La Russie édite un manuel d’histoire unique

Le président Poutine a souhaité réformer la rédaction des manuels d'histoire russe pour mettre un terme aux interprétations contradictoires et promouvoir, entre autre, l’idée du patriotisme chez les jeunes. Contexte puis éclairage d'Iskander Magadeev.

Une catégorie à part sera créée pour les questions difficiles de l'histoire russ
Une catégorie à part sera créée pour les questions difficiles de l'histoire russe

L'histoire du pays souffrirait de trop d’interprétations divergentes semant la confusion dans l'esprit des Russes. Pour remédier à ce problème, Vladimir Poutine a demandé aux Ministère de l’Education et de la Culture de travailler à la réalisation d’une «norme» à partir de laquelle un nouveau manuel d’histoire sera créé. Ce nouveau manuel sera unique et servira les élèves de l’école secondaire.

Un groupe de travail a donc été mis en place, réunissant des académiciens, des historiens et, surtout des politiciens. L'objectif principal de cette réforme pour le président russe est « d'éviter de rompre la continuité de l'espace de l’État multinational russe » en excluant toutes interprétations contradictoires et, «de transformer l'histoire en une somme de faits que les élèves doivent connaître », indique Alexei Vlacov, directeur du centre d'étude des dynamiques post-soviétiques au MGU.

Le président Poutine assure laisser la liberté aux opinions contradictoires, et affirme que « l'idéologie a disparu des manuels (russes) ». Et pourtant l'objectif principal de cette réforme reste avant tout, comme l’a annoncé publiquement le groupe de travail, d’éveiller et de développer le patriotisme de la jeune génération.

La difficulté de la période stalinienne

Un plan qui définit donc les principes pédagogiques et le contenu des cours. La période stalinienne reste sans doute l'une des plus difficiles à appréhender pour les Russes puisque près de la moitié d'entre eux ont une image positive de Staline, alors que les autres voient en lui un bourreau sanguinaire.
Les réformateurs, ne voulant pas bousculer l'opinion de la moitié de la population, ont surmonté ce problème en faisant une liste des «questions difficiles » de l'histoire russe, pour lesquelles il n'existe ni réponse unifiée dans la société, ni réponse commune de la part des historiens. Celles-ci seront donc exposées à part dans une catégorie regroupant les questions qui ne peuvent bénéficier d’une interprétation consensuelle.

Les premiers manuels uniques sont apparus en URSS dans les années 1930, tandis que les premières alternatives ont vu le jour sous Gorbatchev, au moment de la perestroïka. Les interprétations concurrentes s'étaient alors développées, dispersant l'information et, selon les meneurs de la réforme, remettant en cause la qualité de l’enseignement.

ENTRETIEN avec Iskander Magadeev, maître de conférence de la chaire d’Histoires et Politiques des pays d'Europe et d'Amérique du MGIMO à Moscou.

Aujourd'hui la Russie : Cette réforme est essentiellement mise entre les mains d’hommes politiques. Quel est l’enjeu pour le président russe ?

Iskander Magadeev : Vladimir Poutine parle régulièrement de l'idée nationale de la Russie qu'il souhaite, depuis son premier mandat, redéfinir et développer. Or l'histoire est bien évidemment le moyen privilégié pour former une telle idée. En France, vous avez des figures unificatrices comme celles de Jeanne d'Arc ou du Général de Gaulle, mais ce n’est pas le cas en Russie. Beaucoup de questions demeurent irrésolues. Le président Poutine sert donc ses ambitions à travers cette réforme en diffusant ce que doit être l'idée nationale russe.

Le fait que ce travail soit pris en main par des politiques est en effet un problème. Cette réforme relève d'une volonté politique qui s'inscrit dans la continuité des réinterprétations permanentes de l'histoire. Il y a eu Khrouchtchev, puis Brejnev qui, comme chaque dirigeant de l’Union Soviétique, ont fait rééditer les manuels d'histoire dès leur arrivée au pouvoir.

ALR : Finalement, le manuel d’histoire reste un outil politique en Russie ?

Iskander Magadeev : Malgré le mouvement de la libéralisation de l'histoire autorisé par la perestroïka dans les années 1990, c'est aujourd'hui la ligne gouvernementale qui l'emporte, au risque de perdre cette liberté, et de s'enfermer dans une monographie de l'histoire. Cela révèle une relation ambiguë et irrésolue de la Russie à son histoire.

Certes, la volonté et le contrôle de l’État sont bien moins importants qu'au temps de l'URSS. Les sciences sociales et historiques disposent aujourd'hui d'une certaine liberté, mais demeurent limitées dans leurs prises de position officielles. C'est pourquoi il convient d'être prudent et de suivre attentivement cette réforme car en Russie, tout changement dans l'histoire est un signe de ce qui se passe en politique.

ALR : L’histoire dans les manuels devait s’arrêter en 1990. Mais il a été décidé de l'étendre aux élections présidentielles de 2012. On ne trouve cependant aucune mention de l'opposition. Qu'en pensez-vous ?

Iskander Magadeev : En définissant cette limite, la norme entre déjà dans la modernité, sur laquelle nous n'avons pas de recul et à propos de laquelle il n'existe donc évidemment pas de consensus. Il aurait fallu à mon sens s'arrêter à la fin des années 1990, voire au début des années 2000, pour éviter les problèmes que soulève l'interprétation de l'histoire récente.

On appelle "histoire" ce que l'on peut connaître de façon neutre. Berezovsky et de Khodorkovsky ne seront ainsi pas mentionnés dans le nouveau manuel. Pourtant ils ont eu une influence dans l'histoire russe, mais comment la qualifier ? Selon quels critères ? Et quelle influence concrète sur la politique ? Quant à l'opposition, on peut juger qu'elle appartient encore à une histoire très récente dont toutes les conséquences ne sont pas identifiées.

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