La culture au beau fixe entre la France et la Russie

Collaborations riches et fructueuses entre la Russie et la France. En témoignent les prêts d’œuvres entre les plus grands musées russes et la Fondation Louis Vuitton, et la succession d'expositions qui voyageront entre les deux pays.

Yves Klein. ANT 104, Anthropométrie sans titre. 1960. Collection Fondation Louis Vuitton, Paris

Les expositions d’envergure se poursuivent entre la France et la Russie : après l’énorme succès de l’exposition parisienne "Les icônes de l’art moderne : la Collection Chtchoukine" à la Fondation Louis Vuitton à Paris en 2016-17, le musée d’Etat des Beaux-Arts Pouchkine réunit pour la première fois en Russie cette collection dans une exposition un peu différente intitulée : Chtchoukkine : Biographie d'une Collection.

Au même moment, le musée expose des œuvres choisies d’art contemporain provenant de la Fondation Louis Vuitton tandis que le Musée de l’Ermitage présente actuellement au public la collection des frères Morozov avant que cette dernière ne s’exporte hors les murs à la Fondation Louis Vuitton en 2020.

Des œuvres d’art moderne contemporain exposées pour la première fois en Russie

La Fondation Vuitton présente à Moscou, au musée d’Etat des Beaux-Arts Pouchkine, une série d’œuvres d’art de son catalogue intitulée "La Collection de la Fondation Louis Vuitton, un choix" (19 juin – 29 septembre 2019). Située dans la galerie d’art de l’Europe et de l’Amérique des 19ème et 20ème siècles du musée, l’exposition comporte 65 d’œuvres d’art moderne et contemporain de 1947 à nos jours.

Certaines œuvres considérées comme emblématiques de l’après-guerre, comme la Grande Femme II d’Alberto Giacometti ou la toile bleue Anthropométrie d’Yves Klein, côtoient des œuvres spectaculaires des ces dernières années comme l’installation de Christian Boltanski "Animitas" (2014), une vidéo de voyage, véritable odyssée sonore et visuelle de Pierre Huyghe "A Journey That Wasn’t" (2005) ou encore "La balade de Trotski" (1996) de Maurizio Cattelan, représentant un cheval empaillé suspendu à un harnais au-dessus de l’escalier du musée. Cette œuvre devenue une icône de la fragilité de l’homme, fait déjà l’objet d’un vif débat chez les internautes russes.

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Animitas
Christian Boltanski

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La balade de Trotski
de Maurizio Cattelan

La collection de la famille Chtchoukine réunit pour la première fois à Moscou

Au même moment, dans le bâtiment principal du Musée, se tient une exposition consacrée à la collection de la famille Chtchoukine et à l’histoire de sa formation. L’exposition tente ainsi de retracer le parcours de cette famille exceptionnelle de collectionneurs à travers la personnalité des frères et du contexte historique et culturel de l’époque. Quatre des six frères de la famille, Piotr, Sergueï, Dmitry et Ivan, possédaient une formidable intuition artistique. Si Sergueï, est le plus célèbre en tant que collectionneur, c’est Ivan le frère cadet, alors établi à Paris, qui l’initie en même temps que Piotr à l’art français de la fin XIXème début XXème siècle.

Après avoir commencé à collectionner quelques œuvres d’artistes impressionnistes et symbolistes, Ivan délaisse l’art français au profit de maîtres européens des XVI – XVIIème siècle. Sergueï lui racheta alors quelques toiles d’impressionnistes dont "le portait d’Antonin Proust" d’Edouard Manet. Piotr, lui, fut également attiré par le nouvel art français mais sa passion fut passagère. Piotr s’intéressa à l’art asiatique puis à l’histoire de son pays et collectionna de nombreux objets de l’art et de la vie russe comme des portraits, des icones, des tissus, des vêtements ecclésiastiques, des manuscrits.

Il fonda le musée d’Antiquité russe et orientale et vendit à Sergueï ses plus belles peintures impressionnistes et symbolistes dont un "Nu" de Renoir. Après la mort de Piotr en 1912, tous ses objets furent transférés au Musée Historique.

Dmitry s’est consacré à la visite des musées, des galeries et des ventes aux enchères après avoir quitté l’affaire familiale. Il s’est passionné pour les maîtres hollandais du XVIIème et les objets de cette époque ainsi qu’aux artistes-peintres français du XVIIIème siècle. Il fit don de partie de sa collection au musée Roumiantsev de Moscou (alors situé dans la Maison Pachkov). Après la révolution, il resta en URSS et devient conservateur adjoint du premier Musée de Peinture Ancienne.

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Les Gauguin et Van Gogh
Photo Cécile Pailheret

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Paul Gauguin
Musée des Beaux-Arts Pouchkine

La collection de Sergueï, qui émigra à l’été 1918, fut saisie par l’état Bolchevique en novembre de la même année, puis divisée entre le musée des Beaux-Arts Pouchkine et le musée de l’Ermitage après la Seconde Guerre mondiale. Cette collection se retrouve ainsi symboliquement réunie en un seul lieu.
Le symbole est d’autant plus fort que le musée est situé tout à côté du palais qui appartenait à Sergueï Chtchoutkine où le mécène exposait ses toiles. Malheureusement, ce palais est actuellement un site du ministère de la Défense et ne peut être visité.

En plus des 104 œuvres de la collection déjà présentes au musée des Beaux-Arts Pouchkine, vont s’ajouter 60 toiles prêtées par le musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg. Parmi elles, figure "la Danse" que Sergueï Chtchoukine avait commandée à Matisse en 1910 et qui n’avait pas été présentée à l’exposition organisée à la Fondation Vuitton. Un mur composé de 13 toiles, 12 de Gauguin et une de Van Gogh regroupées telle une iconostase, fait partie des moments forts de l’exposition.

André-Marc Delocque-Fourcaud, petit-fils français de Sergueï Chtchoukine et principal artisan de l’exposition sur la collection Chtchoukine à la Fondation Louis Vuitton en 2016-2017 en est le commissaire associé. Ce descendant de l’illustre mécène, qui a passé sa carrière dans l’administration des biens culturels en France, avait réalisé son rêve en présentant en France la collection de son grand-père. Lors de l’inauguration de l’exposition le 18 juin dernier, il reçu, ainsi que sa femme, un passeport russe lui conférant ainsi la citoyenneté russe.

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La danse
de Matisse

La collection des frères Morozov réunit pour la première fois à Saint-Pétersbourg

Toujours dans un mode d’échange, le musée des Beaux-Arts Pouchkine a prêté au musée de l’Ermitage ses chefs-d’œuvre ayant appartenu aux frères mécènes et philanthropes Ivan et Mikhaïl Morozov pour réunir, pour la première fois, leur collection autour d’une grande exposition qui leur est consacrée "Frères Morozov : grands collectionneurs russes" (21 juin- 6 octobre 2019).

2020 : La Fondation Louis Vuitton poursuit son cycle d’exposition en collaboration avec les principaux musées russes

A l’automne 2020, la Fondation Louis Vuitton accueillera cette collection d’art moderne française et russe constituée par les frères Morozov. Seront présentées des œuvres de Cézanne, Van Gogh, Derain, Bonnard et Picasso que des peintures de l'avant-garde russe provenant des collections du Musée de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg, du Musée des Beaux-Arts Pouchkine et de la Galerie Tretyakov.

A la différence de Sergueï Chtchoutkine, les frères Morosov avaient acquis des œuvres de peintres russes tels que Mikhail Larionov et Natalia Gontcharova. Leur collection avait connu le même sort que celui de la famille Chtchoutkine : confisquées après la révolution bolchevique, les œuvres avaient été réparties entre le musée des Beaux-Arts Pouchkine à Moscou et le musée de l’Ermitage pour les artistes français et étrangers, et la galerie Tretyakov concernant les artistes russes.

Longtemps, les peintures de ces collectionneurs sont restées cachées dans les entrepôts des musées. Quelques mois après la mort de Staline, des toiles de Renoir, Monet, Degas et Pissaro ont été exposées au musée des Beaux-Arts Pouchkine. Puis pendant la période du "dégel", les peintures des artistes français, encore entreposées, furent accrochées dans les salles des musées sans aucune information sur leur origine. Il faudra attendre les années 1990 pour que le public apprenne l’histoire de ces collections et l’identité des collectionneurs.

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Coin de jardin à Montgeron, Claude Monet
Musée de l’Ermitage

La France et la Russie rendent hommage aux collectionneurs

Cette exposition marque une nouvelle étape dans les relations entre la Fondation Louis Vuitton et les principaux musées russes. Débutée en 2015 avec l’exposition "Les clés d’une passion", l’étroite collaboration avec entre la Fondation Louis Vuitton, l'Ermitage, le musée des Beaux-Arts Pouchkine et la galerie Tretyakov, s’est poursuivie en 2016 avec l’exposition "Icônes de l’art moderne" qui eut un succès retentissant.

A l’issue de l’exposition parisienne en 2020, la collection des frères Morozov sera présentée au public moscovite tandis que la collection de la famille Chtchoukine sera, elle, présentée à Saint-Pétersbourg, achevant ainsi un cycle d’expositions sur ces collectionneurs, marchands et mécènes russes, véritables visionnaires de l’art moderne du début du XXème siècle et grands artisans du succès des artistes.

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