"La ponctuation française n’est pas toujours celle de la langue russe"

Rencontre avec Nadejda Buntman. Elle partage, le temps d’une rencontre, sa passion des mots et son travail de traductrice d’auteurs français en russe. Elle nous raconte les affinités "électives" entre auteurs et traducteurs.

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Nadia Buntman
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Nadejda Buntman est linguiste et professeur de littérature française à l’Université d’Etat de Moscou Lomonossov.

Spécialisée en littérature française contemporaine du XX et XXI siècle, elle consacre une partie de son temps à la traduction d’auteurs français.

Elle a, entre-autre, traduit Boris Vian, Georges Bataille, Alphonse Allais, Michel Tournier, Alain Robbe-Grillet, Claude Mauriac, Jean Cocteau, Roger Caillois, Michel Butor, Erik Orsenna, Marie-Aude Murail mais également Buffon et Astérix et Obélix.

Russie Info : Qu’est ce qui a motivé le choix de ces auteurs?

Nadejda Buntman : J’ai toujours eu la chance de n’accepter que ce qui me plaît. Soit l’éditeur m’a fait une proposition alléchante et honnête qui m’a séduite, comme par exemple, Histoire de la musique en bande dessinée ou Le Buffon illustré par Rabier, soit, dans la plupart des cas, je propose moi-même un livre à l’éditeur. Pour le livre Miss Charity de Marie-Aude Murail, c’est une de mes étudiantes, Victoria Kochel, qui a trouvé ce livre magnifique et nous avons réalisé cette traduction ensemble.

Russie Info : Entretenez-vous ou avez-vous entretenu des rapports avec les écrivains contemporains que vous traduisez ou que vous avez traduits ?

Nadejda Buntman : J’ai connu plusieurs "grands classiques", mais chaque fois ce ne fut qu’une brève rencontre. J’ai été chez Michel Tournier pour lui poser quelques questions sur un recueil d’essais Le Vol du Vampire que j’étais en train de traduire. J’ai également rencontré Michel Butor pour la traduction du Répertoire. J’ai fait visiter Moscou à Alain Robbe-Grillet quand il est venu en Russie. Nous avons gouté aux pirojkis avec sa femme Catherine et j’ai amené le père du Nouveau Roman acheter des cactus pour ses serres. Bien meilleurs qu’en Amérique Latine m’a-t-il fait remarquer !

Avec une collègue, nous avons bu du thé chez Erik Orsenna. J’ai également organisé une rencontre avec Marie-Aude Murail à la Faculté des Langues étrangères où j’enseigne et où j’invite régulièrement les auteurs qui viennent à Moscou sur l’invitation de l’Institut Français. De façon générale, les auteurs que j’ai traduits étaient assez détachés des traductions que j’ai pu faire mais je sais que ce n’est pas toujours le cas, surtout lorsque l’auteur parle la langue concernée.

Russie Info : André Markowitz a dit que le traducteur ne traduit pas une langue mais la langue et le style d’un auteur. Qu’est-ce qui, chez un auteur, vous donne envie de le traduire. Y a t-il des auteurs que vous ne pourriez pas traduire et pourquoi ?

Nadejda Buntman : Quel que soit l'auteur, ce qui m’attire dans un texte ce sont les contraintes et des casse-têtes de traduction. Mais il faut également qu’il y ait des "affinités électives" entre vous et l’auteur. Quand vous traduisez un écrivain, vous vivez un certain temps avec lui, et donc, à quoi bon accepter dans votre vie quelqu’un de banal, de prétentieux ou de snob même si ses livres sont considérés comme bestsellers !

J’aime découvrir des noms que le lecteur russe ne connaît pas encore. Je n’ai jamais osé retraduire une oeuvre, mais j’admire l’exploit de la traductrice Elena Baevskaia qui est en train de revoir tout le cycle d’A la recherche du temps perdu de Proust. J’ai beaucoup de projets de traduction, notamment, je voudrais bien travailler sur un livre d’Alphonse Allais qui m’attire beaucoup par son humour un peu tragique et dont j’ai déjà traduit quelques nouvelles. En revanche, je ne sais pas traduire la poésie.

Russie Info : La traduction littéraire s’apparente-t-elle à de l’art ou de l’artisanat ?

Nadejda Buntman : Pour moi, il y a beaucoup plus de l’artisanat que de l’art. Le texte est une entité composée de sens et de forme ; on peut très bien comprendre le sens mais éprouver beaucoup de difficultés à trouver une forme convenable.

Les difficultés de traduction proviennent de l’asymétrie qui se manifeste à tous les niveaux de langue à commencer par la ponctuation jusqu’à la syntaxe.
La ponctuation française ne correspond pas forcément à celle de la langue russe. Par exemple, si le traducteur enlève les points d’exclamation dans un monologue et les remplace par des points, cela ne produira pas le même effet d’émoi ou de colère et la compréhension des personnages peut en être altérée. Et pourtant cela arrive souvent. Il y a même eu une traduction du Voyage au bout de la nuit de Céline dont la ponctuation très caractéristique avec l’emploi des points de suspension n’a pas été respectée par le traducteur.

Les jeux de mot à reproduire dans sa langue peuvent être également insolubles. Par exemple, dans Histoire de la musique en bande dessinée il y avait une image représentant une danseuse en tutu avec un balai et il a fallu se débrouiller pour trouver un seul mot russe pour balai et ballet.

Russie Info : Peut-on être complètement satisfait de sa traduction ? Les mots ne vous hantent-ils pas ?

Nadejda Buntman : A la première question je réponds "non". On peut peaufiner le texte jusqu’à l’infini. Et puis, les traductions vieillissent contrairement aux auteurs. Une nouvelle traduction de Phèdre de Racine par Nathalie Chakhovskaia est une merveille : avec un grand respect envers le poète classique elle a fait revivre la pièce à notre époque.

Je ne me réveille pas la nuit en pensant à un jeu de mot à traduire mais il est vrai que ça tourne dans la tête et ça vous vient dans le métro, quand vous lavez la vaisselle ou quand vous marchez dans la rue.

Russie Info : On dit que certains auteurs russes sont intraduisibles. Est-ce vrai pour certains auteurs français ? Quel auteur a été pour vous le plus difficile à traduire et pourquoi ?

Nadejda Buntman : Le plus difficile à traduire s’est avéré Georges Bataille, philosophe et critique littéraire, quand j’ai travaillé sur La Littérature et Le Mal, un recueil d’essais sur divers auteurs européens. Plusieurs écueils se sont présentés, entre autres, des citations cachées sans référence ou la polysémie de mots tels que "être" qui peut être à la fois substantif et verbe.

Avec les auteurs des siècles passés, il faut faire très attention bien sûr aux mots obsolètes ou qui ont changé de sens, mais le plus difficile, est de bien calculer l’épaisseur de la couche de patine que l’on rajoute et ne pas en faire de trop. Ainsi, pour le Buffon illustré, les rédacteurs nous ont proposé d’imiter le style de la Belle Epoque russe car la langue russe du XVIIIème siècle est trop archaïque.

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Petit Buffon illustré
2014

Russie Info : Vous avez traduit Astérix et Obélix. Quels choix avez-vous fait pour traduire les noms des personnages de cette bande dessinée en russe ?

Nadejda Buntman: Pour ce projet, j’ai collaboré avec Mikhail Khatchatourov qui, depuis, a traduit plusieurs autres auteurs des bandes dessinées. Nous avons établi tout un système de noms propres pour les Gaulois, les Romains et les Grecs car nous espérons continuer avec Astérix gladiateur et Astérix Légionnaire que j'ai traduits mais qui ne sont pas encore publiés.
L’essentiel est que cela fasse rire, comme par exemple "Bouketros" qui sonne grec et qui signifie en russe "bouquet de roses" ou "Boujenina" pour une plantureuse gauloise et qui signifie "porc rôti".

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Astérix aux jeux olympiques
2011

Russie Info : En Russie, comment se porte le marché du livre. Quelle est la demande actuelle pour les livres français ? Quels auteurs français marchent bien et pourquoi selon vous ?

Nadejda Buntman : La crise économique en Russie touche tous les domaines, y compris l’édition. Toutefois, les secteurs qui se portent le mieux sont la littérature jeunesse et la non-fiction. De l’avis des éditeurs, l’histoire, la sociologie et la psychologie attirent plus le lecteur contemporain que les romans. Aussi, les auteurs français comme Daniel Pennac ou Jean-Claude Mourlevat pour la littérature jeunesse sont recherchés. Les livres de Michel Pastoureau, historien médiéviste, avec notamment son livre sur le symbolisme des couleurs ou Thomas Picketty avec Le Capital au XXI siècle ont eu un grand succès.

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Boris Vian, Le goûter des généraux
1998

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Jean-Claude Mourlevat, La rivière à l’envers tome 1
2006

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