La Russie face à l’augmentation de la pauvreté

À l’aube de 2017, la pauvreté et la misère menacent près d’un citoyen russe sur trois. Faibles salaires, crise économique, enfants à charges, nombreux sont ceux qui se retrouvent à la rue et qui tentent de survivre dans un pays aux fortes inégalités.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Vingt millions de pauvres, des revenus en baisse de 10% par rapport à 2013 et environ 12 000 SDF rien qu’à Moscou. Une récente étude révèle que 1 russe sur 3 court le risque de tomber dans la pauvreté ou la misère, soit vivant avec un salaire inférieur à 10 000 roubles (environ 160€). La perte d’emplois certes mais aussi la présence d’enfants mineurs et le fait de vivre dans des zones rurales augmenteraient ce risque.

“La pauvreté est la pire manifestation d’inégalité en Russie”, déclarait ainsi Anton Silouanov, Ministre des Finances interviewé par le journal russe Gazeta.ru.
Une situation aggravée par la non-indexation des salaires par rapport à l’inflation en 2017 pourtant promise dans le secteur tertiaire par le Ministre du Travail, Maxime Topiline, en fin d’année dernière, et qui touche près de 80% des emplois.

Selon les chiffres de la Banque Mondiale, vingt millions de personnes, sur une population totale de 143 millions, seraient ainsi actuellement en situation d’extrême pauvreté en Russie. L’année 2016 devrait voir, selon ces mêmes estimations, un million supplémentaire rejoindre les rangs des citoyens qui font tout leur possible pour survivre.
La pauvreté, c’est quand une grand-mère reçoit une retraite de 6000 roubles par mois (95€) et en utilise 4000 pour payer son loyer parce que les prix augmentent”, décrit Alexandra, jeune employée à Moscou.

Une population qui souffre, surtout dans les régions

Cependant les retraités ne sont pas les seuls touchés. Classe moyenne, fonctionnaires d’Etat, familles monoparentales et même chefs d’entreprise ont noté une dégradation de leur niveau de vie. Résultat, les Russes économisent plus, et sur tout : vêtements, loisirs, mais également budget alimentaire et médicaments. Or, en réduisant leurs dépenses notamment sur les produits de première nécessité, de plus en plus de personnes passent sous le seuil de pauvreté.

Lorsqu’on les interroge sur les causes de la pauvreté dans leur pays, les Russes ne manquent pas d’évoquer la dévaluation du rouble face à l’euro. “Avec un rouble faible, les revenus ont beaucoup diminué ces dernières années”, s’inquiète Mila, professeur d’anglais. Certains produits ont de plus vu leur prix multiplié par 2 ou 3, devant de facto inaccessibles pour la frange de la population la plus pauvre.

Mais la crise économique ne saurait faire oublier le problème de corruption qui sévit dans le pays. “Si les flux financiers générés par Moscou étaient utilisés pour les retraites et non pour des avions de fonctionnaires, alors ça résoudrait le problème”, estime Nikolaï, jeune scientifique moscovite, loin d’être satisfait de la répartition du budget de l’Etat.

Pourtant la capitale russe est loin d’être la plus mal lotie. En 2005, l’Etat a transféré la charge de l’aide sociale vers les régions qui n’ont toutefois pas les capacités financières de l’assumer.
Les régions en dehors de Moscou et de Saint-Pétersbourg doivent trouver des financements par leurs propres moyens. Mais c’est presque impossible”, regrette Alexandra. “Toute la richesse de la Russie, tant industrielle que financière, est concentrée à Moscou”, explique Mila.

En province, la population lutte donc d’autant plus que les salaires et les retraites se réduisent comme peau de chagrin face à des prix en hausse.

Beaucoup quittent ainsi les régions pour la capitale dans l’espoir de trouver un travail, et des perspectives pour l’avenir. “Mais celui qui n’y parvient pas sombre dans l’alcool et ne fait plus rien”, constate encore Alexandra qui insiste sur le fait que les gens devraient “boire moins et travailler plus”.

Les SDF, vulnérables et responsables de leur sort

Conséquence inéluctable de la hausse de la pauvreté, un nombre grandissant de Russes se retrouve à la rue. Dans la capitale russe, ils seraient plus de 10 000,
principalement des hommes, à braver le froid cette année encore. Crédit impayé, perte d’emploi, revenus en baisse, la crise économique n’épargne pas les citoyens les plus vulnérables. Mais elle est loin d’être le seul facteur en cause.

Avec le système de propiska (enregistrement administratif qui conditionne l’accès au travail et au logement), une personne peut ainsi se faire désenregistrer malgré elle, suite à un conflit familial par exemple et se retrouver sans domicile fixe, dans une situation extrêmement complexe.

Mais pour la majorité des Russes, l’alcool demeure le plus grand fléau. “La principale raison pour laquelle ces gens perdent leur travail et finissent à la rue est l’alcool”, soutient Roman Skorossov, directeur du projet Hangar du secours, interviewé par le site russe Lenta.ru. Or un homme qui se retrouve à la rue est souvent vu comme responsable de son propre sort, et non comme une victime.

A l’image de beaucoup de ses compatriotes, Alexandra estime “qu'avec de la volonté, il est possible de trouver un travail et une chambre à Moscou”. “Je pense que dans la capitale, les SDF sont plus facilement à blâmer pour leur situation”, analyse-t-elle encore. “Il est clair que parmi eux il y a des victimes, mais il y a aussi des tas d’opportunités de trouver un travail (balayer les rues, déneiger, livrer des colis) à Moscou. Alors si cela fait un an que tu es à la rue, personne n’aura pitié de toi. C’est une situation que tu as choisi toi-même”.

C’est également l’avis de Mila qui affirme : “Souvent, les gens deviennent sans-abris à cause de leur propre négligence et de leur fort attrait pour la boisson”. Des propos qui s’expliquent notamment par le fait que “la société russe valorise beaucoup les notions d’effort, de volonté”.

Ainsi Anne Mondolini, qui dirige le Samu Social de Moscou, explique : “L’incompréhension peut venir de l’idée erronée que les personnes désocialisées ne font pas d’efforts, ou pire, qu’elles choisissent ce style de vie”.

Des initiatives privées et étatiques

Certains acteurs se mobilisent pour lutter à leur façon contre la pauvreté croissante et pour la réinsertion des bomji (terme russe pour désigner les SDF) dans la société.
Le plus important ce n’est pas la nourriture, c’est l’action au niveau social”, estime Roman Skorossov, dont le programme Hangar du secours a accueilli pas moins de 14 925 sans-abris en 2015.

Dans le quartier Taganskaya de Moscou, à l’est du centre-ville, il accueille chaque jour plusieurs centaines de SDF qui viennent se réchauffer, se nourrir, se laver et changer de vêtements. Mais cet homme souhaite avant tout “redonner une vie normale aux SDF” en les réinsérant dans la société. “Il faut qu’ils se reprennent en main et qu’ils remontent la pente”.

Pour cela, ce dernier propose un accompagnement administratif à ce qui le souhaite. Quant à ceux qui viennent de province, Roman Skorossov les aide à acheter un billet de train afin qu’ils rentrent chez eux.

Le Samu Social est présent en Russie depuis 2003. L’association s’engage auprès des personnes en situation d’exclusion et fait de l’amélioration de la prise en charge des sans-abris son cheval de bataille. Pour cela, elle s’entoure de médecins et de psychologues afin d’intervenir sur le terrain, au plus près des personnes dans le besoin.

Elle travaille conjointement à la patrouille sociale mise en place par le Département de la protection sociale de la mairie de Moscou en 2009. Résultat d’une initiative de l’ancien maire de la capitale, Youri Loujkov, cette patrouille, dotée de plusieurs camions et une vingtaine d’employés, sillonne la ville pour venir en aide aux sans-abris.

L’autre acteur majeur sur Moscou est le Centre social d’adaptation Loublino, récemment renommé en l’honneur du docteur Elisabeth Glinka, disparue dans le crash de l’avion russe Tu-154 dans la mer Noire en décembre dernier. Actif aussi bien le jour que la nuit, ce centre d’aide et d’accueil est le plus important de la capitale : il dispense aussi bien des services médicaux de première urgence, qu’un accompagnement psychologique et pédagogique et un soutien administratif et juridique.

Après l’échec de l’instauration d’une l’aide sociale en 1990, l’Etat s’est décidé à aider des catégories de citoyens en difficulté (jeunes, retraités), sans pour autant cibler les populations les plus isolées. Le Département de la protection sociale de Moscou propose ainsi une tutelle pour les orphelins, des aides financières et sociales aux invalides ou encore un soutien aux familles avec enfants.
Si l’on souhaite vraiment aider les sans-abris, il ne faut pas les nourrir, mais il faut que l’Etat crée des emplois et en fasse la promotion”, estime Alexandra. Et de proposer quelque chose du type : “Tu n’as nulle part où vivre ? Alors viens travailler””.

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