La Russie, entre peurs et défis

Le livre du géographe Jean Radvanyi et de l'historienne Marlène Laruelle apporte un éclairage objectif sur les challenges que rencontre la Russie, l'un des pôles majeurs de tensions géopolitiques aujourd'hui.

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Photo : C.Dufay

La Russie fait peur certes, mais la Russie a peur, cherchant encore son identité entre Orient et Occident : c'est le constat de deux chercheurs, co-auteurs d'un nouvel essai La Russie entre peurs et défis.
En expliquant leur vision de la Russie contemporaine, souvent mal comprise des dirigeants occidentaux, les deux spécialistes veulent répondre à "un problème d’analyse du monde russe".

Penser la Russie en la détachant du régime de Poutine

Le pays est, selon Jean Radvanyi, toujours présenté comme imprévisible avec une focalisation constante sur la personne de Poutine : on reste dans l’exceptionnalité russe en permanence et les faits sont perçus uniquement sous ce biais-là. Jean Radvaniy prend ainsi exemple de la politique étrangère de la Russie présentée toujours sous le même angle : elle ne serait que légitimation permanente du pouvoir russe, et les analystes en oublient de fait les autres facteurs réels influant sur les relations extérieures du pays : sa géographie ou encore des éléments externes comme l’élargissement de l’OTAN et les événements au Proche Orient.

Pour Marlène Laruelle, le constat est le même : il s’agit de penser la Russie en la détachant du régime poutinien, car les problèmes structurels de la Russie sont là, quel que soit le régime.
L’historienne dénonce une confusion des cadres analytiques qui amène à penser que tout ce qui est post-Poutine ou anti-Poutine serait de toute façon mieux. "Comme si, avec l’arrivée d’un Navalny au pouvoir, tout irait mieux".

Le "poutinisme" est pour la spécialiste, un produit organique de la société russe : suite aux années 1990, il y a eu une demande réelle d’un retour de la force et ce pouvoir ainsi établi modèle de plus en plus la société, avec une solidification naturelle et progressive du régime. Poutine est une figure nationale prenant corps avec la société, comme le fut Thatcher au Royaume-Uni, et ce mouvement n’est pas quelque chose d’exceptionnel.

Quelles sont les peurs de la Russie ?

Pour Jean Radvanyi, la Russie fait peur certes mais elle souffre aussi de ses propres angoisses.
"Vingt-cinq ans après la fin de l'URSS, le pays, ses élites, sa société sont traversés par toute une série de hantises aux contours multiples, de l'appréhension du déclin démographique et économique à celle d'une menace d'intervention extérieure", est-il annoncé dans l'introduction du livre.

Une partie du territoire russe est ainsi désertée et ces gros déséquilibres régionaux représentent une réelle inquiétude, vis-à-vis, par exemple, de la proximité avec la Chine, très dense en population. Le pays connaît également de fortes angoisses existentielles comme la perte des valeurs et l’explosion des certitudes de l’époque soviétique. La stabilité d’avant a éclaté. Suite aux reformes très libérales des années 1990, la société en est sortie traumatisée.

"C’était il y a 25 ans mais c’est encore récent pour la société russe". Jean Radvanyi évoque ainsi la méfiance face à la perte de contrôle économique.
La question est : comment maîtrise-t-on son devenir économique dans un contexte de mondialisation ? Car la Russie s’est largement ouverte depuis 25 ans, quitte à en perdre ses biens nationaux. Jean Radvanyi rappelle à ce propos le passage temporaire mais traumatisant de la manufacture nationale de porcelaine sous pavillon américain. Le contrôle de la société civile inquiète aussi le pouvoir, particulièrement depuis les révolutions de couleur dans les républiques proches et les manifestations russes de 2012.

"La Russie, à travers ses angoisses, pose des questions qui parlent au monde entier"

Marlène Laruelle voit la Russie comme, finalement, un grand pays européen qui a les mêmes problèmes à gérer.
Les grands écarts de richesses, et les différences d’accès aux services pourraient être ainsi comparés au désert rural français. De même, dans les rapports à l’islam, au cœur de l’actualité aujourd’hui, Marlène Laruelle voit des convergences entre la Russie et l’Europe. Il n’y a pas de tradition islamophobe à l’origine en Russie mais les sentiments islamophobes montent en puissance, comme en France.

Pour l’historienne, une vraie analyse objective et comparée du pays aurait tout son intérêt dans la compréhension des phénomènes nationaux et mondiaux.

La société russe en pleine diversification, demande un discours d’unité

Ce discours d'unité n’est pas une façade pour Marlène Laruelle : "la Perestroïka a, aux yeux des Russes, mis en danger l’État en reconnaissant la diversité". Cette unité est percevable dans l’adhésion de la société russe au régime de Poutine. Mais Marlène Laruelle ne voit pas d’idéologie imposée dans le discours politique mais le lieu, au contraire, d’une pluralité étonnante, une vaste mosaïque où chacun y trouve son compte, tant que l’on reste dans le soutien au "poutinisme".

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La Russie entre peurs et défis
Ed. Armand Colin

Le nouveau musée de l’histoire russe inauguré au parc VDNKh à Moscou illustre pour Marlène Laruelle ce consensus mou qui caractérise le discours politique.

Des salles dédiées à l‘époque tsariste, n'hésitent pas à glorifier les Romanov quand les salles suivantes rappellent ensuite les heures heureuses de l’URSS. "Il n’y a pas de logique, seulement la volonté que tout le monde y trouve ce qu’il souhaite". Cette absence d’idéologie forte est pour l’historienne, le signe d’un peuple relativement nihiliste qui ne croit plus en la naissance d’une nouvelle société.

La réalité des sphères d’intérêt russes

La Russie a ses peurs et fait face à des nombreux défis internes et externes. Pour les deux chercheurs, il faut analyser où sont réellement les blocages.
La Russie a-t-elle besoin de plus de temps pour y faire pleinement face? Sur le plan international, le monde était auparavant plus simple à analyser, avec deux pôles clairement identifiés.
Pour Jean Radvanyi, "ce système maintenant est caduque. Par quoi sera-t-il remplacé ? Le monde unipolaire n’est pas possible. Beaucoup d’institutions internationales ont été mises en place à une certaine période et leur évolution est aujourd’hui nécessaire."

Face à ces défis, le géographe rappelle la réalité des sphères d’intérêt russes. Les États-Unis de leur côté défendent, selon lui, sans hésiter leurs sphères d’intérêt comme le montre le traité de commerce transatlantique discuté ces derniers mois en France: "Ne peut-on pas penser que la Russie a elle aussi évidemment des intérêts?"

Jean Radvanyi critique les dénis successifs de réalité en politique internationale, visibles tout particulièrement dans le conflit ukrainien. Pour lui, ce dernier concentre en effet trois dénis de réalité : celui de la Russie, qui ne veut pas voir le désir de changement de ses voisins, celui de l’Ukraine et de ses élites qui veulent appliquer des solutions simplistes à un pays compliqué et un déni de l’Europe qui veut intégrer des pays sans prendre en compte leurs mémoires particulières et sans analyser la complexité d’une région.

Marlène Laruelle s’oppose notamment à cette idée occidentale que la Russie est dans une logique d’expansion, contredisant Hillary Clinton qui déclare que Poutine veut recréer l’URSS. "En réalité, la Russie est dans une logique de défense, de statu quo. Elle ne veut pas perdre davantage que ce qu’elle a déjà perdu au moment de la chute de l’URSS. C’est l’Ouest et non la Russie qui change le statu quo mis en place".

Puissance de l’Ancien Monde et du Nouveau Monde

Mais l’historienne relève cependant deux logiques contradictoires en Russie : un positionnement isolationniste de "forteresse anti américaine" et cette tentation de partir en croisade à l’extérieur. Elle adopte aussi une position schizophrénique en étant à la fois puissance de l’Ancien Monde et du Nouveau Monde. Elle n’a en fait rien d’une puissance émergente et il faut choisir.

En conclusion, les deux spécialiste de la Russie insistent sur la prise en considération du monde autour pour prédire l’avenir de la Russie. Qu’est ce que la Russie aujourd'hui? Mais aussi comment peut-on définir l’Ouest ? "On demande à la Russie de se comparer aux démocraties occidentales mais comment ne peut-on pas être schizophrène quand il y a plusieurs réalités en face ?" conclut Marlène Laruelle.

Marlène Laruelle est historienne et chercheur associée au Centre d’étude des mondes russe, caucasien et centre européen (CERCEC) de l’EHESS.
Jean Radvanyi est professeur de géographie de la Russie à l'Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco), spécialiste du Caucase, de la Russie et de l'espace post-soviétique.

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