La Russie et l’Ukraine "une relation masculin / féminin"

Au regard des manifestations à Kiev, Xavier le Torrivellec explique à RUSSIE INFO ce que représente l’Ukraine pour les Russes, et dans quelle mesure celle-ci est un miroir dans lequel se construit la Russie. Entretien.

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Crédit photo : Arnaud Finistre/La Dame de Pique

L’Ukraine a dit "non" à l’Europe et a choisi de se tourner vers la Russie. Depuis les manifestations massives à Kiev, l’opposition ukrainienne pro-européenne s’inquiète aujourd’hui des accords économiques passés entre les présidents Poutine et Ianoukovitch. Le 17 décembre dernier au Kremlin, un accord a été signé afin de lever les obstacles commerciaux entre les deux pays pour 2013 et 2014. La Russie investira 10,9 milliards d'euros dans des titres du gouvernement ukrainien et réduira d'un tiers le tarif de ses livraisons de gaz à l'Ukraine.
L’opposition ukrainienne accuse M. Ianoukovitch d'avoir « mis l'Ukraine en gage » et s’interroge sur ce qu'il a « cédé » en échange de conditions économiques favorables pour le pays.

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X.
le Torrivellec

Entretien avec Xavier le Torrivellec professeur à l’Université d’Etat de Voronezh, chercheur associé à l’Institut Français de Géopolitique (Paris 8).

RUSSIE INFO : Au-delà de la politique et de l’économie, n’y a t-il pas un imaginaire impérial chez les Russes qui les empêche de voir s’éloigner l’Ukraine ?

Xavier le Torrivellec : En réalité, l’Ukraine ne renvoie pas à l’empire mais à une histoire qui se situe bien au-delà. L’Ukraine est directement reliée au berceau de la civilisation russe puisque la Russie est historiquement née à Kiev sur les bords du Dniepr. Lorsqu’elle était kiévienne, la Russie relevait de l’Europe par sa culture byzantine. Mais au 12ème siècle, quand elle s’est effondrée et que le pouvoir est passé dans les régions russes de Vladimir et de Moscou, une rupture s’est opérée entre la Russie orthodoxe et l’Europe.

Pour les Russes, Kiev et l’Ukraine représentent la distinction identitaire fondamentale qui existe entre la Russie et l’Europe. Europe face à laquelle la Russie se construit et se définit, autant pour l’accepter que pour la refuser.
Si l’Ukraine est essentielle pour les Russes c’est qu’elle se situe au cœur même de la définition de leur identité. Et s’ils souhaitent autant la conserver dans leur « zone d’influence », c’est qu’ils n’imaginent pas la Russie sans la Petite Russie (Malaya Rus’). Dans le cas ukrainien, il ne s’agit pas de la manifestation d’un esprit impérial.

Certes, un imaginaire impérial existe bel et bien en Russie. Cet immense pays est un Etat multiethnique : sa centaine de peuples a conservé sa propre culture, sa langue et sa religion. La pensée impériale fait sens dans ce contexte. Elle renvoie également à une réalité politique puisque après la parenthèse des années 1990, c’est bien au Kremlin que se décide le sort des présidents des républiques nationales de la Fédération de Russie.

RUSSIE INFO : Les manifestations à Kiev pour se rapprocher de l’Europe peuvent-elles être contagieuses pour les Russes ?

Xavier le Torrivellec : A l’approche du Nouvel An, les Russes ont bien d’autres problèmes à gérer et ils ne se soucient guère de ces manifestations. Je suis basé en Russie, à Voronej, à environ 5 heures de route de Kiev, et je me rends compte que ce n’est pas du tout un sujet de débats, ni au sein de la population ni dans les médias locaux. Les gens ont la certitude que l’Ukraine restera proche, c’est-à-dire hors de l’Union Européenne, et que c’est au Kremlin de régler cette affaire. Ils sont en général satisfaits de la façon dont les autorités russes jouent leur rôle dans le bras de fer qui les oppose à Bruxelles. Les Russes comprennent que l’Ukraine a joué sur les deux tableaux pour le plus grand bénéfice de son président, en se plaçant dans un rapport de force autant avec la Russie qu’avec l’Europe.

Par ailleurs, en terme de légitimité, je me demande dans quelle mesure les mouvements à Kiev sont représentatifs de la volonté des Ukrainiens de rejoindre l’Union Européenne. Aujourd’hui, ce mouvement urbain est localisé principalement dans la capitale. Les Ukrainiens que j’ai eu l’occasion de rencontrer à l’est du pays, n’étaient guère enthousiastes à l’idée d’adhérer à l’Europe et regardaient plutôt du côté de la Russie.

RUSSIE INFO : Pourquoi la Russie, si attachée à l’Ukraine, est-elle toujours dans la démonstration de sa force avec elle ?

Xavier le Torrivellec : C’est le rapport du masculin au féminin ! La Russie se positionne dans une relation où l’Ukraine doit rester dépendante d’elle, en échange d’une aide qui lui permet de se maintenir à niveau.

Ainsi, même si l’Ukraine est le berceau de la civilisation russe et représente ce qui est le plus cher pour la Russie, cette dernière doit, en tant que pôle masculin, montrer la force de son amour pour l’empêcher de partir. Pour prouver l’inaltérabilité du lien qui l’attache à l’Ukraine, la Russie est contrainte aux dons. Elle affirme ainsi sa suprématie sans être pour autant sûre que l’Ukraine intègre un jour l’union douanière ou la confédération eurasiste. Cet élément d’incertitude caractérise le conservatisme russe contemporain

RUSSIE INFO : Si l’Ukraine renvoie à la distinction identitaire qui existe entre la Russie et l’Europe, que pensez-vous de la Russie qui adopte des positions ultra conservatrices en dépit des évolutions sociétales en Europe ?

Xavier le Torrivellec : Cela m’inquiète dans la mesure où je ressens une certaine radicalisation qui se manifeste de façon plus abrupte que d’ordinaire. L’effervescence des années 2000 passée, il me semble que la mobilisation des élites autour de Vladimir Poutine s’affaiblit et qu’un certain consensus social disparaît dont il était le garant. Inquiet de sa position de faiblesse, le président a tendance à se crisper davantage.

Par ailleurs, les Russes sur-réagissent aussi face à ce qu’ils perçoivent de l’Europe. Ils voient d’importantes contradictions et des menaces contre les valeurs françaises et européennes, et de ce qui fonde l’Europe comme civilisation. C’est le cas par exemple de l’immigration. Les Russes perçoivent un décalage entre les conflits vécus dans les sociétés européennes et accompagnés d’islamophobie, et le double discours sur la tolérance et les droits de l’homme.
L’Europe n’est plus perçue comme crédible dans la défense de ses valeurs, et la Russie refuse ce type de conflit, et encore moins ce double discours. La Russie se positionne comme « solution » aux problèmes non résolus en Europe.

RUSSIE INFO : Donc selon vous, si la Russie prend le chemin de l’ultra conservatisme, cela serait en partie en réaction à l’Europe ?

Xavier le Torrivellec : Il y a un peu de ça. A mesure que l’Europe s’enfonce dans la crise et se radicalise sur certains sujets, la Russie sur-réagit à cet effet de miroir et à ce jeu d’exagération. Finalement, le pays aurait pu avancer avec un modèle de société beaucoup plus démocratique sans les conflits européens, et n’aurait pas pris les positions ultra-conservatrices que la Russie défend aujourd’hui.
Par ailleurs, je pense que si elle fait ce choix de société, ce n’est pas lié à la longue histoire de la Russie orthodoxe, mais parce que les Russes ont fait majoritairement le choix de la tradition.

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