La communauté russe en France est "éclectique"

Rencontre avec Elena Iakounina, rédactrice et fondatrice de l’Observateur russe, unique journal franco-russe en France.

russie-immigration-russe-tradition-france-famille
A l'angle du quai Branly et de l'avenue Rapp, le Kremlin va faire construire une cathédrale orthodoxe. Le complexe comprendra un centre paroissial, une école bilingue franco-russe, un centre culturel et, bien sûr, une église coiffée de cinq bulbes dorés.

Iakounina.JPG
Elena
Iakounina

Elena Iakounina a créé l’Observateur russe en 2009 pour la diaspora installée en France. Il s’agit du seul journal franco-russe qui existe à Paris.
Avant cela, elle a travaillé comme rédactrice à la Pensée russe, le plus ancien journal en langue russe publié en Europe créé en 1947 à Paris. C’était l’hebdomadaire papier incontournable de la diaspora russe en France. Le siège social est depuis 2008 à Londres.
Dans la ligne de la Pensée russe, L’Observateur russe donne des informations pratiques et culturelles sur la France en langue russe.

Russie Info : Qu’est ce que l’Observateur russe ?

Elena Iakounina : L’Observateur Russe est un site web en russe destiné à la diaspora russe en France. Nous parlons des Russes en France mais aussi des derniers évènements qui marquent la société française. Nous n’évoquons pas l’actualité de la Russie car étant en France, nous sommes mal placés pour en parler. Par contre, nous avons de nombreux lecteurs en Russie. La France est un pays qui attire toujours les Russes, pour sa culture, son histoire, son art de vivre… Chaque Russe a envie d’être au moins un jour dans sa vie à Paris.

Russie Info : Quand êtes-vous arrivée en France ?

Elena Iakounina : J’ai quitté la Russie en 1985, quand c’était encore l’URSS. Mon mari travaillait alors avec l’Unesco et avait obtenu un contrat à Paris pour une durée reconductible de trois ans. En France, j’ai découvert pour la première fois le monde occidental avec ses supermarchés, ses chéquiers. C’était une surprise. Un véritable choc culturel pour nous qui étions appelés les Soviétiques. Les premières années étaient dures, il fallait s’adapter à un mode de vie qui nous était étranger.
Avec l’arrivée des années 1990 en Russie, période de transition difficile pour le pays, nous avons décidé de rester en France. Les enfants sont nés et ont été scolarisés ici. Aujourd'hui, j’ai la nationalité française, et après trente ans de vie dans une petite ville près de Paris, ma passion pour la France ne m’a pas quittée.

Russie Info : Comment est composée la diaspora russe en France ?

Elena Iakounina : Elle n’est pas homogène. La première vague de la diaspora russe a commencé après la révolution de 1917, avec l’exil de Russes blancs en France.
Ensuite, elle s’est agrandie avec ceux qui, pendant la Seconde Guerre mondiale se sont retrouvés sur les territoires occupés ou qui ont été internés dans les camps, et qui avaient peur de rentrer ensuite en Russie et d'être envoyés dans les camps staliniens.
La troisième vague, lors des années 1970-1980 est constituée des dissidents et opposants au régime.
Enfin, la dernière est celle que nous appelons la migration économique. Ce sont des jeunes qui viennent travailler dans des entreprises françaises. Il y a beaucoup d’informaticiens, de scientifiques qui travaillent pour le CNRS ou des instituts de recherche. Il y a également beaucoup d’étudiants avec une prédominance de filles.
Ces derniers, de façon générale, repartent en Russie à la fin de leurs études.

Il y a aussi beaucoup de femmes russes qui ont épousé des Français. Ces dernières sont très énergiques dans la diaspora car elles organisent des écoles russes, le samedi ou le mercredi, afin que les enfants apprennent à lire et à écrire le russe et aient une connaissance de la littérature et de l’histoire de leur pays d’origine.
Pour cela, elles créent systématiquement des associations. Dans chaque village de France où il y a des femmes et des enfants russes, il y a une association russe.

Russie Info : Savez-vous combien de Russes vivent en France ?

Elena Iakounina : Il est difficile d’avoir une idée du nombre de Russes en France car il n’y a pas de recensement et ces derniers ne sont pas obligés de se déclarer au consulat. On annonce des chiffres vagues entre 200 000 et 500 000 Russes, ce qui ne veut rien dire.

Mais vous savez, même s’il y a des rassemblements, la communauté soudée russe n’existe plus. Cela signifie qu’il y a trop de disparités dans la diaspora entre les individus pour la définir comme une communauté. Les riches Russes qui vivent dans le sud du pays et qui ont de belles villas n’ont rien à voir avec les étudiants, les dissidents, les chercheurs ou avec les premières générations issues des vieilles familles. Il y a des petits noyaux.

Russie Info : La tradition est-elle néanmoins maintenue depuis les premières générations ?

Elena Iakounina : Le noyau dur de la communauté russe, venu après la Révolution, est composé de familles très connues comme les Obolensky, Golytzine, Tolstoy, Korniloff. Mais les descendants ne parlent plus russe car c’est déjà la quatrième génération. Certaines familles, comme les Cheremetiev ou les Trubetskoy, et les Chakovskoy essaient cependant de consolider les traditions et de rassembler les descendants de l’ancienne génération autour de fondations ou d’associations.

D’autres, comme les descendants de Stolypine par exemple (Premier ministre de l'empereur Nicolas II assassiné en 1911, ndlr) ne parlent plus russe. Les Stolypine, comme les Demidoff ou les Ouvarov, ne font pas partis de la communauté et vivent comme des Français de souche. D’une génération à l’autre, la langue s’oublie petit à petit.

Russie Info : Ces dernières générations de Russes en France se sentent-elles concernées par la politique de la Russie ?

Elena Iakounina : Les Russes en France s’informent, lisent et suivent à la télévision l’actualité russe, notamment les problèmes entre la Russie et l’Ukraine. Sur ce sujet, pour nous qui sommes installés quasiment depuis une génération en France, nous considérons qu’il s’agit d’un même peuple, ce sont des pays frères donc nous sommes forcément concernés par cette affaire. Nous organisons des rassemblements pacifiques pour l’arrêt des hostilités en Ukraine, des soirées littéraires Russie–Ukraine dédiées à la paix et à l’amitié entre les deux pays.

C’est difficile de parler pour tout le monde, mais les rassemblements pour la paix sont une façon de soutenir les initiatives russes pour mettre fin à la guerre. C’est un sujet de conversation important qui fait vite débat ici. Je ne connais cependant pas la position des intellectuels russes comme Boris Akounine (écrivain russe installé en France, auteur de nombreux romans policiers historiques, ndlr) qui ne se prononce pas en France sur ce sujet. En général, les intellectuels défendent davantage l’Ukraine avec l’approche de l’autodétermination des peuples.

Russie Info : Dans le contexte politique actuel, la Russie est très critiquée en France. Comment est-ce vécu par les Russes vivant en France ?

Elena Iakounina : La russophobie est très forte dans les médias français. Et il est vrai que cela a un impact sur la population. Personnellement, je n’ai pas senti de changement dans mes relations. Mais, à cause de la façon dont la Russie est traitée dans les médias, je sais que certains Russes, arrivés depuis peu en France, éprouvent de la vulnérabilité. Ils sentent de l’animosité envers eux.

C’est regrettable mais en France, il y a une pensée unique concernant la Russie. Les Occidentaux ont beau connaitre l’histoire et la culture du pays, ils ne connaissent pas la vie quotidienne des Russes et ne savent pas comment cela se passe en Russie. Il n’y a d’ailleurs pas de reportages ou de documentaires sur la Russie, ou très peu, contrairement à d’autres pays.

Le site de L’Observateur russe ICI

Retrouvez RUSSIE INFO sur Facebook et Twitter

0


0
Login or register to post comments