La campagne présidentielle française vue de Russie

À quelques jours du premier tour, dimanche 23 avril, les Russes continuent de suivre avec intérêt la houleuse campagne présidentielle française. Et pour cause, ils voient en elle une voie de réconciliation avec l’Europe.

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Photo Claire Dufay

“Une véritable lutte politique”, “une première dans l’histoire de la Ve République”, “une course de moins en moins prévisible”, tels sont les qualificatifs attribués à la campagne présidentielle française par les médias russes ces dernières semaines. Cette campagne aux nombreux rebondissements est régulièrement relayée en Russie par la presse et commentée sur les réseaux sociaux.

"Je suis jalouse des Français"

Face à ce suspens total, certains y voient la preuve d’une vraie lutte politique qui n’existe pas ou plus en Russie.
C’est le cas de Natasha, professeur de français et interprète : "c’est intéressant de voir cette lutte politique qui donne des résultats inattendus. Cela nous prouve que les élections sont réelles et non figuratives".

Une situation qui la renvoie à la propre situation politique russe : "Il n’y a pas de suspense chez nous. Regardez la dernière manifestation en Russie où des jeunes ont été arrêtés. J’ai l’impression que nous sommes retournés au passé. Ici, personne ne peut rien changer. Chez vous, les gens sont passionnés, manifestent et personne ne les arrête".

"Je suis jalouse de cette passion, de cette activité. J’aimerais qu’on puisse, nous aussi, exposer nos opinions", regrette t-elle.

Sur les affaires de corruption qui ont entaché la campagne, Natasha pense que les politiciens sont les mêmes partout. Ce sont les institutions qui font fonctionner le pays. Et souligne que "ce qui est reproché à François Fillon n’est rien du tout par rapport aux affaires qui touchent Medvedev !".

Maria, également professeur, n’a pas ce même optimisme sur la France et elle voit dans les affaires des points communs néfastes entre la Russie et la France : “C’est la même chose en France et en Russie” en ce qui concerne la course à la présidence.
“Les hommes politiques se connaissent bien les uns les autres, même s’ils appartiennent à des partis différent. Et quand la lutte pour le pouvoir commence, ils n’hésitent pas à laver leur linge sale en public”.

En Russie, on parle régulièrement de guerre de “kompromat”, terme utilisé pour désigner les éléments compromettants dévoilés sur tel ou tel candidat pour entacher sa réputation et réduire ses chances d’être élu.

La chaîne Perviy Kanal publiait ainsi récemment un article dont le titre annonçait : “Comment la France survit à ces élections, où tous les candidats sont sujets à des éléments compromettants ?”.

“En définitive, les électeurs sont frustrés et n’ont aucune envie de choisir entre le pire et le moins pire”, continue Maria. “Résultat, beaucoup de mes amis en France ne veulent pas aller voter, tout comme nous ne voulons pas voter en Russie. Mais nous y allons quand même, histoire de ne pas gâcher notre bulletin…”.

Une campagne française à travers le prisme russe

Lorsqu’on les interroge, une grande majorité de Russes semble analyser cette élection présidentielle française et ses candidats principalement en fonction de ce que ces derniers pensent du Kremlin.

Ainsi pour Serguei, historien, “Fillon et Le Pen sont les deux candidats qui attachent la plus grande importance à une amélioration des relations avec la Russie. Et c’est d’ailleurs ce qui leur vaut une plutôt bonne notoriété en Russie."
"Le scandale de corruption, qui a miné la réputation de Fillon en France, n’a pas eu d’effets si négatifs en Russie”, ajoute-t-il.

Le candidat du parti socialiste, Benoît Hamon, qui montre de son côté plus de méfiance envers un rapprochement franco-russe, est de fait plus absent dans les médias russes. Lorsqu’il est mentionné par l'agence de presse étatique RIA Novosti, ce sont dans des termes peu élogieux : “Le candidat du parti socialiste incarne la position anti-russe de la gauche française".

Hamon est surtout connu en Russie pour “ses critiques envers la politique du Kremlin”, précise de son côté le journal russe RBK.

Cependant, les Russes restent méfiants face aux déclarations pro russes des uns et des autres depuis Trump et ses volte-face récentes.

Ainsi, dans une récente interview au Figaro, François Fillon a déclaré que la Crimée était un territoire historiquement russe. La presse russe a immédiatement relayé l’information. Mais sur les réseaux sociaux, peu d’internautes louent cette prise de position et beaucoup exposent leurs doutes.

Leonid s’exclame ainsi sur VKontakte, le Facebook russe: "C'est juste une campagne. Tout le monde veut s’accaparer les leaders et gagner. Mais après la victoire, ils changent immédiatement d’avis."
Ou encore Vladislav : "Pour l'élection, ils font tous des progrès réels. Une chose dont je me désole est qu'après la victoire, l'esprit se perd de nouveau..."
Ils posent ainsi la question de savoir en quoi "draguer" les Russes pourrait les aider à obtenir la victoire…

Critiques et moqueries

De fait, dans les réseaux sociaux, les Russes se moquent aussi des candidats français. Et même Marine Le Pen, qui est pourtant la plus écoutée des Russes, n’y échappe pas.

““[Le nouveau président pourrait être] une pâte, un pielmini (ravioli sibérien, ndlr), un pirojok (pain à la viande ou aux légumes, ndlr), tout sauf Marine Le Pen !”, s’exclame un internaute sur Twitter, tandis qu’un autre estime que la France pourrait être sur le point de “voter pour des fascistes”.

Emmanuel Macron a lui aussi récemment occasionné quelques railleries après avoir déclaré qu’il “forcerait Poutine à le respecter” s’il était élu. Sur Twitter circule une parodie des premiers vers d’Eugène Onéguine [œuvre phare de Pouchkine, NDLR] le concernant :
"Macron (Mon oncle dans la vraie version) a d'excellents principes.
Depuis qu'il se sent mal en point,
Il exige qu'on le respecte."

Un scrutin important pour la Russie

Si les candidats divisent l’opinion publique, une certitude la rassemble: “Les élections françaises, comme américaines, sont les plus importantes pour Moscou”, affirme Serguei, historien.

“Les élections de 2017 sont difficilement prévisibles avec la montée de Marine Le Pen, la victoire de Donald Trump aux Etats-Unis et le Brexit. Et puis la France est un acteur clé dans le système européen de sécurité, et sa position influence inévitablement la relation qu’entretien l’Europe avec la Russie”.

Pour beaucoup, ces élections représentent l’occasion rêvée de raviver les liens entre Paris et Moscou, liens affaiblis depuis 2014 par la crise ukrainienne et les sanctions européennes.

Je suis peut-être naïf, mais comme beaucoup de gens je pense que les intérêts communs de la Russie et de la France devraient être prioritaires aux intérêts européens et transatlantiques”, témoigne Alexandre, employé dans le domaine du tourisme. “Nous sommes extrêmement liés par l’histoire et la culture”.

Une opinion que partage l’historien. “Le plus important est de trouver un moyen de sortir de l’impasse dans laquelle se trouvent nos deux pays”, assure-t-il.

Il est indispensable de trouver les moyens d’échapper à une nouvelle Guerre Froide, aux sanctions et à une course aux armements”, dit-il avant de conclure : “Si la nouvelle administration française cesse de considérer la Russie comme un pays perdant de la guerre froide et tient compte de nos intérêts nationaux, alors nous pourrons faire de l’égalité et de la confiance les bases de nos relations”.

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