La jeune génération russe serait fan de Poutine

Le 18 mars, les Russes se rendront aux urnes pour confirmer un quatrième mandat présidentiel pour Vladimir Poutine, âgé de 65 ans. Le journaliste russe Anton Troianovski s’interroge sur les contradictions et les motivations politiques de la jeune génération.

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Ekaterina Mamay, 20 ans, étudiante en journalisme. Photo: Ksenia Ivanova - The Washington Post)

"Ce que l'âme russe exige," dit Ekaterina Mamay, étudiante en journalisme "c'est qu'il y ait dans le pays un politicien fort qui ressemble à un tsar."

Lors de la prochaine élection présidentielle en Russie, l'étudiante de 20 ans qui sait que le journalisme dans son pays n'est pas libre, votera néanmoins pour réélire Vladimir Poutine.

Pour le Washington Post, le journaliste russe Anton Troiznovski est allé à Kurgan à la rencontre de jeunes russes.

A Kurgan - une ville de Russie d'environ 300 000 habitants le long du Transsibérien près de la frontière kazakhe, la "génération Poutine" n'est pas différente de celle rencontrée dans l'immensité de la Russie: la maturité sans mèche rebelle.

Les jeunes adultes russes d'aujourd'hui n'ont aucun souvenir de la vie avant Poutine, qui a prit le pouvoir pour la première fois il y a 18 ans. Certains sont descendus dans la rue pour protester, mais les chercheurs en sciences humaines disent que beaucoup d'autres ont grandi en l’acceptant. Les sondages montrent que Poutine bénéficie d'un plus grand soutien parmi les jeunes que dans le public en général.

Une jeunesse plutôt pro Poutine

Pour les yeux occidentaux, les jeunes Russes comme Ekaterina qui épousent certaines des valeurs libérales mais qui soutiennent Poutine, vivent dans un monde de contradictions. En fait, leur disposition à accepter ces contradictions aide à comprendre l'emprise de Poutine sur le pouvoir.

Selon un sondage réalisé en décembre par le cabinet de sondage indépendant Levada Center, 81% des adultes approuvent Poutine comme président - dont 86% des Russes âgés de 18 à 24 ans. Parmi ce groupe d'âge, 67% ont dit à Levada qu'ils pensaient que le pays allait dans la bonne direction, comparativement à 56% du grand public.

Plutôt que de s'attarder sur la répression exercée par Poutine sur ses adversaires, les jeunes Russes tirent un sentiment de liberté personnelle des acquis dont ils jouissent - Internet majoritairement ouvert, un marché du travail accessible à tous et des frontières ouvertes.

La jeune génération la plus connectée de l'histoire russe, aide maintenant Poutine à consolider son autorité. Pourtant beaucoup d'entre eux rejettent la télévision d'Etat comme organe de propagande, mais n'en répètent pas moins le principe central: la Russie a besoin de Poutine pour résister à l'agression américaine.

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Une des rues de Kurgan
(Ksenia Ivanova -The Washington Post)

Conserver ses acquis

Et peut-être le plus important, ces Russes semblent façonnés par une histoire collective qu'ils n'ont jamais connue - par la crainte d'un retour des années 90 frappées par la crise ou de l’étouffement de l'ère soviétique.

"Nous savons déjà tout sur lui", a déclaré Pavel Rybin, 20 ans, étudiant en gestion événementielle, à propos de Poutine. "Si maintenant les gens l'élisent à nouveau, tout sera calme et tranquille."

Les jeunes Russes ont fait la une des journaux l'année dernière pour avoir formé l'épine dorsale de milliers de manifestations de rue soutenant le leader de l'opposition Alexeï Navalny, inspirées par les vidéos YouTube de l'activiste anti-corruption mettant en avant des méfaits présumés. Mais les analystes mettent en garde en disant qu'il est faux de considérer ces manifestations comme le signe d'une vague de colère anti-Poutine qui rappelle le printemps arabe.

"Il n'y a pas une masse critique de personnes exigeant un changement radical", écrivent les politologues Ivan Krastev et Gleb Pavlovsky ce mois-ci pour le Conseil européen des relations étrangères.

"Contrairement aux fantasmes occidentaux, les Russes de moins de 25 ans sont parmi les groupes les plus conservateurs et pro-Poutine de la société".

Contradictions et paradoxes

Les histoires personnelles des trois jeunes de Kurgan permettent d’expliquer pourquoi ils votent pour Poutine sur un mélange d'espoir, de résignation et de peur.

Leur raisonnement commence par un sentiment viscéral de peur lié à un passé plus sombre et plus pauvre.

"Dans les années 90 - avant que Poutine n'arrive au pouvoir - l'anarchie à Kurgan était telle que des habitants innocents pouvaient être tués simplement parce qu'ils étaient assis à une mauvaise place dans un bus ou dans un cinéma", raconte Ekaterina d’après ce que sa grand-mère lui disait quand elle était petite.

Plus tard, elle se rappelle que son père - un pompier - a dit à son grand-père:"Je vis mieux que toi, et j'espère que mes enfants vivront mieux que moi." Ekaterina dit qu'elle a maintenant le même espoir pour son avenir dans la Russie de Poutine.

"Ce seront probablement de petites améliorations. Mais c'est mieux que si une personne inconnue (autre que Poutine) arrive au pouvoir et n’est pas capable de maintenir la stabilité ", affirme Ekaterina.

Ekaterina veut être journaliste, pourtant, elle dit que la presse en Russie n'est pas libre. Elle suit les informations sur Meduza, un site d'information en langue russe qui a fui en Lettonie, qui critique fréquemment Poutine.

"Les médias privés vendent leurs reportages au plus offrant, tandis que la télévision d'Etat est assimilée à de la propagande gouvernementale", dit-elle.
"C'est probablement comme ça que les médias fonctionnent partout. Ils essaient de nous donner une piètre opinion de l'Amérique. Je pense qu'en Amérique, ils font de même, essayant de faire croire aux gens que les Russes sont mauvais."

C'était Poutine, quand Ekaterina était petite, qui a forcé certains des hommes les plus riches de la Russie à céder le contrôle des principaux réseaux de télévision du pays. Mais elle ne blâme pas le président pour l'atmosphère médiatique étouffée de la Russie. En fait, elle a récemment trouvé un moyen de pratiquer le métier qu’elle a choisi. Elle a rejoint le fan club des jeunes de Vladimir Poutine en tant qu’attaché de presse.

"Que tout continue comme maintenant"

Shaburov, l'entrepreneur de 18 ans, est récemment arrivé de la campagne à Kurgan, où il a d'abord essayé de joindre les deux bouts en livrant des sushis et des pizzas, et en travaillant comme chauffeur de taxi. Son dernier projet s'appelle "crowd investing", et il espère déménager à Moscou pour profiter des plus grandes opportunités qu’offre la capitale.

Il dit se rendre compte que la Russie offre à ses citoyens moins de libertés que les pays occidentaux et que Poutine est peut-être responsable de cela. Mais il préfère se concentrer sur les libertés qu'il a, comme la possibilité de démarrer une entreprise et de voyager à l'étranger.

"Il y a des emplois. Tu peux faire ce que tu veux. Vous pouvez voyager où vous voulez", a déclaré Shaburov. "Les frontières sont toutes ouvertes devant vous - et cela me rend vraiment heureux."

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Shaburov, l'entrepreneur de 18 ans
The Washington Post

Shaburov a dit qu'il a regardé les vidéos de Navalny soulignant la corruption apparente du gouvernement. Il a dit avoir été contrarié de voir des fonctionnaires voler l'argent public en plein jour et de voir des "grands-mères et des enfants" traînés par la police anti-émeute à cause des rassemblements de Navalny.

"Mais compte-tenu de l'histoire tumultueuse de la Russie, ce n'est pas le moment pour un leader non testé comme Navalny", explique t-il.
"Faire un changement pourrait conduire à l'effondrement du pays. Si on regarde en arrière et on voit ce qui s'est passé, il vaut mieux que tout continue comme maintenant."

Le sentiment que les choses étaient bien pires - et pourrait encore s'aggraver - est une caractéristique déterminante de la génération Poutine, affirment les chercheurs.

La peur de l’avenir

Dans une étude sur plus de 6 000 étudiants universitaires russes l'année dernière, 80% des répondants ont déclaré, comme Ekaterina, avoir plus d'opportunités que leurs parents. Dans le même temps, une nette majorité a déclaré s'inquiéter d'un avenir incertain et de la menace d'une nouvelle guerre mondiale.

Selon les auteurs de l'étude menée par le Laboratoire d'études politiques de l'École supérieure d'économie de Moscou, ce sentiment d'amélioration du sort et de la peur de l'avenir renforce l'attrait du statu quo personnifié par Poutine. Plus de 47% des étudiants interrogés ont déclaré qu'ils voteraient pour Poutine à l'élection présidentielle, contre 7% pour Navalny.

"Poutine est celui qui a dirigé le pays depuis qu’ils ont une conscience politique, et leurs vies se portent bien", a déclaré la responsable du laboratoire, Valeria Kasamara, qui a dirigé l'étude. "Ils pensent ainsi: Nous ne savons pas comment cela va se passer avec quelqu'un d'autre, mais sous Poutine, les choses vont bien. "
(…)

Le théâtre communautaire où Rybin travaille a été refait à neuf l’année dernière et compte maintenant environ 500 sièges grâce à un programme de développement régional ordonné par Poutine.
Mais pour Rybin, la plus grande réussite de Poutine est de garder la Russie en sécurité. "Il a empêché la guerre en Ukraine, afin qu’elle ne s'étende en territoire russe."
(…)

Rybin dit s’informer sur les événements actuels via la télévision publique russe, qui, selon les chercheurs, continue d'influencer de nombreux jeunes Russes même s'ils regardent moins la télévision que leurs aînés. Ainsi, Rybin déclare qu'il n’a rien entendu à propos des allégations selon lesquelles la Russie aurait interféré dans les élections présidentielles américaines de 2016.

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Pavel Rybin, 20 ans
Washington Post

Le statu quo

Tout le monde n'est pas convaincu de la permanence des opinions pro-Poutine des jeunes Russes. Le journaliste Alexey Dedov, qui enseigne le journalisme télévisé à l'université locale et travaille pour le bureau de la radio d'Etat Rossiya 1 de Kurgan, a déclaré qu'il pensait que de nombreux jeunes se présentaient comme des sympathisants du Kremlin par simple posture.

"Le patriotisme est une tendance en ce moment", a déclaré Dedov. "Dès que la tendance changera, je pense qu'ils changeront aussi."

Mais l'acceptation du statu quo par les jeunes Russes va au-delà de leur choix de vote. Pour des gens comme Rybin, Shaburov et Ekaterina, la stratégie de "démocratie dirigée" du Kremlin depuis des années - créant l'apparence d'une liberté politique malgré une réalité de plus en plus autoritaire - semble fonctionner.
(...)

Pour les jeunes militants de Navalny à Kurgan, les partisans de Poutine vivent avec des œillères. Ils disent que les gens qui soutiennent Poutine parce qu'ils craignent le pire, devraient reconnaître qu’accepter le statu quo signifie que les choses ne feront qu'empirer.

"Les Russes ne comprennent tout simplement pas que tout est terrible et qu’il est possible de le corriger", déclare l'un des volontaires de Navalny, Nikita Ilyin, 19 ans.

L'économie de la Russie stagne depuis 2008 à un rythme de croissance de 1% par an et certains analystes prédisent que la répression du Kremlin sur la dissidence politique s'intensifiera après les élections.

Shaburov, cependant, ne voit aucun changement majeur à l'horizon. Né quelques mois avant que le leader ne soit au pouvoir, le jeune garçon déclare :

"Une présidence de Poutine à vie, pourrait bien être meilleure qu'une embardée dans l'inconnu."

Puis : "Je pense que ce sera comme à Cuba, Fidel Castro, jusqu'à la mort".

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