La renaissance des échecs en Russie (2/2)

Tombé en désuétude depuis la chute de l’URSS, faute de moyens et d’initiatives ambitieuses, le jeu d’échec est repris en main depuis 2014 grâce à l’initiative d’Andreï Filatov.

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Russie Info a rencontré Andreï Filatov, un homme d’affaire russe passionné d’échecs depuis sa tendre enfance ; il est devenu le Président de la Fédération des Echecs en 2014 et entraine depuis peu l’équipe masculine.

Andreï Filatov a fait restaurer la belle maison située sur le boulevard Gogol à Moscou qui abrite la Fédération, y a ouvert le premier musée des échecs de Russie et fait renaître le tournoi des écoliers "la tour blanche".

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Andreï Filatov
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Russie Info : Quelle est votre priorité en tant que Président de la Fédération des échecs ?

Andreï Filatov : Notre principal objectif est la vulgarisation du jeu d'échecs chez les enfants. Ce qui est important, c'est l'avenir. Et les enfants incarnent l'avenir. Plus ils seront passionnés par les échecs, plus notre élite sera intellectuelle. Regardez combien de pays participent aux championnats d'échecs pour la jeunesse ! Cela favorise la communication au sein des peuples, qui se comprennent mieux, et la confiance mutuelle entre les peuples grandit.

Russie Info : Pourquoi est-il si important de développer les échecs aujourd’hui ?

Andreï Filatov : C’est très important parce que c’est l’un des plus grands jeux éducatifs. C’est un jeu intelligent qui a traversé les époques. Nous observons depuis des siècles le rôle qu’a joué le jeu d’échecs dans la formation des élites intellectuelles.

Par exemple, nous avons fêté à la Fédération l’anniversaire de Boris Spassky. Un grand physicien et lauréat du prix Nobel, Jaurès Alferov (physicien soviétique puis russe et colauréat d'une moitié du prix Nobel de physique de 2000) est arrivé et s’est exclamé : "Merci Boris ! Notre équipe, tous nos étudiants de thèse et moi-même, nous nous formions au travers de ton jeu. En regardant tes parties, nous nous distrayions mais nous nous instruisions aussi pour reprendre ensuite notre travail de physiciens".

Bien sûr, tous les jeunes qui passeront par l’école des échecs ne deviendront pas des prix Nobel mais beaucoup seront de grands scientifiques, de grands artistes ou de grands entrepreneurs.

A titre d’exemple, le gouverneur de la ville Khanty-Mansiysk en Sibérie, Natalia Komarova, a créé une académie des échecs et introduit les échecs comme matière dans chaque école. Les résultats scolaires s’en sont ressentis fortement.

De plus, les échecs enrichissent et unissent. Ils apprennent à se conformer à des règles et à respecter une certaine étiquette. Le joueur qui perd doit d’abord serrer la main de son adversaire et ensuite il analyse les raisons de son échec.

Et puis, ce jeu aide à lutter contre certains fléaux comme la drogue. Le président de l’Arménie, qui est également président de la fédération arménienne des échecs, m’a dit un jour : "En Arménie, les échecs sont un cours obligatoire dans de nombreuses écoles. Nous ne sommes pas un pays très riche mais il y a beaucoup de toxicomanes. L’enfant qui a étudié les échecs à l’école ne consommera jamais de drogue car il est capable d’évaluer à l’avance les conséquences qui pourraient découler de la consommation de drogues. C’est pourquoi, il vaut mieux investir dans les échecs pour protéger nos enfants."

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La fédération des échecs, bd Gogol
Moscou

Russie Info : Quel est votre programme pour le développement des échecs en Russie ?

Andreï Filatov : Notre principal objectif est l’introduction d’une section "échec" à l’école. Aujourd’hui, cette section existe dans de nombreuses écoles de différentes régions de Russie, notamment pour les deuxièmes et troisièmes classes (8 et 9 ans). Ce sont les parents et les directeurs d’école, voire les municipalités ou les gouverneurs, qui prennent la décision d’introduire les échecs comme un cours à part entière.

Actuellement, environ 40 régions ont introduit les échecs dans les programmes scolaires. A Moscou, dans les écoles les plus élitistes, cette section existait déjà. Il existe un tournoi annuel très important pour les écoliers qui s’appelle "la tour blanche". Pour y participer, l’école doit constituer une équipe de 4 personnes, trois garçons et une fille, et ensuite les équipes des différentes écoles s’affrontent. Dernièrement, ce tournoi a été ouvert aux écoles d’autres pays comme la Chine, Israël, l’Arménie et bien d’autres.

Environ 100.000 enfants se réunissent à Sotchi et ceux qui ont un réel potentiel sont dirigés vers une école sportive pour la jeunesse où ils s’entraînent aux échecs d’une façon déjà professionnelle.

Ces écoles sportives sont financées par les municipalités ou le gouvernement, et accueillent environ un million d’enfants. Les plus talentueux d’entre eux sont ensuite envoyés dans des centres de grands maîtres où ils sont encadrés par des entraîneurs professionnels, les plus forts seront ensuite formés pour les compétitions internationales.

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Timbre soviétique
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Russie Info : Etes-vous soutenu par le Kremlin ?

Andreï Filatov : Le plus grand et le plus sérieux des centres de grand maitres a ouvert en 2016 au sein du centre Sirius (ndlr, centre éducatif pour enfants doués ouvert en 2014) à Sochi. Vladimir Poutine préside le Conseil de Surveillance du centre et la direction des échecs est assurée par Vladimir Kramnik, grand maitre international et champion du monde de 2000 à 2007.

Ce centre a déjà commencé à donner de bons résultats dont des médailles parmi les enfants qui ont participé aux tournois internationaux, notamment en championnat du monde.

Plus il y aura d’écoles et d’enfants qui participeront au tournoi "la tour Blanche", plus les échecs gagneront en popularité.

Tout récemment, nous venons d’avoir un beau succès avec la victoire de l’équipe féminine russe au championnat par équipe d’Europe qui a eu lieu début novembre. L’équipe masculine s’est également bien illustrée en remportant la médaille d’argent. Et enfin, tout dernièrement, Anastasia Paramzina, a remporté fin novembre la médaille d'argent dans le championnat du monde des moins de 20 ans en Italie.

Russie Info : Y-a-t-il une baisse d’intérêt pour les échecs ?

Andreï Filatov : C’est le contraire ! La popularité des échecs est plus grande aujourd’hui qu’à l’époque soviétique. Les échecs sont sur internet. Avant, tout le monde jouait dans les parcs mais maintenant seuls les personnes âgées y jouent. La jeunesse prend la voiture ou l’avion et joue aux échecs sur leur Iphone.

Russie Info : Vous avez initié et organisé le championnat du monde des échecs 2012 à la galerie Tretiakov ainsi que le tournoi Memorial Alekhine au musée du Louvre en 2013. Pourquoi avoir choisi ces lieux ?

Andreï Filatov : Ces tournois faisaient partie du programme "les échecs dans les musées" que j’ai crée avec la fondation Gennady et Elena Timchenko. Lors d’un championnat du monde, il y a habituellement 1,2 à 1,6 millions de personnes dans 204-205 pays qui regardent les parties en ligne via internet. Les parties peuvent être très longues…

Ainsi pendant la finale du championnat du monde en 2012 à la Galerie Tretiakov, pendant les intermèdes, à la place des publicités, nous avons eu l’idée de diffuser des sujets sur l’art et sur l’histoire de la Galerie Trétiakov. L’art russe a été ainsi propulsé immédiatement dans le monde entier.

Nous avons fait de même avec Nicolaï Fechine, peintre américain d’origine russe dont les œuvres étaient exposées à ce moment à la galerie. Quelques temps après, des Australiens qui avaient vu le match et les sujets sur Nicolas Fechine sont venus à la Galerie Tretiakov. C’est ça la vulgarisation !

A lire également : Le jeu d’échecs, une passion soviétique (1/2)

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