La "protection": un business en or en Russie

Le marché de la sécurité se développe de façon florissante en Russie. Il semble être le reflet à la fois d’une norme professionnelle et d’habitudes spécifiques au pays.

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La Russie ne compte pas moins de 25.000 agences de sécurité sur son territoire, dont 4.000 sont situées dans l’oblast de Moscou. Un chiffre impressionnant qui comprend autant de structures de petites tailles, fondées avec des sommes dérisoires (5.000 roubles, environ 120€), que de grandes agences possédant jusqu’à 15.000 employés.

Au total, c’est 1 million de personnes qui travaillent dans ce secteur en Russie. Par comparaison, à la fin des années 1990, 11.000 agences de sécurité étaient enregistrées dans le pays et employaient environ 160.000 salariés brevetés. Dans la seule ville de Moscou, il y avait 871 agences. Depuis, le marché de la sécurité n’a jamais cessé de croître et touche le territoire entier de la Fédération de Russie, sans se limiter aux grandes mégapoles.

Ces agences concentrent des activités très diverses, nous explique Didier Baledens, directeur d’Amarante Vostok, et ancien attaché de sécurité à l’Ambassade de France à Moscou, de 2008 à 2012. « Elles pratiquent autant le gardiennage, l’audit, le décryptage de prises de risques et la sécurisation pour les entreprises. En définitive, elles peuvent être spécialisées autant sur l’analyse économique que sur la protection physique d’individu. La palette de leurs services est donc très large. »

Des entreprises en demande

A la fin des années 1970 en Russie, environ 70% des entreprises versaient des sommes pour leur protection de façon « permanente ou occasionnelle », selon le professeur en sociologie économique Radaev Vadim, cité dans la revue des Etudes Slaves. Aujourd’hui, les entreprises restent très secrètes sur ces sujets. L’information étant beaucoup trop confidentielle, il est impossible de connaître la part de budget alloué dans ce domaine. Didier Baledens estime cependant qu’une grosse chaîne de supermarchés installée sur le territoire russe pourrait dépenser, pour le gardiennage de ses locaux, environ 1 milliard de roubles par an. « Multiplié par le nombre d’usines et de supermarchés présents en Russie, cela donne une idée de l’étendue considérable du marché. »

Au delà du gardiennage, la grande majorité des entreprises en Russie s’attache les services d’une agence de sécurité. Les raisons ? Sans doute, est-ce l’héritage des années 1990, pendant lesquelles la violence et le manque d’éthique dans les affaires ont marqué l’esprit des entrepreneurs russes. La corruption, toujours très présente en Russie, constitue également une menace réelle.
«Aujourd’hui une entreprise étrangère qui s’installe sur le territoire de la Fédération a besoin de savoir : qui est son partenaire, quelle est l’origine de son capital, surtout si c’est une entreprise cotée en bourse, et qui a des obligations en matière juridique. Donc toutes ces opérations d’intelligence économique ont besoin d’être faites», indique le spécialiste. L’accent est également mis sur la sécurité foncière, indispensable dans un pays où il n’est pas rare qu’un terrain soit la propriété de plusieurs personnes, sans que l’acheteur en soit lui-même informé.

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Un autre critère déterminant dans le fait de souscrire à une agence de sécurité, est la déficience du système de protection de l’Etat. Les entreprises, qu’elles soient occidentales ou russes, ont l’obligation d’avoir des renseignements en propre avant de se tourner vers les voies officielles en cas de litige. En effet, la loi russe exige d’avoir, au préalable, une masse d’information importante avant d’entamer une procédure pénale. Par ailleurs, le système et la loi en matière économique étant très compliqués, il est parfois extrêmement difficile pour une entreprise de défendre ses droits.

Les Français à la traine

Dans ce contexte, les entreprises françaises en Russie n’ont pourtant pas toutes le réflexe de la sécurité. Selon Didier Baledens, les Français sont très en retard sur la fonction sureté par rapport aux Anglo-saxons qui prennent cela très au sérieux. «Par soucis d’économie, certaines entreprises européennes ne font pas l’analyse des risques avant leur implantation, ou lors d’une alliance avec des partenaires, alors que c’est la première démarche à faire. C’est vital pour les PME car ne pas trouver le bon partenaire peut entrainer facilement la faillite. Tandis qu’un groupe multinational qui rate son entrée dans un pays comme la Russie, c’est stratégiquement dommage, mais cela n’est pas synonyme de banqueroute.»

Une organisation qui se professionnalise

Ces agences sont habituellement structurées en un vaste conglomérat de petites compagnies où chaque structure a une spécialité. Cette organisation permet ainsi à leurs dirigeants de répartir les risques en cas de contrôle du Ministère de l’Intérieur russe, les licences étant rapidement retirées en cas de manquement ou d’incident. De cette façon, fermer une agence de gardiennage n’impliquera pas la fermeture de celle spécialisée en audit économique par exemple.

Légalement, toutes les agences de sécurité en Russie doivent être la propriété de personnes russes, avec un capital et un fondateur russe. Les employés, généralement d’anciens militaires ou policiers, détiennent un certificat et suivent une formation en cas de port d’armes.
Cependant, dans les sociétés moins sérieuses, et dans le domaine du gardiennage, il n’est pas rare de voir des personnes recrutées dans les zones reculées de Russie, sans formation spécifique. Payés au lance-pierre, ces hommes viennent travailler comme vigiles dans les grandes villes le temps de gagner un plus d’argent. Cette population est assez nombreuse, regrette Didier Baledens qui estime que c’est une conséquence économique directe des sociétés qui rognent sur leurs coûts, et négocient leur contrat de sécurité de façon drastique pour arriver à des salaires horaires très bas.

Toutefois, depuis 2013 ce marché à tendance à se structurer et se professionnaliser davantage. Les entreprises sont de plus en plus exigeantes avec les agences de sécurité et demandent l’application de standards occidentaux.

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