et les Romanoff avaient disparu depuis longtemps, mais elle, continuait de danser et d’être applaudie. C’était une véritable professionnelle, du plus haut niveau qui soit.

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