"La beauté de l’abominable": Baudelaire revisité à Moscou

Une jeune réalisatrice russe a adapté la biographie de Charles Baudelaire en un spectacle singulier.

Depuis sa fondation en 1977, le Théâtre de Sud-Ouest (Téatr na Yougo-Zapadé) est reconnu à Moscou pour son style particulier, marqué par un esprit expérimental et expressif. Les décors minimalistes, le rôle maximalisé de la lumière, le jeu très émotionnel des comédiens et la proximité du public qui parfois participe même à la création des spectacles, caractérisent le style de ce théâtre.

C’est ainsi que travaille le fondateur du théâtre, le réalisateur Valéry Béliakovitch, et son élève Natalia Boukhaltzeva qui présente aujourd’hui son spectacle "La beauté de l’abominable" sur la vie de Charles Baudelaire, qui sera joué du 5 au 9 juin.

Cette jeune réalisatrice russe choisit des sujets non seulement émotionnels mais aussi mystiques, et ce spectacle est son deuxième travail fait à partir d'une "matière française".

ENTRETIEN avec Natalia Boukhaltzeva

Russie Info : Vous venez de mettre en scène "Huis clos" de Sartre, puis maintenant une pièce sur Baudelaire. Est-ce que vous avez un lien particulier avec la France ?

Natalia Boukhaltzeva : Pas du tout, je ne l’ai même jamais visitée. Pourtant, ces auteurs m’attirent beaucoup par leur manière de traiter la liberté et en particulier la liberté de choix.

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Adaptation de Huis clos
Sartre

Sartre a écrit : "La vie n'a pas de sens en soi, c'est à moi de donner un sens à ma vie", et c’est ce que font ses personnages dans Huis clos. C’est aussi ce que Baudelaire a fait. Voici un homme inouï avec un destin étonnant !

Russie Info : Est-ce que Baudelaire est connu en Russie ?

Natalia Boukhaltzeva : Pas vraiment… J’ai réalisé un mini sondage parmi 20 personnes rencontrées dans la rue et seulement deux d’entre elles connaissaient Baudelaire, dont une qui a dit qu’il était un peintre.

Cependant les spectateurs ne vont pas seulement regarder ce qu’ils ont lu. De plus, ma pièce n’est pas une biographie au sens littéral, bien qu’il y ait des personnalités historiques comme la mère et le beau-père du poéte, Jeanne Duval et Antoine Arondel.

Mais c’est avant tout une histoire sur les sources de la création et sur les raisons qui amènent un homme à choisir son chemin. Jeanne et Antoine sont des personnages mystiques qui jouent avec les âmes humaines. Ils comprennent que Baudelaire est un génie et "l'aident" à faire son choix entre le bien et le mal. Je pense que le problème de choix est une question éternelle, et c’est de ce genre de sujets dont j’ai envie de parler avec les spectateurs.

Russie Info:Les Russes vont-ils au théâtre pour réfléchir à ces questions éternelles?

Natalia Boukhaltzeva : Ils achètent davantage de billets pour les comédies donc ils vont en premier lieu au théâtre pour se reposer. Peut-être est-ce pour cela que les réalisateurs se penchent trop souvent sur des formes criardes qui n’ont, pour moi, aucun contenu.

Mais d’un autre côté, on voit aussi la tendance inverse : des spectacles sont envahis par l’abstrait, secs et du coup privés d’émotions. Peut-être que la combinaison idéale serait un spectacle qui continue à émouvoir longtemps après la chute du rideau, et qui ferait aussi réfléchir et trouver des idées inattendues.

C’est pourquoi notre théâtre d’aujourd’hui penche de plus en plus vers le contact avec le public, et son implication dans l’action : c’est-à-dire un théâtre immersif. Car je pense que c’est avant tout pour les émotions qu’on va au théâtre.

Russie Info: Quelles émotions suscitent justement l’affaire qui touche Kirill Serebrenikov et son théâtre? Qu’en pensez-vous ?

Natalia Boukhaltzeva : Le comité d'enquête établira s’il est coupable ou pas. S’il est coupable, il subira sa peine quels que soient ses relations, si non, alors un peu de publicité n’est jamais inutile... Concernant le spectateur, il est difficile de prévoir ses émotions car Kirill Serebrennikov a ses admirateurs et ses sceptiques. Mais il est tout naturel que ses fans s'indignent contre cette situation.

Russie Info:Qui sont vos spectateurs au Théâtre de Sud-Ouest ?

Natalia Boukhaltzeva : Ce sont des gens divers. Très souvent ils viennent d’autres villes russes et même d’autres pays expressément pour voir nos spectacles. Le fondateur du théâtre Valery Beliakovitch a travaillé au Japon, et pour les Japonais il n’y a que deux théâtres à Moscou : le Bolchoï et le nôtre. Il y a aussi beaucoup de jeunes dans notre public.

Russie Info : On entend souvent que la jeunesse russe ne s’intéresse plus à la culture...

Natalia Boukhaltzeva : Ce n’est pas vrai ! Par exemple, pour notre spectacle Le Démon (d’après un poème de Mikhail Lermontov), les billets sont souvent achetés par des classes d’écoliers pour lesquelles nous organisons un jeu-concours. Après la pièce, les jeunes spectateurs forment cinq équipes qui dessinent chacune comment elles ont compris le sujet, présentent ensuite leur travail sur la scène et en discutent avec les comédiens. C’est incroyable ce que les enfants voient dans notre spectacle et comment ils nous le font redécouvrir !

Le plus intéressant est que ce jeu a été inventé par une spectatrice, une enseignante qui voulait que Le Démon soit présenté plus souvent, et pas seulement deux fois par saison comme la majorité de nos spectacles. Elle a proposé cette forme, et maintenant la pièce est dans le programme chaque mois, à 13h.
Je suis convaincue que le spectateur peut à son tour raconter au théâtre beaucoup de choses.

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Le Démon
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Russie Info : Outre le spectateur, quels sont vos repères en tant que jeune réalisatrice ?

Natalia Boukhaltzeva : Je m’intéresse aux réalisateurs expérimentés, c’est pourquoi j’essaie d’assister régulièrement à leurs répétitions car beaucoup de maîtres le permettent.

En ce moment, j’aimerais étudier le travail de Thimophey Koulyabin qui a mis en scène "Les trois sœurs" en langage des signes. C’est passionnant : on a l’impression que Tchekov a écrit sa pièce exactement pour cette interprétation sans son !

Mon autre rêve serait de participer à la répétition de Philippe Genty. Son spectacle "Ne m’oublie pas" m’a frappé, c’est du théâtre au sens le plus pur. J’aimerais bien devenir une élève de Philippe Genty mais je ne parle pas français ...

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