La poétesse russe Marina Tsvetaieva de retour chez elle

A Moscou, trois femmes ont fait revivre la vie et l’œuvre de la Russe Marina Tsvetaieva, une des plus grandes poétesses du siècle d’argent.

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Edwige Bergeron-Morf dans le rôle de Marina Tsvetaieva . Un spectacle créé par Emmanuelle Sacchet, Edwige Bergeron-Morf et Maya de Lacoste

"Marina Tsvetaieva nous a accueillis et à chacun, elle a parlé". Trois femmes et un homme qui ne se connaissaient pas ont été réunies par Marina Tsvetaieva. De ces rencontres imprévues est né un spectacle intimiste sur la vie et l’œuvre de la poète russe (Marina Tsvetaieva n’aimait pas le mot « poétesse »), dans sa maison-musée à Moscou.

"Elle joue avec nous"

Marina Tsvetaieva fascine. Son talent poétique, sa vie, son caractère de "femme à l’âme virile" comme l’écrivait Boris Pasternak.

Maya de Lacoste, professeur spécialisée dans le siècle d’argent de la littérature russe, estime depuis longtemps la poésie de Marina Tsvetaieva et son engagement total au service de son art :"J’admire sa passion absolue pour l’écriture qu’elle a placée au dessus de tout. Bien au dessus de sa vie de femme, de mère puisqu’elle a complètement délaissé ses enfants. Je l’admire pour cela et la déteste en même temps." "Un monstre qui ne savait pas faire autre chose que écrire. Et qui n’a jamais été trahie par l’écriture", ajoute t-elle.

Une soif d’absolu partagée par Edwige Bergeron-Morf, comédienne, qui a déjà travaillé les textes de Marina Tsvetaieva en France, et dont elle aime la force et le rythme. "Je suis sensible à la vie à travers les mots, explique t-elle. Je la rejoins dans cette soif d’être en lien avec l’âme, l’Art, tout ce qui dépasse la simple vie terrestre".

Emmanuelle Sacchet, scénographe, s’est attachée à mettre en place "une succession de détails au service des textes". "Marina est revenue dans sa maison. Elle joue avec nous, s’amuse et nous mène", confie t-elle. Une émotion bien connue par Florent Delporte, l’un des narrateurs et pianiste, qui ne se doutait pas en achetant un appartement à Vanves en région parisienne, que dans ses murs avait vécu la grande poétesse russe.

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Emmanuelle Sacchet,Edwige Bergeron-Morf, Maya de Lacoste et Florent Delporte
(de gauche à droite)

Marina Tsvetaieva Moscou-Paris, Aller-retour

"Ce spectacle a été cousu à la main. Chaque mot, chaque vers a été discuté."

Dans une grande simplicité de moyens, en accord avec l’austérité de sa vie, trois voix se répondent : celle de Marina Tsvetaieva jouée par Edwige Bergeron-Morf tour à tour torturée, amoureuse, perdue, celle de Maja de Lacoste qui chante, comme des berceuses, les poèmes mis en musique ou raconte la vie de la poète, et Florent Delporte alternant anecdotes et notes de piano.

Les spectateurs russes sont surpris : "Comment peut-on véhiculer autant d’émotion avec autant de simplicité ?" Derrière, c’est le travail pointilleux et créatif de scénographie d’Emmanuelle Sacchet, ponctuant le spectacle de vidéos, d’images projetées, parsemant son décor de détails symboliques de la vie de la poétesse telle que cette phrase rappelant ses angoisses, écrite au feutre noir sur des pommes de terre éparpillées sur le sol: "Ne m’enterrez pas vivante".

Le spectateur assis dans cette vieille maison moscovite se rappelle, cherche d’autres détails, et plonge immanquablement dans cette Russie du début du XX siècle pour rejoindre l’esprit tourmenté de Marina Tsvetaieva.

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Maya de Lacoste et Edwige Bergeron-Morf
pendant le spectacle

Une histoire russe

Considérée comme l'une des quatre plus grands poètes russes du 20ème siècle, parmi Anna Akhmatova, Osip Mandelstam et Boris Pasternak, Marina Tsvetaieva est adorée et détestée par ses lecteurs pour être une flamme, une souffrance, une obsession.

Née dans un milieu intellectuel en 1892 (son père est le fondateur du musée Pouchkine à Moscou), la vie mouvementée de la poète est pareille à celle de tous les Russes de son époque : malmenée par l’histoire. Témoin de la Révolution russe, elle vivra pendant cinq ans à Moscou dans une grande misère mais n’aura comme unique souci que celui d’écrire. Marina Tsvetaieva préfère le dialogue avec son âme que de s’occuper du quotidien. Frappée par la famine, elle perdra une de ses filles, la cadette de trois ans dont elle se disait agacée par « sa gloutonnerie et sa stupidité ». Marina Tsvetaieva est une femme, un écrivain, pas une mère. Son rapport à la maternité dérange. Sa fille ainée Ariadna, pourtant pleine d’admiration pour sa mère, écrira à l’âge de 6 ans dans ses carnets d’enfance : "Ma mère est très étrange. (…) Les mères admirent toujours leurs enfants et en général tous les enfants. Marina, elle, n’aime pas les petits enfants".

Amoureuse de son mari au premier regard, elle le trompe dans des relations charnelles ou platoniques auprès de femmes artistes, de jeunes poètes auxquels elle dédie des poèmes enflammés.

Marina Tsvetaieva connaîtra l’exil. Prague, Berlin puis Paris, avant de revenir en URSS en 1937 où sa fille ainée sera arrêtée et envoyée au goulag, son mari fusillé. Marina Tsvetaieva se suicidera en 1941 dans une petite ville de Tatarie, son dernier exil face à l’avancée de l’armée allemande en terre russe, laissant seul son fils adoré de dix neuf ans.

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Marina
Tsvetaieva

"Dans sa vie comme dans son œuvre, elle s’élançait impétueusement, avidement, presque avec rapacité vers le définitif et le déterminé ; elle alla loin dans cette voie et y dépassa tout le monde. Elle s’est réfugiée dans la mort en fourrant sa tête dans un nœud coulant, comme on la cache sous un oreiller." Boris PasternaK

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